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Full text of "Mémoires authentiques"

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MÉMOIRES AUTHENTIQUES 



DU 



MARECHAL DE RICHELIEU 



MAÇON. PROTAT FRERES. IMPRIMEURS. 



. HF. B 

MÉMOIRES AUTHENTIQUES 

DU 

MARÉCHAL DE RICHELIEU 

(1725-1757) 



D APRES LE MANXSCRIT ORIGINAL 
POUR LA SOCIÉTÉ DE l'hISTOIRE DE FRANCE 



A. DE BOISLISLE 

MEMBRE DE l'INSTITCT 



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A PARIS 

SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE 

46, RUE JACOB 

MDCCCCXVIII 



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EXTRAIT DU RÈGLEMENT. 

Art. 14. — Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et 
choisit les personnes les plus capables d'en préparer et d'en 
suivre la publication. 

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire 
responsable, chargé den surveiller l'exécution. 

Le nom de l'éditeur sera placé en tête de chaque volume. 

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société 
sans l'autorisation du Conseil, et s'il n'est accompagné d'une 
déclaration du Commissaire responsable portant que le travail 
lui a paru mériter d'être publié. 



Le Commissaire responsable soussigné déclare que Védition 
des Mémoires authentiques du Maréchal de Richelieu. 
préparée par M. A. de Boislisle, lui a -paru digne d'être 
'publiée par la Société de l'Histoire de France. 

Fait à Paris, le ["février 1918. 

Signé : L. DELAVAUD. 

Certifié : 

Le Secrétaire de la Société de l'Histoire de France. 
R. DELACHENAL. 



AVANT-PROPOS 



Le manuscrit des fragments de Mémoires^ qui 
font r objet du présent volume a été copié en 1868 
dans les archives des héritiers du maréchal de 
Richelieu. M. A. de Boislisle eut dès lors V inten- 
tion de les publier. Il comptait en faire le premier 
élément d. un ensemble de publications historiques 
tirées des papiers du maréchal., et il voulait y 
joindre une étude complète sur la vie si diverse de 
leur auteur. Pour réaliser ce projet^ il se mit à 
réunir les matériaux nécessaires ; mais, après la 
guerre de 1870, d'autres préoccupations vinrent, 
sinon l'en détourner complètement, du moins 
absorber pour des œuvres nouvelles la majeure 
partie de son activité. Faut-il citer la Correspon- 
dance des contrôleurs généraux des finances avec 
les intendants des provinces (1874-1897), le Mémoire 
sur la généralité de Paris (1881), e^ surtout l'édition 
des Mémoires de Saint-Simon, dont le premier 
volume est de 1879. Néanmoins il n oublia ni 



1. On trouvera sur ce manuscrit les renseignements néces- 
saires dans les pages lxxxii et suivantes de l'Introduction qui 
suit. 



AVANT-PROPOS. 



nabandonna jamais son projet d'édition des 
Mémoires authentiques du maréchal de Richeheu, 
et il ne cessait de recueillir les éléments du travail. 
Dans les dernières années de sa vie, il reprit en 
mains cette œuvre de sa jeunesse ; l'annotation fut 
complétée par les soins de son dévoué collabora- 
teur Pierre de Bro tonne, et V introduction, écrite 
dès 1873, fut revisée. En outre, poursuivant tou- 
jours son idée d'une étude d' ensemble sur la vie 
du maréchal, il commença à écrire V histoire de 
ses premières années. La mort ne lui laissa le temps 
d'en rédiger quun fragment trop bref pour être 
autre chose que le témoin de son intention persis- 
tante. 

En examinant cette copie des Mémoires, il nous 
sembla quelle était prête pour l'impression ; 
que l'annotation, sans être aussi complète qiCon 
aurait pu le désirer, étant donné les nombreux 
travaux sur le règne de Louis XV qu' ont vu paraître 
les vingt dernières années, était suffisante ; que 
l'introduction pouvait être imprimée presque sans 
modifications. I\ous avons pensé qu'Userait regret- 
table de laisser inutilisé et inconnu un texte 
curieux et important , d'une authenticité indiscu- 
table, dont on ne connaissait que des passages 
défigurés par les maquillages déloyaux de Soula- 
vie et d'autres écrivains de sa sorte. Le conseil de 
la Société de l'histoire de France a bien voulu 
partager cette opinion et consentir à éditer cette 
œuvre posthume dans la collection de ses publica- 
tions ; qu'il trouve ici l'expression de notre grati- 
tude. 



AVANT-PROPOS. 

Mais nos remerciements uont surtout à M. L. 
Delai'aud, qui, assumant avec son habituel dévoue- 
ment la tâche ingrate de commissaire respon- 
sable, a en maintes occasions mis au service des 
éditeurs, pour le plus grand profit de V œuvre, sa 
compétence particulière et sa bienveillante coopé- 
ration. 

Jean de Boislisle. Léon Lecestre 



[introduction 



I. 

SOULAVIE ET SES PUBLICATIONS HISTORIQUES. 

Lavènemeut de Louis XVL l'essor donné aux idées nou- 
velles et le patronage quelles trouvaient jusque sur les marches 
du trône favorisèrent l'apparition d'un certain nombre d'ou- 
vrages historiques, ou soi-disant tels, inspirés par cet esprit de 
réaction qui avait inondé la France de pamphlets et de diatribes 
du vivant même de Louis XV. Parmi ces auteurs féconds. 
l'un de ceux qui s'acquirent et qui ont conservé jusque dans 
notre temps la plus étonnante notoriété, est lal)bé Soulavie, 
l'auteur des Mémoires du maréchal de Richelieu et de tant 
dautres livres qui intéressent directement notre sujet. 

Jean-Louis Soulavie. dit Giraud de Soulavie, né le 8 juillet 
1752 à Largentière, en Vivarais, fils aîné dun petit procureur ' , 
avait pris les ordres sacrés dans le diocèse de Niraes ; puis il 
était devenu vicaire à Antraigues, curé à Sevent, et vicaire 

1. « L'an mil sept-cent-cinquante-deux et ce neufvième juillet, 
je soussigné, curé, ay solennellement baptisé Jean-Louis Soulavie! 
né hyer, fils de S-- Jean Soulavie, procureur, et de demoiselle 
Anne Faure, mariés, habitans de cette ville de Largentière ; son 
parain a été Louis Sauzède, m<= cordonnier ; sa maraine a été 
Anne Pugnère. Présent S-" François Deleuze, garde de S. A. S. 
Monseigneur le prince de Bombes, et Jean Tressaud. —Signé: 
Soulavie, Sauzède, Deleuze, Tressaud, et Defrance. curé. » 
(Registres paroissiaux de Largentière). 



II INTRODUCTION . 

général de lévéché de Chàlons. De très bonne heure il s'était 
voué aux travaux littéraires, écrivant dès 1774 une Histoire du 
cardinal de Viviers \ puis, dans un genre différent, VHistoire 
naturelle de la France méridionale, ouvrage où, plus tard, il 
revendiquait Ihonneur d'avoir proposé de substituer aux divi- 
sions gothiques du royaume par diocèses, généralités, ou gou- 
vernements, un autre système de départements, basé sur le 
cours et le nom des fleuves. Les ouvrages scientifiques de Fabbé 
Soulavie eurent du succès"^ et lui valurent, de 1783 à 1786, les 

1. Voici la nomenclature, par ordre de dates, des premiers 
ouvrages que fit paraître Soulavie : l» Histoire de Jean d'Alonzier 
Allarmet de Brognie, cardinal de Viviers, Paris, 1774, in-r^. 
Publié à un très petit nombre d'exemplaires. — 2" Histoire naturelle 
de la France méridionale, Paris, 1780 à 1784, 8 vol. in-8". Plu- 
sieurs morceaux de cet ouvrage ont été publiés à part : on y trouve 
même le discours intitulé : Des mœurs et de leur influence sur la 
prospérité et la décadence des empires, que Soulavie ne put pronon- 
cer à l'ouverture des États du Languedoc en 1784. — 3" OEuvres du 
chevalier Hamilton, avec des commentaires sur les... volcans..., 
Paris, 1781, in-8. — 4° Éléments d'histoire naturelle, ou les classes 
naturelles des minéraux. A Pétersbourg, de l'imprimerie impériale 
de l'Académie des sciences (dont Soulavie fut nommé correspon- 
dant le 13 mars 1786). Un vol. in-4", avec figures. — 5° Tableatix 
des anciens Grecs et Romains et des nations contemporaines, où l'on 
trouve le cérémonial, la vie privée..., avec des fig"ures coloriées... 
Paris, Musier, 1785, deux cahiers in-4. Non achevé. — Parurent 
aussi eu brochure : Réflexions inipartiales sur les progrès de l'art 
en France, et Traité de la composition et de l'étude de l'histoire, — 
qui peu après furent insérés dans les Mémoires de Richelieu. (Article 
de M. Mazon dans l'Écho de l'Ardéche, 2 avril 1870.) 

2. Dès 1779, Soulavie fit des lectures à l'Académie des sciences, 
et M. d'Archiac, dans son Introduction à l'étude de la paléontologie 
stratigraphique, t.I*''. p. 348 et suiv., a rendu justice à la sagacité 
et au discernement qui signalaient ces travaux. C'est, dit-il, une 
des gloires méconnues de la France. Il avait tout découvert trente 
ans avant Cuvier, comme origine des fossiles et détermination 
des époques de la nature par l'étude des couches du globe et de 
leurs formations successives. Ce qui n'empêchait pas Buffon, sai- 



INTRODUCTION. III 

titres d'associé de presque toutes les Académies de province, et 
de membre correspondant de TAcadémie des Inscriptions et 
de celles de Hesse-Cassel et de Saint-Pétersbourg. 

Ce fut vers 1775 ou 1778, lui-même le raconte \ que le goût 
des travaux historiques se caractérisa chez Soulavie, et qu'il 
commença à étudier le règne de Louis XV, avec l'intention de 
combler la lacune qu'un ministre de la maison du roi avait pro- 
duite en supprimant rou\Tage officiel de Duclos. 

Sans cesser de remplir ses fonctions ecclésiastiques, et sans 
rompre non plus ses relations avec le Languedoc, il alla cher- 
cher à Paris les documents dont il avait besoin pour baser un 
travail entrepris très consciencieusement, il faut le reconnaître. 
Ses titres et sa position lui procurèrent partout un accès facile. 
Reçu dans le salon des économistes les plus haut placés, tels 
que Turgot et Condorcet. ou lié avec les étrangers les plus 
illustres, comme Franklin, il eut entrée non seulement aux 
dépôts ministériels des Affaires étrangères etde la Guerre, mais 
aussi dans les archives particulières de certaines familles où se 
conservaient les papiers de plusieurs générations de ministres 
et qui s'ouvraient pour les historiens avec une facilité dont nous 
n'avons guère l'idée^. Les premières maisons qui lui firent cet 

sissant quelques erreurs de détail, de s'écrier que « ce jeune vicaire 
n'était qu'un écolier, qui écrivait d'un ton de maître. » MM. Mali- 
nowski et Mazon nous font connaître dans le plus intéressant 
détail cette première phase, si pure et si honorable, des travaux 
de Soulavie, ses pérégrinations, ses relations avec les plus illustres 
savants, etc. {Echo de ÏArdèchc, avril 1870.) 

1. Dans la préface du tome lY des Mémoires de Richelieu. 

2. C'est lui-même qui le raconte dans l'Histoire de la décadence 
de la monarchie française, t. 1", p. 81. Il fréquenta tous les salons 
« philosophiques >>, se lia avec « des hommes remarquables dans 
le clergé et le gouvernement » et étudia de près les « écrivains 
remuants. » En effet, M^^e d'Abrantés dit l'avoir vu, dés 1775, 
impatronisé dans plusieurs salons, et reçu comme un jeune homme 



if INTRODtCTlON. 

accueil furent celles du duc de Luynes et de M. de Choiseul ; 
on lui communiqua encore les papiers du maréchal de Villars * .. 
ceux de M. de Breteuil. l'introducteur des ambassadeurs, les 
Mémoires de Saint-Simon et ceux de Dangeau, la correspon- 
dance de Madame, les Mémoires du duc de Luynes, et en un 
mot, cet ensemble de précieux matériaux que nous nous van- 
tons de posséder aujourd'hui, un siècle après Soulavie. Enfin, 
le maréchal de Richelieu, qui, retiré de la cour, cherchait une 
consolation et comme un reflet de sa jeunesse dans les souve- 
nirs du temps passé, ouvrit à l'abbé, avec sa libéralité accoutu- 
mée, la bibliothèque précieuse et les portefeuilles où il avait 
entassé depuis plus de soixante ans les reliques dune si longue 
carrière 2. 



d'esprit et d'avenir, à côté des membres de T Académie ou des plus 
illustres magistrats. M™^ d'Abrantés prétend, ailleurs, que Nai>o- 
léon 1^^ faisait le plus grand cas des Mémoires sur le règne de 
Louis XVI, une des plus mauvaises actions, on le verra, de Soula- 
vie. 

1. Ils étaient venus aux Vogué par une sœur du maréchal et 
furent livrés à Anquetil, qui en tira quatre petits volumes de 
Mémoires (1784), puis déposés à la bibliothèque des Génovéfains, 
d'où les retira, en janvier 1792. le comte de Grimoard, pour 
les remettre à M. de Sérent. héritier de la comtesse do Vezins, 
arrière-nièce de Villars. Ils sont arrivés de nos jours aux mains 
de M. le marquis de Vogué, qui en a publié le texte intégral de 
1884 à 1904 pour notre Société. En 1734 il y avait eu une publi- 
cation partielle en un volume ; les tomes U et III, parus en 1736, 
sont apocryphes. 

2. Soulavie n'était pas le premier à y pénétrer. Dés 1758, le 
Père Griffet avait emprunté à cette bibliothèque, qu"il qualifie de 
« vrai trésor » des pièces d'une importance exceptionnelle pour 
son Histoire de Louis III I (Préface, vm et ix), malgré le prélè- 
vement fait en 1705 des papiers du cardinal au profit du dépôt des 
Atlaires étrangères. 

Marmontel (Mémoires, p. 380 à 383) raconte également que pour 
remplir dignement ses fonctions d'historiographe, il s'adressa aux 



INTRODUCTION. V 

Débordé, et comme grisé par cette abondance de richesses, 
Soulavie céda à un entraînement fatal, qui lui fit oublier son 
point de départ et son but primitif. Dès lors, l'idée dun travail 
unique, complet et sérieux, est abandonnée ; aux préoccupa- 
tions de lérudit succèdent les procédés du spéculateur ; nous 
assistons aux débuts de cette officine où Soulavie, caché sous le 
nom de l'éditeur Buisson, va gaspiller, prostituer les trésors 
confiés à ses mains infidèles. 

En 1781, dans le tome I" du recueil de la Place qui a le titre 
de Piècfs intéressantes et peu conmns pour servir à l' histoire. 
puis en 1784. dans le tome W, paraissent deux séries d'anecdotes 
et de morceaux détachés, sous cette rubrique singulière : 
Extrait du mémorial ou du Recueil d'anecdotes de M. Duc. . . 
S. P. de l'A. F. et H. de F. L'éditeur anonyme ne peut être 
que Soulavie et l'assemblage infonne qu'il ofl're au public, c'est 
une première divulgation des Mémoires de Saint-Simon. Mais 
dans quel état se présente l'immortd chef-d'œuvre ^ 

Soulavie lui-même a raconté, dans la préface des Mémoires 

personnages les plus considérables de la cour de Louis XV. « Je 
fus moi-même étonné, dit-il. de la confiance qu'ils me marquèrent. 
Le comte de Maillebois me livra tous les papiers de son père et 
les siens. Le marquis deCastries m'ouvrît son cabinet, où étaient 
les Mémoires du maréchal de Belle-Isle : le comte de Broglio 
m'initia dans les mystères de ses négociations secrètes ; le maré- 
chal de Contades me traça de sa main le plan de sa campagne et 
le désastre de Minden. J'avais besoin des confidences du maré- 
chal de Richelieu ; mais j'étais en disgrâce auprès de lui, comme 
tous les gens de lettres de l'Académie. Le hasard fit ma paix. . . 
Ses portefeuilles furent a ma disposition. » 

1. Devenus, comme l'a dit Sainte-Beuve, « des espèces de pii- 
sonniers d'État », les Mémoires n'étaient que très rarement 
communiqués. Voltaire, Duclos et Marmontel avaient seuls pu 
s'en servir. 

M™^ du Deffand aussi les avait lus. vers 1770 ; Anqueiil venait 
d'utiliser les extraits faits par l'abbé de Voisenon. 



VI INTRODUCTION. 

de Richelieu*, les péripéties successives de cet enfantement. Il 
fallait lutter contre une censure ombrageuse, et ce ne fut que 
de concession en concession, d'édition en édition, qu'on permit 
de prononcer le nom de l'auteur des Mémoires. Quant aux 
Mémoires eux-mêmes, est-il nécessaire de compter combien de 
mutilations déshonorantes ils subirent successivement ? En 
1784, ce ne sont que quelques anecdotes décousues, triées parmi 
les moins dangereuses. En 1786, il y a progrès ; le nouveau 
volume porte même un titre assez hardi : La Galerie de Van- 
cienne cour, mais le nom de Saint-Simon reste proscrit ^. C'est 
seulement en 1788 qu'il paraît enfin, ce nom ; mais avec quelles 
précautions ! Le censeur, à qui Soulavie a présenté sept volumes 
cette fois, s'est adjoint quatre seigneurs de la cour, et les sept 
volumes sont réduits à trois ; il y a presque de l'ironie à inti- 
tuler ces derniers lambeaux : Mémoires de Saint-Simon ou 
l'Observateur véridique sur le règne de Louis XIV '. Quoique 
ce soient toujours des anecdotes sans liaison, sans suite, et 
souvent sans exactitude, le publicestmis en appétit par la saveur 
nouvelle qui s'y révèle, et les journaux payés par le libraire 



1. T. I, p. 63. — Il faut ajouter ici que le biographe de Soulavie, 
M. Mazon (Écho de VArdèche, 2 avril 1870), conteste à son auteur 
la paternité des éditions antérieures à 1791. M. Mazon s'appuie 
sur le passage que je viens de citer de la Préface des Mémoires de 
Richelieu et sur l'avis publié en tête du Saint-Simon de 1791. 

2. Le Catalogue imprimé de la Bibliothèque Impériale ne cite 
pas le volume de 1785 parmi les éditions des Mémoires de Saint- 
Simon. 

3. La marquise de Créquy avait écrit à Sénac de Meilhan, le 
7 février 1787 : « Les Mémoires de Saint-Simon sont entre les 
mains d'un censeur : de six volumes, on en fera à peine trois, et 
cest encore assez. » Le 25 septembre 1788, elle dit : « Les Mémoires 
paroissent, mais très mutilés, si j'en juge par ce que j'ai vu, en 
trois tapons verts, et il y en avoit six. » 

Tandis que Soulavie préparait son édition de \ Observateur véri- 



INTRODUCTION. VII 

Buisson lui font un succès ^ Puis le mouvement des idées 
finit par l'emporter sur la censure, et, en 1789, délivré de cette 
entrave, « un nouvel é^iiteur ». toujours Soulavie. « complète 
entièrement » le texte, en donnant quatre volumes de supplé- 
ment, « qui ne sont pas tout à fait aussi amusants, mais qui 
peuvent être utiles aux historiens. » Cette rapsodie est telle- 
ment indigne, qu'on ose à peine la citer aujourd'hui ; elle pro- 
duisit, dans ce temps-là, un grand effet sur l'opinion publique, 
si l'onen croit le Journalde Paris ^. Lesesprits, devenus avides 
de pénétrer dans les coulisses de l'histoire, firent dès lors bonne 
justice des phrases brillantes du Siècle de Louis MV et des 
splendeurs que le peuple avaient payées si cher. 

Pour ne point revenir plus tard sur ce sujet, disons tout de 
suite qu'une cinquième édition, ou plut<Jt une cinquième trans- 
formation des Mémoires fut produite au milieu de l'année 1791 . 
« On a publié à différentes reprises, dit le Journal de Paris ^, 

dique, Anquetil écrivait les lignes qui suivent, dans la préface de 
son livre Louis IIV,sa cour et le Régent, qui ne parut qu'en 1789 : 
«Les Mémoires de Saint-Simon commencent à devenir communs. 
On en a tiré et on en tire journellement des copies. Il pourroit 
arriver que quelque libraire, voyant cet empressement, les fit 
imprimer. On en a même déjà donné des morceaux dans des 
recueils dont ces fragments font le princiqal mérite. C'est donc 
le moment de faire paraître un ouvrage (son Louis XIV) où ou 
trouvera tout ce que ces Mémoires renferment de curieux et d'in- 
téressant. » 

1. Yoy. Journal de Paris, 2 octobre 1788, p. 1181. — Peu aupa- 
ravant, Buisson avait été poursuivi pour avoir édité, en contrefa- 
çon et sans autorisation aucune, l'ouvrage du comte de Mirabeau 
sur la Réforme politique des Juifs ; il n'avait pu se justifier. Voy. 
le même Journal, 1788, p. 935 et 965. 

2. Année 1789, p. 704. Le Mercure de France publia aussi un 
article, le 12 septembre 1789. p. 34 et suiv. ; mais on n'y trouve 
que des extraits des Mémoires, sans un mot sur l'éditeur ni l'édi- 
tion. 

3. Supplément au n° du 23 mai 1791. 



VIII INTRODUCTION. 

sept volumes d'anecdotes et d'extraits, sans liaison ni ordre de 
dates, des Mémoires de Saint-Simon, que des censeurs sévères 
avaient mutilés ; la liberté permet enfin l'entière publication de 
ces précieux Mémoires, et l'on a tout lieu de penser quils 
seront accueillis avec empressement. » Cette fois, « l'entière 
publication » des Œuvres complètes de Louis de Saint-Simon 
ne formait pas moins de treize volumes : six pour les Mémoires 
d'Etat et militaires du règne de Louis XIV ; deux pour les 
Mémoires de la minorité de Louis XV ; quatre de Mémoires 
pour servira l'histoire des hommes illustres du temps, et enfin, 
un volume de Mémoires du droit public delà France, avec une 
suite de pièces curieuses extraites du portefeuille de l'auteur * . 
Cette édition, qui fut plus tard, vers 1818, refondue dans un 
meilleur ordre, et mise en six volumes, ne fut remplacée quen 
1829 par la publication des Mémoires entiers, dans leur forme 
originelle et authentique -. 

En dehors de ce labeur littéraire, Soulavie venait de faire son 
entrée dans la carrière politique. Dès 1784, il avait préparé, 
pour l'ouverture de la session des États du Languedoc, un 



1 . Ce n'est plus chez Buisson que se fait cette publication, mais 
chez Treuttel, à Strasbourg, et à Paris, chez Onfroy, rue Saint- 
Yictor, n° H. — Le Journal de Paris du 4 juin 1792 en rendit 
compte très tardivement. Il dit que cette édition ne présente rien 
de nouveau en dehors des sept volumes déjà publiés, que les 
Mémoires sur le droit public, « ouvrage d'un aristocrate accompli», 
une classification des matières, et enfin la valeur d'up tiers de 
cliaque volume en notes et additions tirées d'autres Mémoires, 
(luelques-unes curieuses et instructives, et d'autres de pur rem- 
plissage. 

?. Tout cet historique a été retracé par M. Armand Baschet, 
dans le Duc de Saint-Simon, son cabinet, etc., p. 265 et suiv. 
M. Baschet croit que Soulavie n'eut pas communication du 
manuscrit original de Saint-Simon, mais seulement des extraits 
pris officiellement, de 1760 à 1775, par l'abbé de Voisenon. 



INTRODUCTION. IX 

discours Des Mœurs et de leur influence sur la prospérité et la 
décadence des empires, dont le sujet et le titre trahissaient un 
penchant pour les idées nouvelles ; mais, n'ayant pu obtenir une 
approbation préalable, il se contenta d'en faire une brochure, 
qui fut insérée plus tard dans son Histoire naturelle *. Cet 
échec n'empêcha pas d'ailleurs qu'il n'obtînt des États une 
mission importante. Conjointement avec un nommé Malherbe, 
il fut chargé de continuer l'histoire du Languedoc, que les Béné- 
dictins avaient conduite jusqu'à l'année 1643. Les deux liisto- 
riographes commencèrent leur travail, mais la Révolution 
devait bientôt le suspendre, et il n'en est resté d'autre trace que 
deux décrets qui leur accordent le remboursement des dépenses 
extraordinaires faites à ce sujet de 1789 à 1792 ^. 

On était arrivé à la réunion des État? généraux : l'abbé 
Soulavie se rendit à l'assemblée électorale du clergé, mais il 
« se refusa d'y dire un seul mot, parce qu'elle ne fut libre 
qu'une heure seulement ». C'est lui-même qui le dit dans une 
lettre curieuse au président de l'Assemblée nationale, en 
date du 3 mai 1789, et par laquelle nous connaissons plus d'un 
fait intéressant pour sa biographie '. 

Outre cette mise au jour des Mémoires de Saint-Simon dont 
il serait injuste de nier l'importance, Soulavie produisit dans le 
courant de l'année 1789, sous le couvert de l'anonyme, deux 
ouvrages d'actualité, pour lesquels il eut, dit-on, la collabora- 
tion d'un de ses principaux protecteurs, le duc de Luyues : 

1. Voy. Mémoires de Louis XVI, t. VI, p. 226. 

2. Décrets du 14 septembre 1792 et du 22 prairial an II. 

3. C'est également dans cette lettre qu'il propose d'établir à 
Versailles, pendant les États, un dépôt d'ouvrages sur les affaires 
nationales, destiné surtout aux curés ignorants. Cette collection 
devrait contenir environ deux mille volumes, que Soulavie dit 
avoir presque tous, sur le droit public, sur l'histoire de la révo- 
lution, sur le règne de Louis XV. sur les finances, etc. 



X INTRODUCTION. 

Y Histoire, le cérémonial et les droits des Etats généraux*, 
immédiatement suivi de YHistoire de la convocation des 
États généraux de 1189. Le caractère sérieux de ces deux 
livres, l'authenticité des documents et l'honorabilité du colla- 
borateur de Soulavie ne font que rendre plus étonnante la 
publication que labbé fit, quelques mois plus tard, de prétendus 
Mémoires de M. le duc de Choiseul ^. 

Ce nouveau livre, soi-disant imprimé à Chanteloup par les 
soins de l'ancien ministre, fut annoncé, vers la fin de l'année 
1789, en de tels termes que la famille du duc de Choiseul dut 
réclamer contre une publication qu'elle regardait comme la 
suite d'une infidéhté punissable ^. Nous nous contenterons de 
l'indiquer comme l'origine de cette série d'ouvrages apocryphes 

\ . Cet ouvrage parut chez Buisson, sous le nom du Duc de*** 
Un article très favorable fut inséré dans le Mercure de France du 
12 décembre 1789. p. 43 et suiv. 

2. Toutes les bibliographies, celle de Quérard entre autres, 
attribuent la paternité de ces Mémoires à Soulavie. Il est du reste 
impossible d'amasser plus de noirceurs, plus d'accusations capi- 
tales que Soulavie n'en a mises au compte de M. de Choiseul, 
dans ses autres livres. 

3. D'après les titres des pièces annoncées dans le Prospectus, 
la famille jugea que quelques-unes pouvaient être de M. de 
Choiseul. mais n'avaient point été destinées à voir le jour, et que 
tout le reste lui était absolument étranger. — La Harpe qui fai- 
sait les articles de critique littéraire dans le Mercure, s'associa 
hautement à ces justes protestations {Mercure du 9 janvier 1790, 
p. 62). Voir dans laiîem/e historique, 1884, t. XXV, p. 113, l'article 
d'E. Flammermont, les Papiers de Soulavie, et Em. Bourgeois, 
Une nouvelle édition des Mémoires de Choiseul (ibidem, 1905, 
t. LXXXVIII, p. 83). Tous deux contestent à Soulavie la publica- 
tion des Mémoires de Choiseul en 1790, recueil qui semble composé 
de pièces authentiques. Mais Soulavie avait préparé la publication 
de ces pièces et d'autres moins sûres ; ce recueil, en deux tomes, 
appartiendrait aujourd'hui à MM. Pion et Nourrit, et a servi à la 
publication de M. Calmette en 1905. 



INTRODUCTION. XI 

et mensongers qui vont former désormais le bagage historique 
de Soulavie ; la protestation de la famille de Choiseul ne fut 
que le prélude d'une polémique analogue qui s'engagea peu 
après au sujet des Mémoires du maréchal de Richelieu * . 

Soulavie avait été admis dans la bibliothèque de M. de 
Richelieu vers 1782 ; nous avons déjà dit quel accueil il y 
avait trouvé ; les documents qu'on lui communiqua avec la 
plus complète libéralité lui inspirèrent Vidée, soit d'en faire une 
publication spéciale, soit d'écouler, sous le couvert d'une per- 
sonnahté aussi célèbre que celle du maréchal, les matériaux 
précieux qu'il était à même de recueiUir depuis son arrivée 
à Paris. Ce fut en 1785 qu'il commença la rédaction 2. c'est- 
à-dire peu après qu'il eut livré les premiers fragments des 
Mémoires de Saint-Simon, mémoires dont il se servit presque 
uniquement pour faire un premier volume. 

En 1788, la mort du maréchal ayant changé la situation, 
Soulavie jugea à propos de prendre rang pour la publication 
dont il avait arrêté le plan et commencé la première partie, 
sans savoir bien au juste où la suite le mènerait. Il adressa 
une longue lettre au rédacteur du Mercure ^, pour s'inscrire 
contre « une personne de nom inconnu, qui venoit de se pré- 
senter à quelques libraires et de leur offrir une Vie du maré- 
chal de Richelieu. » Cet auteur inconnu était-il Linguet, qui 
publia un article nécrologique dans les Annales politiques, où 
l'éditeur qui publia l'année suivante la correspondance du 
maréchal avec Paris Duverney ^ ou enfin l'auteur qui devait 



1. Voyez un historique et une analyse de ces Mémoires dans les 
Petites notes ardéchoises de M. Mazon, p. 131 et suiv. 

2. Voy. Mémoires, t. I, p. 28. 

3. N» du 29 novembre 1788, p. 195. 

4. Cette correspondance, publiée, comme on le sait, parle géné- 
ral de Grimoard, fut éditée chez Buisson. 



XII INTRODUCTION. 

donner plus tard sa Vie privée ? Faut-il encore ne voir là qu'un 
des procédés familiers à Soulavie ? Quoi qu'il en soit, la lettre 
fort longue, et dont le contenu reparut plus tard dans la pré- 
face du tome IV des Mémoires, racontait comment l'abbé avait 
eu, durant trois ans, communication pleine et entière des trente 
portefeuilles dans lesquels le maréchal conservait tous les 
documents relatifs à ses ambassades, à ses commissions, aux 
guerres d'Italie et d'Allemagne, aux affaires publiques ; elle 
annonçait que ces documents seraient la base d'une étude 
authentique et d'une histoire fidèle, comme la France n'en avait 
pas encore sur le règne de Louis XV, et qu'en outre, un ami 
intime du maréchal publierait sa Vie privée, où le défunt l'avait 
toujours sollicité de faire entrer les documents ou les épisodes 
d'un genre moins sérieux. Chemin faisant, on réfutait une 
partie des faits que M. L*** (Linguet) venait de publier sur la 
jeunesse de M. de Richelieu. A l'appui de cette rectification, 
toute apologétique, on invoquait lautorité des Mémoires de 
M. de Villars, et on produisait même, en originaux, trois 
billets ou lettres de M""* de Maintenon au père et à la belle- 
mère du futur maréchal ^ La lettre était signée : « S... G..., 
auteur des Mémoires de M. de Richelieu, composés d'après des 
^Mémoires de guerres, d'ambassades, de négociations, et autres 
que feu M. le maréchal m'avoit confiés. » 

Un an plus tard, à la fin de 1789, une annonce nouvelle, 
insérée dans les Annales 'politiques et littéraires, attira l'atten- 
tion des héritiers du maréchal, et valut au Journal de Paris ~ 
la note suivante : 

« Le duc de Richelieu a vu. avec la plus grande surprise, 

1. Ces trois pièces, dont le texte est donné dans les Mémoires 
ou dans la Vie privée, ne sont plus dans les archives du duc de 
Richelieu, et on ignore ce qu'elles sont devenues. 

2. Second semestre 1789, p. 1699. 



I>TRODLCTIO>. Xlil 

qu on alloit faire paroitre des Mémoires contenant la vie de son 
père, comme ayant été écrits soiis ses yeux, et que dans ce 
prospectus on présente son père comme un intrigant, puisqu'on 
annonce qu'on rapportera ses intrigues pendant la régence, ses 
galanteries et celles des princesses qu'il a eu l'art de charmer ; 
enfin quil existe des chroniques scandaleuses et politiques de la 
régence et du règne de Louis XV, composées par le maréchal 
de Richelieu, dont on a tiré une partie des faits rapportés dans 
'ces Mémoires. Le duc de Richelieu sempresse de prévenir le 
public qu'il est à sa connoissance que l'auteur de ces Mémoires 
a eu, du vivant de son père, communication de quelques 
manuscrits de sa bibliothèque ; que lui-même lui en a confié 
quelques-uns qui lui ont été rendus : que cette petite partie de 
matériaux ne peut former une histoire complète, et qu'il n'a, 
ainsi que personne de sa famille, aucune connoissance des 
chroniques scandaleuses et pohtiques. Le duc de Richeheu a 
remis entre les mains d'une personne pour qui M. le maréchal 
de Richelieu avoit de l'estime et de l'amitié, et en laquelle le 
duc de Richelieu a toute confiance, les correspondances poli- 
tiques et particulières de son père et la totahté de ses manu- 
scrits. Ces pièces rassemblées pourront servir seules à la com- 
piosition des Mémoires authentiques dont on s'occupe. Le duc 
de Richeheu croit devoir à son père de prévenir le public contre 
la publication d'un ouvrage qui sembleroit avoué de lui, et qui 
peut contenir des faits hasardés ou défavorables à sa mémoire. 
« >Signé : Le Duc de Richelieu. » 

La réponse de Soulavie parut dans le même Journal de 
Paris, supplément du 13 janvier 1790 : 

« Messieurs, 
« Comme le pubhc pourroit croire qu'il n'existe des Mémoires 
du Maréchal de Richelieu que ceux qu'on compose sous les 



XIV INTRODUCTION. 

auspices de M. le Duc de Richelieu, qui les annonce dans votre 
Journal, permettez-moi d'indiquer les sources doù j'ai tirés 
ceux que jai annoncés chez Buisson, rue Hautefeuille, et de 
répondre aux reproches de M. le Duc. 
« J'ai l'honneur d'être, etc. 

« Monsieur le Duc. 

« En publiant les Mémoires de M. le Maréchal votre père, 
jaurois été bien satisfait d'obtenir votre aveu ; mais, lors même 
que vous le refusez d'une manière aussi publique, permettez- 
moi dobserver qu'il est toujours vrai que j'ai écrit ceux annon- 
cés chez Buisson sous les yeux de M. votre père et dans sa 
bibliothèque, où j'ai travaillé, aidé quelquefois de cinq copistes 
connus, pendant trois ans. 

« Ainsi, s'il vous est permis de remettre ce qui vous reste 
des papiers de M. le Maréchal à M. l'intendant de ***. pour 
composer ses Mémoires, vous ne pouvez lui remettre, ni l'ou- 
vrage fait sous ses yeux, ni les faits qu'il m'a dictés, ni ses 
Mémoires particuliers et secrets, intitulés Chronique scanda- 
leuse et politique; qu'il avoit confiés en original à un de ses 
amis, et qui, de votre aveu, ne vous sont point connus ; ni les 
manuscrits de son catalogue que j'ai fait acheter en partie dans 
sa vente, ni les Mémoires des seigneurs ses contemporains, que 
j'ai consultés. D'ailleurs, toujours fière, inexorable même, 
l'histoire ne doit connoitreni famille ni enfants. M. le Maréchal 
lui-même avoit désiré qu'ils fussent imprimés eu Angleterre, 
et il avoit permis qu'ils fussent composés avec cette hberté dont 
on jouit à Londres cent ans après les événements ; mais, 
comme j'en ai le pouvoir et le droit en France ; comme, depuis 
l'accident arrivé à la Bastille, le temps d'écrire l'histoire est 
commencé, et que, depuis le jour de la mort de M. le Maréchal 
votre père, il m'est permis de publier 1rs faits qu'il m'a fait 



IxNTRODUCïlOiN. XV 

counoilre, souffrez que j'en jouisse dans ma partie. Des flatteurs 
académiciens, des historiographes pensionnés, nous ont assez 
longtemps inondés de compUments, de contes, d'éloges et d'his- 
toires flatteuses ; l'âge de ces bagatelles est passé en France, et 
je me déshonorerois si je n'exposois dans les Mémoires de M. 
le Maréchal les faits qu'il ma fait connoitre, et surtout les 
outrages que le Visiriat avoit faits a la Majesté de la Nation 
ET DE NOS Souverains. 
« J'ai Ihonneur d'être, etc. 
« L'Auteur des Mémoires du Maréchal de Richelieu. » 

Ainsi l'œuvre prochaine prenait les proportions dune entre- 
prise patriotique et les allures d'un manifeste ! On peut s'en 
étonner aujourd'hui ; mais, en 1790, c'était sérieux, et, lorsque 
parurent les quatre premiers volumes des Mémoires, la presse 
fit fête au livre et à l'auteui". « Il n'y a point de tableau dans 
l'histoire plus propre à dégoûter de toutes les grandeurs 
humaines ! » s'écrie le Journal de Paris, qui dévoile l'anonyme. 
« Ces Mémoires sont-ils véritablement du maréchal de Richelieu ? 
C'est la question qu'on entend répéter sans cesse depuis la 
publication de cet ouvrage. On y peut répondre affirmativement 
et négativement à la fois. Le maréchal de Richelieu conservoit 
dans ses portefeuilles de nombreux matériaux pour l'histoire 
des évènemens dont il a été témoin, souvent très actif, pendant 
soixante-dix années. Ilsconsistoienten renseignements et anec- 
dotes écrits de sa main, et en une infinité de lettres, pièces 
originales et autres manuscrits de toute espèce. Les Mémoires 
qu'on vient de publier ont été rédigés en grande partie d'après 
ces matériaux vraiment précieux ; mais, quoiqu'on l'y fasse 
parler à la première personne, ce n'est pas lui qui les a rédigés. 
(On sait qu'une telle besogne ne lui convenoit d'aucune façon}. 
C'est M. l'abbé Giraud de Soulavie. qui a employé trois ans 



XVI INtRODlICTlON. 

daus sa bibliotlieque a faire le choix de tout ce qu'il a jugé 
utile à cette entreprise. Il assure que le maréchal a exigé que 
Touvrage portât son nom, et a voulu paroitre y prendre la 
parole. « comme si, dit le rédacteur, il eût raconté lui-même 
« les événements. — Il venoit, poursuit-il, dans sa biblio- 
« thèque pendant mes travaux : il m'aidoit dans la recherche 
« et le choix des matériaux ; il lioit les faits ; il me montroit 
« leur dépendance ; il ajoutoit des anecdotes ; il faisoit des por- 
« traits, et parloit des illustres morts comme s'ils eussent été 
« vivants et en place ' . » 

La rédaction du Moniteur fit aussi une réclame aux quatre 
volumes ; ils sont longuement- analysés dans trois articles des 
26 mai, 4 juin et 16 juin 1790 ; on reproduisait certaines pièces, 
les plus fausses, mais les plus propres à exciter la curiosité d'un 
public passionné. Cependant, quelque critique se mêlait à cette 
approbation 2. Non point que l'authenticité des récits fut mise 
un instant en doute, mais on reprochait à Soulavie de faire 
débiter parle maréchal une suite décousue de passages emprun- 
tés à toutes sortes de mémoires, et d'avoir mis si peu d'ordre 
dans cet ensemble disparate, que la suite des faits, comme la 
vraisemblance, disparaissait sous des détails parfaitement 
étrangers au caractère du prétendu auteur, ou sous des disser- 
tations et des prédictions faites à l'aise, un siècle après les 
événements. 

Du reste, Soulavie lui-même traitait ces questions dans une 
préface qu'il est bon de signaler. Le premier volume des 

t. Journal de Paris, \" semestro, 1790, p. 562. — Cette réclame 
pompeuse se termine par une tirade de deux colonnes sur la 
vieillesse de Louis XIV et de M«<= de Maintenon. 

2. Il en est de même dans les articles consacrés aux Mémoires 
par le Mercure, 17 et 24 avril 1790, p. 113, 135, 156. Le style en 
particulier est jugé trop hâtif; mais : historia quoquo modo scripta 
placet. 



INTRODUCTION. XVll 

Mémoires n'était précédé que d'une Dédicace au Peuple fran- 
çais, et d'une longue et curieuse dissertation sur la Composi- 
tion de Vhistoirc et des mémoires historiques ; mais la véritable 
préface, celle que l'auteur disait être « nécessaire à l'intelli- 
gence de son ouvrage », se trouvait en tête du quatrième 
volume. C'est, ainsi qu'on peut facilement le constater, un 
fascicule ajouté après l'impression, pour reproduire les princi- 
paux arguments déjà présentés dans le Mercure ou dans les 
colonnes du Journal de Paris. Soulavie y raconte comment il 
fut introduit chez le maréchal de Richelieu, en qualité d'histo- 
rien du règne de Louis XV ; comment le maréchal lui dit qu'on 
ne pouvait écrire une histoire complète sans avoir consulté ses 
portefeuilles, et, durant trois années, lui fit ouvrir avec la 
plus grande libéralité sa bibliothèque. Plocques, qui était chargé 
de ces manuscrits depuis vingt-cinq ans, assistait l'abbé dans 
son travail, outre plusieurs copistes autorisés à transcrire une 
partie des pièces. Jusqu'à son dernier jour, le maréchal sembla 
s'intéresser vivement à l'ouvrage que promettait Soulavie ; il 
lui rendait fréquemment visite dans la bibliothèque et lui 
transmettait, en longues conversations, les souvenirs dont son 
grand âge n'altérait encore ni le piquant ni la vivacité. Quant 
an but, au plan et au ton du livre qui devait sortir de cette 
collaboration, s'il faut en croire notre préface, tout cela avait 
été scrupuleusement concerté entre Soulavie et son hôte. 

« Je lui dis un jour qu'on ne croirait jamais a l'authenticité 
de ces Mémoires, quand on compareroit ses principes person- 
nels à ceux de ses Mémoires ; que mon but étoit de dévoiler 
les déprédations ministérielles, les bassesses et l'avidité des 
courtisans, l'indolence du feu Pioi, les ravages des intendants, la 
mobilité du ministère, l'impudence des commissions, l'admi- 
nistration et les travaux des conseillers d'état, des maîtres des 
requêtes, et de tous ces ministres en sous-ordre qui faisoient 

b 



XVIII INTRODUCTION. 

le malheur de la France. Je lui dis que l'histoire, approfondie 
avec de tels principes, pourroit être utile, et que toutes ces 
images contrasteroient singulièrement avec ce qu'on pensoit de 
ses principes. 

« M. le Maréchal me répondit qu'il avoit été lié toute sa vie 
avec un grand écrivain qui avoit bien maltraité son grand-oncle. 
Ce qu'il ajouta des ministres, des intendants, des maîtres des 
requêtes, me parut si beau, si vrai, si piquant, que je me 
trouvai encouragé, et je m'engageai à intituler l'ouvrage : 
Mémoires DU Maréchal de Richelieu. « Parlez, me disoit-il, 
« à la première personne, comme dans les Mémoires du 
« maréchal de V'Ulars ; voyez comme il raconte naïvement, et 
« dans le même ton, ses fautes et ses exploits. Il faudroit 
« écrire de cette sorte. J'entends qu'il soit parlé de moi avec 
« cette liberté dont on jouit à Londres cent ans après les évé- 
« nements. » 

Une seule restriction fut faite, et par Soulavie lui-même. Il 
refusa de traiter les anecdotes galantes et tout ce qui ne tenait 
pas aux affaires publiques ; ce fut M. de la B***, ancien cour- 
tisan, ami intime du maréchal, qui se chargea d'écrire la Vie 
privée. 

Les faits ainsi établis, tels à peu près qu'ils avaient été pré- 
sentés dès 1788, dans le Mercure, il fallait pourtant indiquer la 
véritable origine des matériaux de ses quatre premiers volumes, 
puisque la plus grande partie des faits quils contenaient 
s'étaient passés bien avant M. de Richelieu, ou en dehors de 
son action. Soulavie est donc amené à énumérer, comme pièces 
à l'appui, tous les précieux Mémoires qu'il avait trouvés dans 
les archives de certaines familles attachées depuis longtemps à 
la cour ou mêlées aux affaires publiques : le Journal de Dangeau ; 
les Mémoires du duc de Luynes, ou ceux de Saint-Simon ; les 
manuscrits du président d'Ormesson et des frères Paris ; les 



INTRODUCTION. XIX 

recueils de M. de Meynières ou de M. de Brunville ; les 
Mémoires du président Hénault, de M. de Breteuil ; enfin, 
beaucoup de correspondances dont l'authenticité ne saurait être 
suspectée. Mais, à côté de ces autorités excellentes, Soulavie 
cite encore des pièces dont nous devons, jusqu'à nouvel ordre, 
contester la valeur ou l'existence, mélange qui suffit pour jus- 
tifier la condamnation de son œuvre. Dans cette seconde caté- 
gorie il faut ranger les Mémoires de Massillon, soi-disant 
écrits par le prélat et pour le roi Louis XV ; les Mémoires de 
Maurcpas et le Recueil de pièces originales et d'anecdotes de son 
premier ministère, en cinquante volumes, de 1715 à 1742, — 
dont les archives des Maurepas n'ont gardé aucune trace et 
dont la correspondance particulière du ministre ne parle point ; 
enfin, deux manuscrits qu'il intitule : 

I. Chronique scandaleuse et politique de la Régence et du règne 
de Louis XV, par M. le Maréchal de Richelieu. 

« La première partie, depuis 1715 jusqu'à la fin delà Régence, 
est écrite de la main de M. le Maréchal, avec mille ratures de 
sa main, qui prouvent qu'il est véritablement l'auteur de cet 
ouvrage. » 

IL Seconde partie, depuis le commencement du Ministère de 
M. le Duc, jusqu'à la fin de celui de M. de Choiseul. 

« C'est un recueil d'anecdotes ; c'est le récit de la cause 

secrète de divers événements L'ouvrage est diffus, mal écrit, 

mais curieux et piquant. Il semble avoir été fait pour amuser 
le feu Roi dans sa vieillesse. Il est très différent d'un cahier que 
M. le Maréchal eut l'honneur de remettre à Louis X"VI, et que 
cet auguste monarque peut avoir encore dans sa bibliothèque. » 

On verra ailleurs ce qu'étaient en réalité ces deux chroniques 
et le cahier cité dans les dernières lignes de la note. Actuelle- 
ment, il nous suffît d'indiquer le caractère de cette préface, 
spécimen assez exact de l'ouvrage et de l'esprit dans lequel il 



XX INTRODUCTION. 

était écrit. Car ce fut à la même époque que Soulavie commença 
à prendre rang parmi les révolutionnaires les plus exaltés. Ses 
opinions pouvaient dater d'avant 1789 ; mais elles avaient fait 
beaucoup de progrès depuis les temps où il écrivait son discours 
sur VInfluence des mœurs et collaborait avec le duc de Luynes. 
Lié intimement avec les membres les plus violents de la 
Montagne (il se vanta plus tard d'avoir suggéré l'idée de la 
république à Collotd'Herbois), il fut des premiers membres du 
clergé à faire une adhésion solennelle aux principes nouveaux 
et compta parmi les fondateurs de la Société des Amis de la 
Constitution (les Jacobins). En juillet 1790, il donnait au 
Moniteur deux articles violents, l'un contre le Roi, à qui il 
contestait le droit de paix et de guerre ; l'autre contre le clergé, 
en inventant sur le compte de labbé de Citeaux une odieuse 
histoire de séquestration '. Quelques mois plus tard, il rompait 
résolument avec les doctrines et les vœux ecclésiastiques, en 
rédigeant et présentant à l'Assemblée nationale sa soumission 
et celle de huit autres prêtres de Saint-Sulpice ^., puis en 
faisant bénir parl'évêque Fauchetson union avec M"" Maynaud 
(qu'il épousa trois autres fois). La Nation devait bientôt le 
récompenser de tant d'apostasies. 

Quatre mois après l'apparition des volumes de Soulavie, le 
Journal de Paris ^, devenu l'organe ordinaire dune curieuse 
concurrence, annonça que M. Sénac, maître des requêtes, ancien 
intendant de Hainaut, établi à Londres , allait publier par souscrip- 
tion des « Mémoires sur la vie du maréchal duc de Richelieu, 
pour servir à l'histoire du xviii* siècle ; avec cette épigraphe : 
Cum tempus posccret, laboriosus, patiens, liberalis, splendidus, 
affabilis, blandus, temponbus callidissime interveniens , 

1. Moniteur, 1" et 4 juillet 1790. 

?. Il l'inséra dans les Mémoires de Maurepas, t. Il, p. 206. 

3. Supplément au n° du l'^ septembre 1790. 



INTRODUCTION. XXI 

amore, quoad licitum est, odiosa rrmlta délicate jocoseque 
fecit '. » 

Indiqué déjà dans la correspondance qui s'était échangée, en 
1789, entre le duc de Richelieu et Soulavie, et présenté sous 
les auspices de l'héritier du maréchal, ce nouveau livre se 
recommandait du nom de l'auteur, qu'une publication récente, 
d'un genre tout analogue, avait fait apprécier généralement. 
Voici le prospectus qui suivait Tannonce. 

« Les Mémoires qu'on donne au public ont été composés 
d'après des lettres originales et des pièces authentiques confiées 
à l'auteur par M. le duc de Richelieu, et contiennent tout ce 
que la vie du maréchal de Richelieu oflre d'intéressant, etc. On 
le présente dans des circonstances éclatantes de sa carrière poli- 
tique, miUtaire, et dans les moments où la faveur l'a initié dans 
la confidence des secrets mouvements de la cour et Ta mis à 
portée de connaître les ressorts les plus déliés des intrigues, etc. 
Des lettres particuUères remplissent les intervalles où il n'est 
point en scène ; ces lettres et différens traits de ces Mémoires 
servent à faire connoitre l'esprit et les mœurs d'un siècle, qui 
sera peut-être, pour les temps les plus reculés, l'époque la 
plus mémorable, etc. La vie d'un homme célèbre n'intéresse 
souvent que ceux qui ont suivi la même carrière et n'olTre rien 
qui puisse être instructif pour le philosophe et Thorame du 
monde. 

« Le Maréchal de RicheUeu est intéressant dans tous les 
rapports ; il a vécu sous trois règnes, et sa vie. liée à la plu- 
part des événemens de son temps, devient dans plusieurs 
époques une histoire générale. L'homme de guerre y trouvera 
des faits importants sur la plupart des campagnes, pendant la 
durée d'un long règne. Le politique y verra des négociations et 
des détails curieux sur deux cours et sur l'état de l'Europe à 

\. Cornélius Nepos, sur Alcibiade. 



XXII INTRODUCTION. 

différentes époques. Le courtisan y découvrira les résolutions 
qui ont déterminé les révolutions de la cour, le secret des 
cabales ; enfin, les femmes liront avec intérêt différentes cir- 
constances de la vie d'un homme que les agréments de la figure 
et de l'esprit, sa manière séduisante et sa politesse ont rendu 
longtemps cher à leur sexe, etc. Courtisan habile, homme 
aimable dans la société, défenseur de Gênes, général, poh'tique, 
ami constant de l'homme le plus célèbre de son siècle pour les 
talents de l'esprit, — tels sont les traits qui caractérisent 
Richelieu, que ses agréments, sa valeur, son esprit ont fait 
justement nommer TAlcibiade françois. » 

Lettre de M. le Duc de Richelieu 
à M. Sénac. 

« J'ai lu, Monsieur, la Préface des Mémoires de mon père, 
que vous avez bien voulu me communiquer, et je vous en fais 
mes remerciements. Vous ne devez pas être inquiet de ce que 
quelques morceaux épars et isolés, tirés de ses portefeuilles 
seront peut-être imprimés. Ils ne pourront jamais faire un 
corps d'histoire et ne présenteront aucune liaison. Ces pièces 
sont également entre vos mains, et vous avez toutes les dépêches, 
tous les Mémoires de la main de mon père et toutes les lettres 
originales. Enfin, Monsieur, on sait quelle est ma confiance en 
vous, et celle de mon père l'avoit devancée. D'ailleurs, c'est le 
style de l'écrivain, c'est l'enchaînement quil donnera aux choses, 
la manière de présenter les faits, de peindre les personnages, 
qui contribuera beaucoup au succès de l'ouvrage. Celui des 
Mémoires d'Anne de Gonzague * est pour vous, comme pour 

\. Les Mémoires d'Anne de Gonzague, composés par Sénac et 
publiés en 1786, donnèrent lieu à beaucoup de discussions, et 



I?<TRODUCTION . XXIII 

moi, un excellent présage. Je vous en fais mes remerciements 
et vous prie de ne pas douter du parfait attachement avec lequel 
j'ai rhonneur d'être, etc. 

" Le duc de Richelieu. » 

Outre cette lettre et celle qui a été reproduite plus haut. p. xii, 
nous avons, d'autre part, retrouvé la preuve que le hibliothé- 
caire de M. de Richelieu avait, du mois de mars 1789 au mois 
de septembre, envoyé successivement à M. Sénac tous les car- 
tons qui contenaient les papiers du maréchal. Mais, bien peu de 
temps après cette communication, qui. d'ailleurs, s'était faite 
avec trop de rapidité pour qu'elle pût être fructueuse, l'ancien 
intendant de Hainaut avait pris le parti d'émigrer en 
Angleterre : soit que cet éloignement et les circonstances 
qui survinrent l'empêchassent de mener à bonne fin le travail, 
soit, comme l'annonça plus tard le Journal de Paris *, que la 
souscription, ouverte à la fois à Paris, à Bordeaux, Lyon. 
Marseille, Rouen, Strasbourg, Maëstricht et Londres, n'eût 
pas produit un résultat satisfaisant, l'auteur, qui s'était 
engagé à livrer l'ouvrage complet, en neuf volumes, le 15 mars 
1791, donna avis, le 21 avril, que les souscriptions seraient 
remboursées et la publication remise à un autre temps. On sait 
la vie aventureuse que M. Sénac, comme tous ses compagnons 
d'émigration, mena depuis lors ; d'Angleterre il passa en 
Allemagne, de là en Russie, et il oublia complètement les 

l'auteur, en tête de la seconde édition de 1789, avait répondu à 
une partie principale des objections, non pas en cherchant à 
prouver l'authenticité des Mémoires, mais au contraire en démon- 
trant que leur mérite unique et réel était de ne rien renfermer 
qui ne fût scrupuleusement exact et qui n'eût pu être écrit ou dit 
par la princesse palatine (Voy. Journal de Paris, 1789, p. 527). 
1. Supplément au 21 avril 1791. 



XXIV INTRODUCTION. 

Mémoires, dont il n'est resté d'autres traces que le prospec- 
tus ^ 

Ainsi échoua cette tentative de concurrence où l'histoire pou- 
vait gagner tout autant qu'elle était assurée de perdre entre les 
mains de Soulavie. Celui-ci, du reste, ne semble point s'en être 
inquiété autrement que pour mêler à ses réclames de librairie 
quelques allusions politiques contre l'éditeur qu'on lui opposait; 
la tentative de Sénac, ancienne créature du duc de Choiseul, 
ne pouvait être qu'une manœuvre de l'Autriche -. 

Au commencement du mois de décembre 1790, et sur le ton 
que comportaient les circonstances, le Journal de Paris et le 
Moniteur ' firent paraître l'annonce suivante : 

« Collectioîi des Mémoires historiques relatifs au règne de 
Louis XV, savoir : de Duclos, de Massillon, du Président 
Hénault, Maurepas, d'Aiguillon, Torcy, d'Argenson, etc., etc. 

1. On verra plus loin que les papiers de Sénac et les dossiers 
Richelieu qu'il avait conservés revinrent en France sous l'Empire. 

2. On trouve dans les Mémoires, t. VII, p. 189-190, cette note : 
« La cour de Vienne, mieux connue, semble se tenir, en fé- 
vrier {192, époque de l'envoi à l'impression de ce chapitre, en état 
d'observation avec ses soixante mille hommes. Ce parti est très 
actif et très pénétrant : il a des serviteurs zélés en France, et très 
spirituels. C'est la crainte de la manifestation de ses allures, dont 
le feu maréchal de Richelieu avoit conservé toutes les anecdotes, 
qui suscita M. Sénac de Meilhan, la créature de Choiseul, pour 
opposer aux mémoires que nous publions l'ouvrage qu'il méditoit 
pour en empêcher la publication. Il a retiré son prospectus. Le 
public a refusé de souscrire pour cet ouvrage de M. de Sénac, 
parce qu'il attendoit de lui sans doute, non pas les Mémoires du 
maréchal de Richelieu, mais les Mémoires de la maison d'Autriche. 
M. Sénac est homme d'esprit ; il connoît à fond ce qui s'est passé 
à l'hôtel de Choiseul pour la maison d'Autriche ; il fut employé 
contre le duc d'Aiguillon ; mais, comme il est intéressé à traves- 
tir l'histoire, et qu'elle ne peut être écrite par un intendant, aucun 
parti, pas même celui de la cour, n'a paru curieux de ses Mémoires. » 

3. Journal de Paris, suppl. du 5 décembre. — Moniteur, n» du 
7 décembre. 



INTRODUCTION. XXV 

« Il paroît de cette collection sept livraisons, savoir : trois des 
pièces curieuses du portefeuille du Maréchal de Richelieu, 
deux de sa vie privée, le commencement des Mémoires du 
Ministère du duc d'Aiguillon, le commencement des Mémoires 
de Duclos, secrétaire perpétuel de l'Académie Françoise, qui a 
laissé une histoire de Louis XV jusqu'en 1770. L'auteur des 
Mémoires du maréchal de Richelieu, qui est Téditeur de ceux 
de Duclos ^ y a ajouté des préfaces, des notes, des anecdotes 
surtout fort curieuses et nécessaires à l'intelligence de Duclos, 
qui commence à la mort de Louis XIV et finit en 1770 sans 
lacunes ; ce qui doit prévenir le public contre toutes éditions 
mutilées, capables de décevoir le public, comme dans les pré- 
tendus Mémoires de Saint-Simon, publiés en sept volumes avec 
mille lacunes, et que l'un de nous va publier en treize volumes, 
chez Treutell. Les éditeurs de la Collection historique invitent 
les curieux à vérifier leurs manuscrits originaux aux bureaux, 

ruedeCondé La totalité formera vingt-cinq volumes, publiés 

périodiquement, et dans l'espace de deux ans, afin de faciliter 
l'acquisition et la lecture d'un ouvrage où Ion voit l'ancien 
gouvernement préparer, par ses fautes ou ses folies, la révo- 
lution de 1789 

« Les Mémoires du premier ministère du comte de Maurepas 
ont été écrits à Bourges sous ses yeux, par Salé, son commis 
de confiance. 

« CeuxdeMassillon. ouvrage classique dune beauté achevée, 
ont été composés à la demande de Louis XV, curieux de 
connoitre les événements de sa minorité. 

« Ceux du Président Hénault, dans le goût des précédents, 
développent les intrigues secrètes du ministère et de la magis- 
trature. 

1. J.-L. Soulavie, curé de Savent, est nommé en toutes lettres 
dans l'annonce des 7« et 8* livraisons. (Suppl. du 31 décembre 
1790). 



XXVI INTRODUCTION. 

« Dans les Mémoires du duc d'Aiguillon est un portrait bien 
vrai de la Gourde France, à la mort du Roi et à Tavènementde 
Louis XVI. 

« Les Mémoires de Louis XV ont été composés sur ses 
propres correspondances, sur des pièces qu'il avoit choisies et 
sur les lettres des ministres, des favorites et des courtisans, 
mais surtout sur les notes périodiques que la police envoyoit 
au feu Roi, qui en fit dresser des journaux fort singuliers et 
très piquants par leurs anecdotes. » 

A deux exceptions près, la Vie privée du maréchal de 
Richelieu et un fascicule de Lettres du cardinal et de M"^^ de 
Tencin, dont nous parlerons en leur lieu ', Soulavie doit être 
considéré comme le seul éditeur, on pourrait dire le seul auteur, 
de cette collection, qui s'éleva rapidement au chiffre de vingt-un 
volumes, et dont les nombreuses éditions durent êtred'un beau 
profit 2. On sait ce qu'ils valaient comme authenticité, et 
jusqu'à quel point nous devons accorder à Soulavie la recon- 
naissance qu'il prétendait mériter pourtant de volumes publiés 
avec « tant de peines, de soins et de frais ^ ». Les Mémoires 
dît ministère du duc d'Aiguillon sont apocryphes, et il n'est 
guère probable que la rédaction en ait été faite, comme le pré- 

1. Encore ce fascicule est-il souvent attriliué à Soulavie, 
notamment par le Catalogue de la Bibl. nat. (II, 325). 

2. En 1790, la séparation paraît s'être faiteentre l'éditeur Buisson 
et Soulavie. Celui-ci fait paraître la suite des Mémoires rue deCondé, 
n" 7, tandis que Buisson fait les publications de ses concurrents : 
Mémoires deDuclos, Vie privée, etc. Mais en 1792, Buisson semble 
avoir repris la suite des affaires du bureau de la rue de Condé. 
C'est lui qui publie les troisièmes éditions des Mémoires de 
M. d'Aiguillon et de ceux de Maurcpas, 

3. Préface des Pièces inédites. — « A part les Mémoires de 
MM. de Ségur, de Besenval et de Marmontel, c'est à moi, dit 
Soulavie, qu'on doit tout ce que les hommes d'État du xvm« siècle 
ont laissé de souvenirs. » 



INTRODUCTION. XXVII 

tend Soulavie, par Mirabeau et sur les pièces fournies par le 
maréchal de Richelieu '. Apocryphes aussi les Mémoires de 
M. de Maurepas ^, qui eurent, ainsi queceuxde M. d'Aiguillon, 

i. L'article que le Journal de Paris du 6 août 1792 consacre à 
ces Mémoires n'est pas favorable. Ce livre, dit-il, contient des 
pièces importantes et des particularités que M. d'Aiguillon seul 
a pu faire connaître ; mais c'est « un ouvrage de parti », comme 
les Mémoires du duc de Ohoiseul, et l'on voit clairement que l'au- 
teur y a constamment un seul but, celui d'écraser la personnalité 
de ce dernier ministre sous les accusations les plus invraisem- 
blables, au profit de M. d'Aiguillon. « En lisant ces Mémoires, 
(ceu.x de M. de Choiseul et ceux de M. d'Aiguillon), l'on sent 
qu'on ne pourroit juger ces deux rivaux que sur le témoignage 
motivé d'un homme impartial et instruit qui auroit suivi leurs 
intrigues et leurs opérations sans y participer. » — La Harpe 
avait rendu compte de cette publication dans le Mercure du 28 avril 
précédent, et, quoiqu'il se déclarât indifterent à la personnalité 
de Soulavie, il laissait voir tant de partialité contre M. de Choiseul, 
qu'un ami de ce ministre releva ces tendances dans le Journal de 
Paris (suppl. du 18 mai 1792, n° 71), réfutant, entre autres asser- 
tions, celle qui attribuait le traité de Vienne à M. de Choiseul. 
La Harpe avait étudié spécialement cette question et publié, peu 
de mois auparavant, dans le Mercure, un article sur ce traité, 
œuvre de M"^ de Pompadour et de Bernis. Le critique avait tout 
au moins le tort de proclamer son désintéressement à l'égard de 
M. de Choiseul, après avoir été son protégé et avoir même reconnu 
ses bontés dans plusieurs dédicaces. La Harpe répondit (n° 73, 
supplément) que, loin de se joindre aux accusations calomnieuses 
dont M. de Choiseul avait été l'objet, il s'était empressé, à l'appa- 
rition des Mémoires de Choiseul, de rendre justice aux mérites du 
ministre, et que la famille lui en avait transmis ses remercie- 
ments par l'abbé Barthélémy. 

2. Voici dans quels termes la Harpe, dans le Mercure du 23 juin 
1792, p. 89, apprécie ces prétendus Mémoires : « îl n'est pas à 
craindre que l'on conteste au comte de Maurepas ses Mémoires : 
ils sont écrits avec une telle négligence et en si mauvais langage, 
qu'il n'y a personne qui ait pu les faire. . . » — Dans trois autres 
articles (30 juin, 7 et i4 juillet), tout en admettant l'origine et en 
faisant ressortir l'importance de l'ouvrage, il le traite avec sévé- 
rité de « bigarrure grotesque » : quant à l'auteur, il le qualifie 



XXVIIl INTRODUCTION. 

trois éditions en deux ans. Apocryphes encore les Mémoires de 
M'^^ de Pompadour (en l'an X}, soi-disant sortis du portefeuille 
de la maréchale d'Estrées, et récemment réimprimés. Si les 
Mémoires de Duclos étaient authentiques, il fut prouvé, immé- 
diatement après l'annonce des premières livraisons, et par un 

d' « abbé renégat qui crache sur la religion, .. .obscur et inepte 
compilateur, qui ne peut rien être dans les lettres. » — En réa- 
lité, rien de plus vide et de plus pitoyable que ces Mémoires ; tout 
y est de seconde main et fort douteux, sauf quelques pièces sans 
importance soustraites aux archives administratives du ministre. 
Quant aux anecdotes qu'il contient, elles proviennent presque toutes 
d'un manuscrit composé vers 1732 et signalé parMonmerqué, qui le 
possédait dans sa bibliothèque. — Comme pour les précédentes 
publications de Soulavie, les démentis ne tardèrent pas. Le 4 août 
1792, le Mercure français reçut la lettre qui suit, publiée dans le 
numéro du 31 août, p. 84 : « Étant assurée, Monsieur, que feu 
M. de Maurepas n'a jamais écrit aucun mémoire des événements 
qui se sont passés pendant son ministère, et qu'il n'a recueilli ni 
fait recueillir aucune note par ses secrétaires, ce que les personnes 
qui vivaient habituellement avec lui certifieraient comme moi, je 
désavoue les Mémoires qui paraissent sous son nom, comme ne 
lui appartenant point. Je vous prie, etc. La Vrillière de Maurepas. » 
— Suivant son habitude, Soulavie se défendit insolemment : 

« Réponse du propriétaire des Mémoires de Maurepas à i)/™^ de 
Maurepas, sur sa réclamation insérée dans h n" 36 du Mercure 
Français, 1792. La maison de Choiseul a désavoué, il y a trois ans, 
les Mémoires que le duc de Choiseul avait lui-même fait imprimer 
à Chanteloup. Le feu duc de Richelieu désavouait aussi les 
Mémoires qui portent le nom de son père (après avoir fourni lui- 
même une partie des matériaux) ; c'est qu'il voulait en faire com- 
poser à sa manière et dans son sens. Quel fut l'effet de ces désa- 
veux ? Ils excitèrent la curiosité du public. 

« Il était de même dans l'ordre que M™« de Maurepas désavouât 
ceux de son mari, écrits durant son exil par Salé, son secrétaire 
et son ami. Je réponds à ce désaveu en déposant chez le citoyen 
Buisson, libraire, rue Hautefeuille, n" 20, le tome P'' du manu- 
s crit original dont il s'agit ; je déclare que je le tiens de M. de 
Laborde, du Carrousel, et que je l'ai conféré avec un autre 
manuscrit. Les rois et les grands n'aiment pas qu'on dise la 



INTRODUCTION. XXIX 

éditeur concurrent, que Soulavie en altérait complètement le 
texte. Ce fut l'objet d'une polémique ', dans laquelle « lillustre 
curé de Sevent » se défendit fort mal de l'accusation de « bri- 



vérité ; leur intérêt est de n'en montrer que ce qu'ils veulent, 
comme ils le veulent et quand ils le veulent : le temps des hon- 
teuses révélations est arrivé. 

« Nous profitons de cette occasion pour assurer que nous n'avons 
rien ajouté ni retranché aux Mémoires de Massillon, et Aiguillon, de 
Duclos, etc., publiés chez Buisson. Nous en avons remis un exem- 
plaire à la Bibliothèque Nationale, à Paris, rue de Richelieu, avec 
un fragment du manuscrit original à côté de l'imprimé, pour 
prouver l'authenticité de ces précieux matériaux, qui ont contri- 
bué à l'avilissement de la Royauté et de l'Aristocratie. J.-L. 
Soulavie, éditeur des Mémoires de Maiirepas. » {Mercure français, 
"27 octobre 1792, p. 107). — La 3« édition fut ainsi annoncée dans 

le numéro du Journal de Paris du 18 juin 1792 :« plus 

correcte que les précédentes, où les pièces du temps étaient défi- 
gurées de la manière la plus étrange on l'a augmenté d'un 

quatrième volume qui doit paraître sous peu de jours et que ceux 

qui ont les premières éditions pourront acquérir séparément 

Ce qu'on a toujours reproché au comte de Maurepas est la légè- 
reté dont il faisoit profession au milieu des plus graves affaires. 
On imagine aisément qu'il n'a pas mis plus d'importance à ses 
Mémoires, qui ne concernent que ses premiers temps et qui ont 
été rédigés par M. Salé son secrétaire. Ce sont moins des mémoires 
en règle que des notes rédigées sans scrupule et sans soin. Il faut 
donc les lire avec précaution. >♦ 

1. 'Voy. Journal de Paris, 9 décembre 1790 ; Mercure de France, 
i\ et 25 décembre, et un article inséré à la fin de la première 
édition de la Vie Privée. — Chamfort (article du H décembre) 
avait affirmé l'authenticité des deux volumes de Mémoires secrets 
de Duclos parus chez Buisson, et Buisson lui-même avait sommé 
Soulavie de déposer son manuscrit chez un notaire pour l'y comparer 
avec le manuscrit corrigé et annoté par Duclos. Les éditeurs de la 
Collection des Mémoires répliquèrent que leur première livraison était 
parue depuis le .30 novembre et leur manuscrit déposé depuis quatre 
mois aux bureaux de la rue de Condé ; ils indiquaient en même 
temps des lacunes considérables dans l'édition de Buisson, « qui 
n'est que lambeaux. . . Nous ne répondrons pas aux injures que 



XXX INTRODUCTION. 

gandage littéraire » qu'on lui jeta à la face. Il ne put terminer 
la publication *. 

Quant aux Mémoires de la minorité de Louis XV, par J.-B. 
Massillon, évêque de Clermont, — qui parurent en 1792 ^, ils 
n'étaient écrits que pour faire de l'illustre prélat un des précur- 
seurs et des facteurs de la Révolution. Alors même que leur 
fausseté ne serait pas prouvée, les notes dont Soulavie les a 
agrémentés (quelques-unes sont curieuses) suffiraient pour 
trahir l'auteur ^. Marie-Joseph de Chénier {Tableau delà litté- 
rature française depuis 1189, p. 192) a montré à quel point le 
délit était flagrant. Mais, ajoutait-il, « ce qui est regrettable, 
c'est qu'un public aussi nombreux n'y regarde pas de si près, 

Buisson se permet contre M. Soulavie, l'un de nous ; il nous 
sufQt d'avoir prouvé au public l'authenticité de notre manuscrit ». 
— Le concurrentde Soulavie était Sautereau de Marsy ; son édition 
est estimée : \e Journal de Paris en fit l'annonce, le 14 juin 1791, 
sous le titre de Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de 
Louis XV, par feu M. Duclos. — M. le Mandon {De la valeur des 
mémoires secrets de Duclos, 1(S72) a prouvé que, à part les digres- 
sions philosophiques et vingt i)ages du récit, ces prétendus 
Mémoires ne sont que la transcription de Saint-Simon, de même 
que Y Histoire de Louis XI n'est qu'un emprunt aux portefeuilles de 
l'abbé Legrand. — En même temps que les Mémoires secrets, 
paraissent les Caractères et anecdotes de la Cour de Suède ; et en 
janvier 1791, Buisson publia les OEnvres de Law (l^"" in-8°) que 
Barbier et les autres bibliographes attribuent au général de 
Sénovert. 

1. En 1810, il réclamait encore les cinq dernières livraisons 
qu'il avait emportées à Genève, lorsqu'il y avait été nommé rési- 
dent, et qui avaient été enlevées lors de la saisie de ses effets. 

2. Voy. l'article du Journal de Paris, 13 juin 1792 : ce livre est 
« un des plus précieux qui aient paru depuis quelques années sous 
le titre de Mémoires..., en le lisant, on croit à son authenticité». — 
Le Mercure, 2 juin, p. 21-36, feint d'accepter l'authenticité, et part 
de là pour sabrer l'éditeur et sa préface. 

3. Voir particuli'rement, dans les Remarques préliminaires de 
ce livre, un passage sur les Bibliothèques. 



INTRODUCTION. XXXI 

et que les simples se laissent iromper. Tous les jours, les pré- 
tendus Mémoires de Massillon sont cités avec complaisance, et 
dans les journaux et même dans les livres ^ Ainsi, des faits 
hasardés, des opinions plus hasardées encore se fortifient d'une 
autorité qui n'existe pas ; et si, faute de réclamations suffi- 
santes, l'ouvrage est une fois admis comme authentique, il finit 
par compromettre le nom même dont on a dérobé l'appui. La 
gloire des grands écrivains fait une partie essentielle de la gloire 
nationale, et doit être défendue contre toute espèce d'outrages. 
Les calomnies volontaires et dire€tes ne sauraient leur nuire : 
beaucoup d'exemples le démontrent. C'est sans le vouloir, mais 
plus sûrement, qu'un entrepreneur les calomnie, en leur Impu- 
tant ses ouvrages -. » 

Concurremment avec cette collection, grâce à une activité de 
production qu'on devrait admirer, si elle avait réellement ser\i 
la cause de l'histoire, Soulavie reprit son travail des Mémoires 
de Richelieu. Un cinquième volume fut annoncé par \e Moniteur, 
le 14 janvier 1791, et par le Journal, le 23 du même mois ^ ; 

1. AinsiÉd. Fournier (L'Esprit dans l'histoire, t. II, p. 302)accep- 
tait encore l'authenticité des Mémoires. 

2. Ailleurs (p. 198) : « Les Mémoires du duc de Choiseul, ceux 
du duc d'Aiguillon, ceux du comte de Maurepas, sont des spécu- 
lations de librairie, plutôt que des monuments historiques ; ils 
n'ont rien d'intéressant que leur titre, et rien n'y mérite l'atten- 
tion, si ce n'est quelques lettres, quelques pièces déjà connues 
depuis longtemps. — D'après une note de Soulavie {Mémoires de 
Richelieu, t. IX, p. 357 à 359), Cliénier, ce « poetereau journaliste, 
cette espèce d'académicien ><, aurait publié dans un journal de 
1792 l'article que nous venons de citer et qui fut plus tard repro- 
duit dans le Tableau de la littérature. 

3. Comme ce volume est introuvable il est bon de reproduire 
l'annonce insérée au Journal de Paris, v3 janvier 1791, supplé- 
ment, p. ix: « Suite des nxémoires du maréchal de Richelieu, écrits 
sous ses yeux parJ.-L. Soulavie. — A Pari-, rue de Condé, n° 7, et 
franc de port dans tout le royaume, en remettant aux directeurs 



XXXII INTRODUCTION. 

dix jours après ce dernier avis, la même feuille enregistrait 
l'apparition d'une Vie privée du maréchal de Richelieu, non 
point la Vie que devaient donner les éditeurs de la Collection 
des Mémoires historiques, mais celle qu'un auteur rival, plus 
prompt et plus avisé, publiait chez Buisson, l'ancien éditeur de 
Soulavie * . Aussitôt celui-ci protesta ; les termes de sa récla- 
mation, adressée soi-disant au duc de Richelieu le 25 janvier, 
mais publiée seulement par le Moniteur, le 20 février, c'est-à- 
dire seize jours après la mort du duc, et en toute sécurité, 
doivent être étudiés avec attention. Voici ce texte : 

« Monsieur, 

« A la mort de M. votre père, je vous offris généreusement 

tout ce que j'avais de lui. Au lieu d'accepter, vous désirâtes 

que je continuasse mon ouvrage ; vous m'appelâtes de Caen 

pour le hâter ; et parce qu'il s'y trouvait, disiez-vous, des véri- 

de la poste 5 livres pour les quatre livraisons du 5« volume (de 
400 pages), avec l'adresse bien écrite et la lettre d'avis aftVanchie. 
On est assuré par là de l'édition originale, et de recevoir gratis, 
en s'adressant au bureau, les sept chapitres avec les cartes que 
les contrefacteurs ont enlevées de nos Mémoires, ce qui leur per- 
met de les vendre à vil prix dans les provinces. » Ce volume est 
introuvable, disons-nous ; et pourtant il est certain qu'il a existé, 
puisque, dans le tome VI«, qui ne parut qu'en 1793, avec la fin 
des Mémoires, Soulavie lui-même fait un renvoi aux pages 103, 
108, etc., de \ai première (dition du tome V«, et que ce renvoi ne 
concorde pas avec le seul tome "V' que nous ayons, qui est daté 
de 1792. Voy. tome VI, p. 53. 

1. Vie privée du maréchal de Richelieu, contenant ses amours et 
intrigues, et tout ce qui a rapport aux divers rôles qu'a joués cet 
homme célèbre pendant plus de 80 ans. — 3 vol. in-S", formant 
1400 pages, imprimées sur caractères de M. Didot. A Paris, chez 
Buisson, libraire, rue Hautefeuille, n" 20 {Journal de Paris, 
3 février 1791, p. 140). — Le Moniteur (15 mars, 3 et 23 avril 
1791) donna trois très longs articles, qui ne renferment d'ailleurs 
aucune allusion à l'auteur du livre, ou à l'origine des documents. 



I>TR0DLCT10.\. XXXlil 

tés fort déplaisantes a la cour, vous publiâtes dans les papiers 
publics que vous en aviez chargé M. Sénac, sans vous arrêter 
par l'idée qu'on recherche fort les mémoires désavoués, et quon 
na jamais aimé les histoires de commande. Il parait à présent, 
Monsieur, une prétendue Vie de ^I. votre père, en trois volumes, 
chez M. Buisson, libraire ; la vérité y est bien étrangement 
déflgurée ; les lecteurs avouent déjà que ce nest qu'un plagiat 
désordonné de mes quatre volumes, rempli jusqu'en 1788 d'anec- 
dotes souvent fausses, et fournies par quelques valets bien 
mécontents. J y trouve. Monsieur. «tY't- mes apostilles, les lettres 
originales que je vous ai rendues, en retirant un récépissé en 
1789, et qui ne devraient pas s'y trouver ; car, tenant ces pièces 
de M. le maréchal, vous les ayant offertes, et engagé par vous 
à continuer mes travaux, vous avez sanctionné ma propriété. 
Et parce que le pubhc, à cause de votre désaveu, à cause de 
M. Sénac, à cause de cette Vie privée., peut être trompé, et 
quil n'entre point dans mes principes de le tromper, mais, 
dans mes devoirs d'historien de dévoiler ceux qui le trompent, 
je me vois obligé, après tous les égards respectueux que jai 
eus pour vous, de publier deux de vos lettres, en attendant les 
autres. Vous dites dans une : « Vous pouvez aller, .Alonsieur, 
quand il vous plaira, a la bibliothèque pour continuer votre 
travail ; vous y trouverez mou secrétaire qui vous donnera 
communication de ce que vous désirez. Je ne doute pas qu'il 
ne sorte de votre plume des choses intéressantes, etc. « —Vous 
dites dans une autre, lorsque je vous demandais des détails sur 
les affaires étrangères : « Si .AI. Montmorin me parle de vos tia- 
vaux. je me ferai un devoir de rendre justice à la vérité, puisque 
j'ai appris que vous aviez eu effectivement connaissance des 
manuscrits de mon père, etc. >> — Au reste, malgré M. Sénac, 
malgré sa Vie privée, malgré l'avidité de la librairie, je publierai 
bientôt et en totalité, sous le même titre de Mémoires de 



XXXIV INTRODUCTION . 

Richelieu, l'histoire scandaleuse d'un gouveraement que ses 
excès et ses folies ont conduit à la révolution de 1789, avec les 
pièces justificatives en tête de tout ce qu'on a fait pour en 
empêcher la publication. Je ne sais pas écrire l'histoire autre- 
ment. Enfin, Monsieur, vous m'opposez M. Sénac, comme un 
inconnu a opposé aux Mémoires de Duclos, qu'on vend rue de 
Condé, n** 7, deux volumes de brouillon ou des fragments de 
Duclos, édition anonyme et si désordonnée que le libraire est 
réduit à pnjner complet le livre même où M. Duclos affecte de 
citer, page 140, tome 2, des articles délicats que l'éditeur ano- 
nyme en a enlevés. » 

Pour ce qui concerne les documents publiés dans la Vie 
privée, on a déjà vu Soulavie lui-même en raconter la destina- 
tion spéciale et la prise de possession par B. de la Borde. Si la 
mort du duc de Richelieu et l'absence de M. de Chinon son fils, 
n'étaient venues à point nommé pour laisser le champ libre à 
toutes les allégations les plus fantaisistes, Soulavie eût-il osé 
oublier ces détails et attribuer la paternité du nouveau livre à 
M. Sénac, qu'il savait chargé d'un travail tout différent, et qui 
d'ailleurs, nous l'avons déjà dit, ne fit jamais paraître qu'un 
prospectus ? Nous aurons lieu ailleurs d'étudier l'origine et la 
composition de la Vie privée ; mais ici il fallait relever au pas- 
sage cet épisode de la publication des J/éwoirc^, et constater une 
fois de plus quels moyens Soulavie employait pour rendre un 
semblant d'authenticité à son ouvrage, et pour s'assurer de par 
lui-même le monopole de la vérité. 

Avant que la fin des Mémoires de Richelieu * fût livrée au 

1. Avant de terminer la publication des Mémoires de Richelieu, 
Buisson fit une réédition dans lo format in-12, de la Vie privée, 
avec des corrections et des augmentations. L'ouvrage avait eu 
« une vogue prodigieuse » et l'honneur de plusieurs contrefaçons. 
Une de ces contrefaçons, imprimée à Liège en 1790, mais annon- 



INTRODUCTION. XXXV 

public, les événements de 1792 ' s'étaient écoulés. Ce fut 
seulement au mois de janvier 1793, que Soulavie donna les 
derniers volumes, et cette date doit être précisément constatée 
parce qu'elle permet d établir comment il se procura certains 
documents relatifs à Louis XV et à son ministère secret, qui 

cée par le Journal de Paris comme seconde édition, avait amené 
une protestation indignée de Soulavie et de son ex-propriétaire 
Buisson (Supplément au Journal, 12 juin 1792). Le Journal de 
Pans, qui n'en avait pas plus parlé, en 1791, que de l'édition des 
Mémoires de Saint-Simon, rendit compte de cette seconde édition 
dans le numéro du 8 juin 1792. L'article voit avec faveur que les 
auteurs aient rendu justice au maréchal dans tout ce qu'il avait 
fait de louable, avec une impartialité que n'ont pu altérer les 
instructions particulières mises entre leurs mains. Il est plus 
difficile, ajoute le critique, de prouver s'ils ont dit vrai sur le 
chapitre des amours, mais du moins il paraît évident que leurs 
renseignements sont très précis et très exacts sur les trente der- 
nières années de la vie du maréchal. Après avoir signalé certain."? 
passages importants, tels que le récit de la liaison avec M°'« de 
Châteauroux, du siège de Port-Mahon. de l'affaire de M"-*- de 
Saint-Tincent, l'article ajoute : 

« Ce qu'il y a peut-être de plus précieux dans cette Vie privée, 
ce sont les pièces justificatives placées à la fin de chaque volume 
et dont personne ne conteste l'authenticité. Elles consistent dans 
les lettres du maréchal de Richelieu, de Louis XY, de M™e de 
Châteauroux, de M°>e de Pompadour, de MM-»" de Laura^ruais 
de Tencin et du Châtelet, etc. n ^ 

1. S'il faut en croire Soulavie {Mémoires de Louis XVI. t. YI). il 
aurait joué un certain rôle dans ces événements. C'est ainsi que 
son compatriote Chambonas, le ministre des affaires étrangères. 
aurait voulu se servir de lui pour gagner à prix dor Brissot et 
suspendre l'exécution du plan de déchéance ; l'ex-abbé refusa, et 
ce fut Lacroix qui conclut l'affaire. SouIa^•ie prétend encore avoir 
presque forcé Collot d'Herbois, au refus de plusieurs autres dépu- 
tes, a réclamer la république, cette idée lui aurait été suggérée 
par une conversation avec M. de Montmorin. un jour que ce 
ministre était traduit devant le comité de surveillance aux Feuil- 
lants, où l'abbé continuait le dépouillement des papiers d'État. — 
— Il est à peine besoin de rappeler que les faits ne se passèrent 
point du tout comme le raconte Soulavie : sur la séance où la 



XX.\ VJ JMKODLCTIO.N . 

forment les chapitres xxii et xxiv du tome IX. La divulga- 
tion des papiers de ce ministère secret, que maintenant on 
connaît à fond grâce au précieux travail de M. Boutaric, mais 
dont l'existence et l'action avaient toujours été dissimulées soi- 
gneusement, cette divulgation, si informe qu'elle fût, ne pou- 
vait passer inaperçue, et Soulavie fut accusé d'avoir acquis ces 
papiers à la suite du sac des Tuileries. Voici comment il sen 
défendait, beaucoup plus tard, en 1809 ' : 

« La publication de ces Mémoires originaux (Duclos, 

Massillon, !Maurepas, Saint-Simon. Pompadour, d'Aiguillon) 
et celle des Mémoires de Richelieu a pris dans les papiers publics 
de 1789 et 1790, et surtout dans le Moniteur du 7 décembre 
1790, des dates certaines auxquelles je suis forcé d'avoir 
recours. D'un autre côté, les Mémoires de Richelieu citent les 
documents de la correspondance secrète de Louis XV, comme 
pièces justificatives d'où proviennent diverses anecdotes relatées 
dans cet ouvrage. Je constate donc que ces papiers étoient 
notoirement ma propriété dans le temps que je composois les 
ouvrages où ils sont cités. Et, me croyant obligé de me présen- 
ter irréprochable sur la possession des papiers du secret du roi 
et des mémoires historiques de son règne dont je réclame le 
l'etour, je cite toutes les dates authentiques qui constatent la 
jouissance paisible de mes collections historiques et diploma- 
tiques en 1789 et 1790. Je détruis, par les journaux de 1790, 
les diffamations des journaux de l'an III, qui répandoient que ces 
documents provenoient des dévastations du 10 août. Je démontre 
({ue mes études historiques dans les papiers de Louis XVÏ 
n'ont pu me procurer en 1792 des documents politiques et 
historiques, cités, possédés ou publiés en 1790 » 

royauté fut abolie (ou ne parla pas de République), il faut voir le 
récit d'Edmond Biré, Journal d'un bourgeois de Paris fendant la 
Terreur, p. 20. 
1 . Serond Mémoire à l'Empereur. 



I.NTRODLCTIO.N. XXXVll 

La démonstration de Soulavie pèche en ce premier point : 
que les volumes de 1789-90 dont il invoque le témoignage ne 
contiennent et ne peuvent contenir la moindre allusion au 
ministère secret installé sous l'inspirationde M'"* de Chàteauroux 
et du duc de Richelieu, vers 1743. Si. au contraire, le tome IX 
des Mémoires contient deux chapitres sur ce ministère, c'est que 
le volume a été rédigé, ainsi que le tome VIII, après le 18 août 
1792 ; que l'achevé d'imprimer est daté du 18 décembre 179?. 
et que toute cette dernière partie de l'ouvrage parut seulement 
à la fin de janvier 1793 '. Mais du reste Soulavie lui-même 
ne songea alors quà faire bruit de la communication qu'il avai! 
obtenue ^ du Comité de surveillance. Il annonra, dans le même 

1 . Il convient d'observer qu'on trouve deux éditions des tomes V 
a Vni, l'une datée de 1792, l'autre de 1793, avec la mt-me fin 
d'impression pour l'une et pour l'autre : 18 décembre 1792. Entre 
les volumes de 1792 et ceux de 1793, il n'y a, outre la date, d'autre 
diflFérence que le titre. Le tome V, déjà imprimé en 1791, est qua- 
lifié, en 92 : « seconde édition », et en 93 : •< seconde édition, 
avec des corrections considérables et des augmentations. » — Le 
tome Yin de 1792 porte en tète un prospectus : « Dernière livrai- 
son des Mémoires du maréchal de Richelieu », que Soulavie ter- 
mine en énumérant tous les Mémoires authentiques, mais ceux-là 
seulement, dont il s'est servi : Torcy, Luynes, Breteuil, Asfeld, 
Dangeau ; lettres de MM™«* de Chàteauroux, de Tencin, d'Egmont. 
et de Maintenon ; de MM. de Yillars, Silly, d'Armenonville, 
d'Argenson, Belle-Isle, Polignac, Bernis, et des envoyés secrets 
de la cour de France à Rome, Vienne, Madrid, Londres et Turin. 
Dans les deux semblants d'édition que nous venons de signaler, 
le tome IX porte la même date de 1793 et le même « achevé 
d'imprimer ». Quant à l'époque de la rédaction, ou du remanie- 
ment du texte (car il ne faut pas oublier que le fond de l'ouvrage 
est toujours un travail préparé beaucoup plus anciennement et 
accru par des additions successives), elle est prouvée par certaines 
citations telles que : M. de Machardt « vivant en juillet 1792 ». 
(T. VUI. p. 27.Û.) 

2. Sous la forme d'une conversation avec Chabot, son ami 
d'enfance. Soulavie a raconté dans la préface des Mémoires de 



XXXVIII INTRODUCTION. 

tome IX (p. 437 et 438), qu'il avait en main les papiers saisis 
dans le cabinet du roi, et qu'il s'occuperait sans retard de 
l'impression des Mémoires du règne de Louis XVI ; il répéta 
encore la même chose dans la préface des Mémoires, lorsqu'ils 

Louis XVI, comment il parvint à obtenir communication des papiers 
secrets remis au comité de surveillance par les vainqueurs du 
10 août 1792. Fauchet, Rovère et Bazire y consentaient déjà. 
Mais Chabot craignait que son collègue renégat ne fit « comme 
ce membre du comité pleurant comme une bête sur une lettre 
d'Elisabeth à son frère Capet ». Cependant il se fia au patriotisme 
du « bonhomme •», et le comité laissa Soulavie copier, analyser 
et faire des extraits, mais à condition qu'il mettrait à la fin du 
t. IX des Mémoires de Richelieu, alors en cours d'impression, 
un erratum justifiant la qualité d'/ui?nifïp homme donnée par lui à 
Louis XVI. 

Soulavie put continuer son travail non seulement au Comité, 
mais aux Tuileries même et à Versailles. En 1793, il fut chargé, 
avec Verninac, comme commissaires du pouvoir exécutif, de faire 
des recherches au château de Versailles, « pour des travaux rela- 
tifs aux missions diplomatiques qui leur étaient confiées », et ce 
furent eux qui, assistés des administrateurs du département de 
Seine-et-Oise, découvrirent et transmirent à la Convention les 
trois Livres rouges qui contenaient l'enregistrement des dépenses 
secrètes de Louis XV et de Louis XVI. 

On sait qu'une partie seulement du dernier de ces trois volumes 
avait été publiée antérieurement par l'Assemblée nationale. Les 
premières feuilles, relatives au règne de Louis XV, avaient été 
dissimulées par Necker, et les deux volumes qui se rapportaient 
aux années 1750 et suivantes, furent découverts dans le courant 
du mois de lévrier, et Soulavie en donna avis le 24 mars suivant, 
dans le Journal de Paris (p. 358). Veut-on un échantillon du style 
patriotique qu'il aimait à déployer en ces occasions ? « Ils revien- 
dront, dit-il en terminant, les âges de docilité publique, malgré 
Pitt, malgré le Vatican, malgré les inquisiteurs espagnols, mal- 
gré même la politique autrichienne ; mais ils reviendront au 
profit de la république, et nous verrons en France les beaux siècles 
des Suisses et des Américains. Encore peut-être quelques revers, 
encore quelques combats contre la royauté, contre l'hypocrisie 
sacerdotale, contre l'esprit et les mœurs aristocratiques, contre 



INTRODUCTION. XXXIX 

parurent, en 1801 ^ On sait aussi qu'il composa, « en partie sur 
les papiers du roi apportés, après le 10 août, au comité de sur- 
veillance » une Histoire de la Révolution française, depuis la 
seconde assemblée des notables jusqu'en Van IX, qui est restée 
manuscrite. Au cours du même Mémoire à l'Empereur que 
nous avons déjà cité, il nous apprend qu'il fut aidé dans ses 
découvertes et ses acquisitions par certains savants de l'Aca- 
démie des Inscriptions, dont il avait été membre correspondant, 
Joly, Capperonnier, Van-Praet, Araeilhon, etc., qui eurent 
l'honneur de soustraire au vandalisme révolutionnaire une 
partie des monuments précieux de notre histoire publique ou 
privée. 

Ainsi, malgré ces dénégations datées d'un temps où les cir- 
constances avaient changé et où le jacobin de 1793 était devenu 

l'ambition personnelle, contre les restes enfin de nos anciennes 
mœurs monarchiques. Quand le vice sera exterminé, la Répu- 
blique et ses vertus seront la récompense de nos combats. » 

Soulavie fut probablement chargé par la Convention de publier 
immédiatement les trois registres : du moins il est le premier 
signataire, et bien certainement le rédacteur du discours placé en 
tète du volume. 

1. Voici des faits relatés par Soulavie lui-même {Second inémoire, 
p. 5), qui ne peuvent s'appliquer qu'aux papiers en question. 
« J'adressai, dit-il, au conseil exécutif provisoire, après le 10 août, 
le résultat de la doctrine du ministère secret sur chaque puissance 
européenne, applicable à ce moment-là ; — au comité de salut 
public, le même travail, avec le plan de l'organisation d"une cor- 
respondance secrète, pour l'opposer aux projets de Pilnitz, que 
ce comité demanda ; — au chef d'une grande puissance, par 
ordre particulier d'un comité, et par la voie du président d'une 
académie qui avoit des communications immédiates avec lui, 
l'avis que, le jour de sa déclaration de guerre à la France, on 
répondroit par la publication des dépêches diplomatiques relatives 
aux trois époques importantes de son règne. Le premier rapport 
au Comité de salut public fut imprimé à un très petit nombre 
d'exemplaires, sous le titre de : Tableau des alliances naturelles et 
convenables à la république de France dans les conjonctures actuelles. 



M, INTRODUCTION. 

inipérialislo et solliciteur, il nest pas douteux que ses relations 
avec les principaux membres du gouvernement révolutionnaire 
lui permirent d'accaparer pour son usage personnel une partie 
des papiers pillés aux Tuileries et d'en utiliser quelques docu- 
ments pour les M'-moires de Richelieu, qu'il terminait à la même 
époque, ou pour les publications qui suivirent '. Quant à avoir 
acquis ces archives, antérieurement à la Révolution, des 
« officiers du prince de Conti ». le chef du ministère secret, 
ceci est inadmissible, et il ne paraît pas plus probable, partout 
ce que Ton connaît des papiers du maréchal de Richelieu, que 
Soulavie y ait pu trouver aucune trace de la politique secrète 
dont ce duc avait été le premier instigateur. 

La publication des Mémoires du maréchal de Richelieu ne se 
termina donc que dans les derniers jours du mois de décembre 
1792. Non seulement le cinquième volume, dont nous avons 
indiqué la pubhcation au commencement de l'année 1791. cor- 
rigé et remanié, reparut avec les quatre volumes suivants ; mais 
même la première partie de louvrage, celle qui datait de 1790. 
en raison « d'un épuisement prématuré de la première édition ». 
fut rééditée aussi, ce qui permit à lauteurde faire droit à la 
plus juste des réclamations et de « mettre à Taise sa propre 
philosophie et son patriotisme révolutionnaire », en retirant la 
parole au maréchal et supprimant le caractère d'autobiographie 
qui, selon lui. avait été stipulé jadis -. Au milieu de lengoue- 

1. C'est de la même façon que les Mémoires diplomatiques du 
comte de Broglie, trouvés dans le cabinet même du roi. virent le 
jour. 

2. Voy. Moniteur, i" février, et Journal de Paris, i{ mars 1793. 
— L'article de ce dernier journal, assez insignifiant, bien que fort 
louangeur pour Soulavie, fut suivi de plusieurs extraits pris parmi 
les anecdotes ou les chapitres à sensation. Voy. p. 365, 370, 629 
et 630. Dans le numéro du 6 juin 1793, p. 629, Soulavie y est qualifié 
ministre de la république en Danemark, ce qui ajoute à l'impor- 
tance de ses points de vue politiques contre le système « autri- 



INTRODUCTION. XLl 

ment dont un pareil ouvrage pouvait alors être 1 objet, il s'était 
trouvé une plume honnête pour flétrir publiquement, au nom 
des Richelieu, des Choiseul ou des Maurepas. le? procédés 
historiques, ridicules et odieux deSoulavie. Celui-ci. en substi- 
tuant la troisième personne à la première, ne pouvait prétendre 
que l'amendement fût suffisant ; mais "il s'écria dans un bel 
accès d'indignation : « Je consens qu'on déchire les frontis- 
pices de mon livi'e et qu'on ôte le titre de Mémoires de Richelieu : 
il restera malgré eux celui de Mcmoires d'un honnête homme. 
Et que m'importp qu'un plat académicien dise que l'auteur de 
cet ouvrage n'a ni goût, ni connoissances. ni jugement, ni style. 
si son livre est du goût des amis de la vérité, et si les amateurs 
de l'histoire ont épuisé les éditions des quatre premiers volumes 
imprimés à Paris, à Liège, à Maëstricht. à Lyon et à 
Bordeaux '... » Tl est vrai que le succès ne fit point défaut aux 

chien ». Cet article doit f'tre de Soiilavie lui-même; mais au 
moins il n'pst plus question ni de Mémoires ni d'authenticité. 
Peu après, le 4 juillet 179-3. il fît insérer dans le journal I'px- 
trait de son Histoire inédite de la Révolution, relatif à l'exécution 
du roi. C'est là qu'après avoir montré la fin tragique des différents 
rois, il s'écrie : « Si ce tableau effrayant ne peut désarmer 
Cobourg. Dumouriez, d'Orléans fils, etc., etc., etc., qu'ils 
apiirochent : il y a en France dix millions de Jacobins dont 
Brutus est le patron. Les royalistes aiment les têtes couronnées ; 
eh bien ! tous les mois, ils en auront une nouvelle qui fera l'objet 
de leur culte (p. 74-5). — Cette apologie du régicide est intitulée : 
« J.-l.. Soulavie aux puissances étrangères belligérante? contre 
nous ; aux grands de l'armée de la Tendée ; aux armées contre- 
révolutionnaires et royalistes et à tous les républicains hypocrites 
amateurs de la royauté. « — L'article de Castera sur les cinq der- 
niers volumes des Mémoires de Richelieu, dans le Mercure français 
(il juin 1703, p. 81 et 82l, ne dit rien : c'est une tirade contre le 
régime déchu, suivi d'une épigramme faite à la mort du maréchal, 
et qui ne gagnerait pas à être reproduite. 

1. Mémoires, t. IX. p. .359. — Item. p. 503 et 504, et dernière : 
'< En terminant ces Mémoires, je proteste que j'ai été sans cesse 



XLII INTRODUCTION. 

Mémoires de Richelieu, ni à leur auteur ; mais il est douteux 
aussi que ce succès-là puisse jamais passer pour un brevet 
d'honnêteté. 

En juillet 1793, Buisson publia deux nouveaux volumes, à 
la publication desquels Soulavie ne saurait avoir été étranger : 

« Politique de tous les cabinets de V Europe pendant les règnes 
de Louis XV et de Louis XVI, contenant : des pièces authen- 
tiques sur la correspondance secrète du comte de Broglie, un 
ouvrage dirigé par lui et exécuté par M. Favier, plusieurs 
mémoires du comte de Vergennes, ministre des affaires étran- 
gères, et de M. Turgot; manuscrits trouvés dans le cabinet de 
Louis XVL » 

C'est, dit l'annonce [Journal de Paris, p. 790), la première 
preuve authentique de cette organisation secrète à la tête de 
laquelle brillaient M. de Broglie, et surtout Favier, « Ihomme 
de l'Europe le plus versé dans les affaires politiques, etc. ». La 
partie principale de l'ouvrage est précisément le grand mémoire 
dressé par Favier en 1773, et les éditeurs le donnent comme 
propre à régénérer la politique française *. 

conduit par l'amour de la vérité. Ce qui me permet d'assurer que 
je ne me suis pas trompé, c'est que les historiens des âges futurs 
trouveront, dans les Mémoires encore manuscrits qui viennent de 
nous être communiqués pendant l'impression de ceux-ci, les 
mêmes vues, la même manière de juger les événements et les 
personnes. » 

1. Selon Barbier, cette publication fut faite par l'avocat 
Roussel (Pierre-Joseph-Alexis), d'Épinal, qui imprima aussi en 
1802, le curieux récit d'une visite faite au château des Tuileries, 
après le 10 août 1792 (le Château des Tuileries) ; et donna enfin, un 
peu plus tard, sous des pseudonymes ou des anagrammes trans- 
parents, la correspondance secrète de plusieurs grands person- 
nages de la cour de Louis XVL Roussel s'était procuré tous ces 
documents en qualité de secrétaire de la commission chargée de 
trier les papiers de l'Armoire de fer et autres ; lorsque, sous 
l'Empire ou peu avant, la police lui fit subir une détention arbi- 



INTRODUCTION. XLIIl 

On a déjà dit que Soulavie était entré très avant dans le 
mouvement révolutionnaire ; ses liaisons, son apostasie, son 
mariage civil, et ses déclamations historiques lui valurent une 
récompense : au mois de juillet 1793. le gouvernement répu- 
blicain renvoya en qualité de chargé d'affaires à Genève ' ; il 
n'y resta pas longtemps : dès le mois de novembre, Chaumette 
le dénonçait aux Jacobins et demandait sou rappel - ; et le 
6 décembre, Robespierre décréta sa révocation et ordonna son 

traire pour avoir annoncé trop bruyamment les Mémoires de 
Louis XVI de son ancien collègue Soulavie, on trouva en sa pos- 
session une malle pleine de lettres qui venaient des Tuileries ou 
de Versailles. (Voy. Saint-Edme, Biographie de la police.) 

Mentionnons encore quatre volumes parus chez Buisson à 
la fin du 1" semestre 1793, sous le titre de .Youveau siècle de 
Louis XIV, ou poésies-anecdotes du règne et de la cour de ce prince, 
recueil de poésies et surtout de chansons du temps avec des 
notes historiques {Journal de Paris, p. 734|. L'auteur de cette com- 
pilation, puisée sans doute dans le chansonnier Maurepas, était, 
selon Barbier, Sautereau de Marsy, l'éditeur des Mémoires de 
Duclos ; Sautereau était aussi avec Gorancez le principal rédac- 
teur de la partie littéraire du. Journal de Paris et publiait en même 
temps cet Almanach des Muses qu'on voit se maintenir au plus 
fort de la terreur. 

1. Moniteur, 8 juillet et 5 août 1793. Soulavie retrouva à Genève 
son compatriote l'ex-jésuite Barruel qui le traite fort mal dans 
ses Mémoires pour servir à t histoire du jacobinisme, U, 11"2 : « Il 
était réservé à Clavière et ensuite à Robespierre de prendre part 
à toutes intrigues à Genève, et d'envoyer l'apostat Soulavie les 
couronner par les proscriptions, l'exil et par tous les moyens de 
la philosophie passée du château de Ferney à l'antre des Jacobins. 

2. Séance du 18 brumaire : « Chaumette dénonce notre agent 
de Suisse, l'abbé Soulavie ; il demande son rappel et désire que 
la Société mette à son grand ordre du jour s'il est convenable que 
la Nation française entretienne près des autres puissances des 
ambassadeurs. >' (Moniteur du 12 novembre 1793). — La cause de 
la dénonciation était le concours apporté par Soulavie à la fuite 
de son compatriote Gamon, décrété d'accusation comme parti- 
san des Girondins. 



XLIV INTRODUCTION. 

arrestation. Mais Barère, qui appréciait la possibilité de trouver 
un asile auprès de Soulavie, sut empêcher le départ de son 
successeur Rivais. D'ailleurs Soulavie s'était hâté d'envoyer à 
Robespierre une longue et emphatique justification, qui n'était 
qu'une apologie du dictateur, et à laquelle il avait joint une 
magnifique truite destinée à la table de « l'incorruptible ». Cette 
pièce, tombée après thermidor, entre les mains des vain- 
queurs, devait décider la chute de Soulavie ; momentanément, 
il lui dut son poste, qu'il garda jusqu'en août 1794. Pendant 
ce temps, tout en correspondant ^ avec ses amis de France, il 
publia plusieurs brochures politiques sur létat de la Suisse. 
Mais, après le 9 thermidor, il partagea le sort de ses amis. 
Un membre de la Convention l'accuse de « ne point se conduire 
dans sa mission avec la dignité qui devait caractériser le député 

1. Il écrivait au président de la Convention (Arch. nat., F 
4385) : « Citoyen président, A la requête de la famille de Marat 
domiciliée k Genève, j'ai l'honneur de présenter à la Convention 
des actes et une lettre remis en cette légation relativement à la 
mort de ce représentant du peuple français. J'ajouterai, citoyen 
Président, que les bons patriotes genevois se sont écriés en 
apprenant cette cruelle mort : On voit maintenant de quel côté 
étaient les désorganisatevrs, les assassins, les ennemis de la Répu- 
blique et les agents des Autrichiens et des Anglais. — Vous appren- 
drez avec plaisir, citoyen président, que l'assemblée nationale 
genevoise continue ses travaux constitutionnels dans les prin- 
cipes de l'égalité et de la liberté, et que, si l'ancienne aristocratie 
de ce pays persécuta jadis Jean Jacques Rousseau, le peuple vic- 
torieux a établi maintenant à son honneur des fêtes annuelles. — 
Recevez, citoyen président, mon adhésion à la Constitution, en 
qualité de citoyen français et ma promesse de la faire aimer et de 
la défendre jusqu'à mon dernier soupir. — Soulavie, résident de la 
République une et indivisible près celle de Genève. A Genève, le 
19 juillet 1793, l'an 2" de la République. » — Une autre lettre aux 
représentants du peuple à Commune-Affranchie, prouve qu'il avait 
pour tous les Marat une affection particulière. (Catalogue des 
autographes de M. B. Fillon. série IV. pièce 77.) 



INTRODUCTION. XLV 

d un peuple libre, et sur le rapport que fournit le Comité de 
Salut public, la révocation fut prononcée '. Arrêté à Genève, le 
3^ jour complémentaire de lan II. et transféré immédiatement 
à Paris, Soulavie se vit incarcérer dans la prison qu'habitaient 
déjà les anciens représentants du peuple. Aussitôt après son 
départ, les clubs insurgés de Genève se portèrent sur sa 
demeurée! la pillèrent -. Il perdit là les papiers qui lui servaient 
à la continuation de ses travaux historiques : « Une partie des 
archives du ministère secret de Louis XV : les six dernières 
livraisons des Mémoires de Dv.clos. dont il avait publié la 
première avant sou départ pour Genève : la première composi- 
tion inédite des Mémoires de Louis XM : la première compo- 
sition de ceux de la Révolution, vendus en 1792 au libraire 
Buisson, par lui rétrocédés en 1794, et revendus depuis à une 
autre société ^. » 

Après une prison assez longue *, Soulavie fut rendu a la 
liberté, guéri pour toujours du goût de la politique active. Son 
nom flgura pourtant, le 19 brumaire, sur une des listes de 
déportation ; mais le Premier consul s'opposa à Texécution de 
larrété. D'ailleurs, ce n'était plus le révolutionnaire ardent, 

1. Moniteur du 7 fructidor iî4 août 1794). 

2. Soulavie a raconté « l'insurrection » et la « fusillade » du 
club genevois dans plusieurs factums datés de ventôse an m. 

3. Premier Mémoire à l'Empereur, passim. — Plus tard, Soulavie 
obtint du gouvernement genevois une promesse de satisfaction ; 
mais les réclamations du Directoire n'eurent point d'autre succès, 
et ce fut sur de nouveaux frais que Soulavie adressa à l'Empe- 
reur, en 1810, les deux Mémoires dont nous avons déjà cité plu- 
sieurs passages. Ces pièces, extrêmement rares, nous ont été 
communiquées par M. Rathery. Le second Mémoire a été publié 
en 1870 par M. Mazon, dans l'Écho de l'Ardéche : voy. ci-après, 
p. L, note 1. 

4. Il n'en sortit qu'en 1796, et intenta à Treilhard, qui l'avait 
fait arrêter, un procès en dommages-intérêts. "Laffaire fut arrêtée 
par décret du Directoire. 



XLVI INTRODUCTION. 

que nous avons connu, et qui, au nom de « la cause du genre 
humain » , avait applaudi, sinon participé, à tant d'excès. Revenu, 
en politique comme en religion, de toutes ses erreurs, il se 
rallia complètement, dès le commencement du siècle, à l'empire 
prochain, et profita du séjour de Pie VII en France ^ pour 
obtenir l'absolution de son apostasie et rentrer dans la vie 
régulière. 

Nous devons regretter, pour notre part, que. continuant ses 
travaux historiques, il nait pas également abjuré les procédés 
qui caractérisent son œuvre. Tout au contraire. 

L'un des livres les plus apocrv-phes qui soient sortis de sa 
plume est sans contredit celui qu'il vendit, en 1799. comme 
Mémoires de Barthélémy, rédigés à Sinamary par lex-directeur. 
Cette nouvelle spéculation de librairie réussit comme les précé- 
dentes, mais sans que cette audace dont Soulavie avait pris 
l'habitude, ait pu jamais donner le change aux lecteurs ^. 

1. Ce fut le P. BaiTuel qui poussa Soulavie à demander labso- 
lution du Pape et la confirmation de son mariage. Il remit à 
l'ancien jésuite, le 20 février 181.3, cette déclaration qui fut plus 
tard communiquée aux rédacteurs de la Biographie universelle : 

" Monsieur, voulant vivre et mourir dans le sein de l'Église 
catholique, apostolique et romaine, je vous prie de constater, par 
l'insertion de ma présente déclaration dans vos ouvrages, mon 
repentir d'avoir publié dans les miens des erreurs contre la reli- 
gion. Je les condamne. N'est-il pas notoire que les malheurs de 
notre patrie et les crimes de la Révolution proviennent de l'oubli 
de la religion ? Quel est donc le chrétien qui ne gémisse des 
erreurs de cette nature, quand il en voit les résultats ? » 

2. Dans la préface de son ouvrage suivant, les Mémoires de 
Louis XVI (1801), Soulavie dit, à propos des Mémoires de Barthé- 
lémy : « Cet ouvrage, publié pendant la détention de Barthélémy, 
dans l'intention d'adoucir un traitement arbitraire et cruel, 
ordonné par des tyrans, a pani, en France, trois jours avant le 
retour de Bonaparte de l'Egypte. Uauteur ii avoue pas quelques 
altérations qui ont eu lieu dans le manuscrit, en sonabsence, pendant 
l'impression. » — Quérard dit qu'il y eut un supplément en 1800. 



INTRODUCTIO>' . XL Vil 

Puis vinrent les Mémoires historiques et politiques du règne 
de Louis XVI, qu'il promettait depuis le 10 août 1792, et qui 
parurent en Tannée 1801 '. 

L'empereur Napoléon I", dit-on, faisait grand cas des 
Mémoires de Louis XVI ; ils furent pourtant, dès 1802, Tobjet 
d'une réfutation, trop emphatique peut-être, sous son titre de : 
Les illustres victimes vengées des injustices de leurs contempo- 
rains, et réfutation des paradoxes de M. Soulavie ^, mais où 
l'indignation n'exclut pas la justesse des condamnations. Depuis 
ce temps-là, les connaissances historiques du pubhc ont fait 
un progrès trop général, pour qu'il soit nécessaire de revenir 
sur cette œuvre de calomnie, dédaignée et rejetée de tous. 

Il y avait longtemps que le nom de M"= de Pompadour 
figurait parmi les enseignes affichées à la porte de lofficine de 
Soulavie. En l'an X, il fit donc paraître un volume de Mémoires 
historiques et anecdotes de la cour de France pendant la faveur 
de lamarquise de Pompadour, mémoires sortis, disait l'éditeur, 
« des portefeuilles de M™^ la maréchale d"*** 'd'Estrées': ^ » 
Plutôt erotique que galant, ce livre ne contient, pour ainsi 
dire, pas un mot qui ne se retrouve dans les mémoires publiés 
antérieurement par Soulavie. Quant à la partie historique, elle 
se compose uniquement de deux pièces : le testament de la 
marquise, et une étude sur les gravures qu'elle se plaisait à 
exécuter, avec une reproduction des principaux sujets. 

Il faut pourtant signaler, dans ces Mémoires, la note où 
Soulavie répondait aux accusations déjà anciennes que 
M. Bertin. l'ancien secrétaire du duc de Choiseul. Laharpe. 

1. Paris, 6 vol. in-S". 

•2. Les bibliographes attribuent ce livre à M. Montigny. 

.3. Ailleurs {Mémoires de Richelieu, t. I, p. 33), Soulavie avait 
prétendu que ces Mémoires avaient été données par la marquise 
de Pompadour elle-même à M. de Richelieu. 



XLVIll INTRODUCTION- 

Lacretelle et Mersan avaient formulées contre lui en plus d'une 
occasion *. Je n'ai fait autre chose, dit notre historien, que 
reproduire au sujet de M. de Choiseul les dires de Mercier, de 
Mirabeau, de Laffrey, de M. d'Aiguillon, du maréchal de 
Richelieu, des Noëls de la cour, etc.; etc., et je n'ai jamais cer- 
tifié que la chose dut être vraie. « Du reste, ajoute-t-il, les 
articles publiés par Mersan, Lacretelle, Laharpe et Bertin, au 
lieu d"avoir nui à la distribution des Méruoires de Louis XVI, 
ont excité la curiosité, multiplié les acquéreurs, et accéléré la 
traduction allemande et langlaise. C'est l'effet nécessaire des 
poursuites littéraires du genre de celles que ces Mémoires ont 
essuyées. » 

On attribue à Soulavie un ouvrage qui parut aussi en 1803 ^ : 
Histoire de la décadence de la monarchie française et des i^ro- 

c/iès de Vautorité royale à Copenhague, Madrid depuis 

l'époque où Louis XIV fut surnommé k Grand, jusqu'à la mort 
de Louis XVI (3 vol. in-8°) ; pour faire suite au : Tableau d^ 
la décadence de la monarchie française (un vol. in-4'* avec 
figures et tableaux). 

Ce fut eu 1809 seulement que parut la dernière publication 
sur laquelle nous ayons à nous arrêter, les Pièces inédites sur 
les règnes de Louis XIY et de Louis XV, qui sembleraient, au 
premier abord, devoir être comprises dans la liste des ouvrages 
justement suspects, et qui renferment cependant une portion de 
documents importants dont l'authenticité peut être aujourd'hui 
encore vérifiée. On voit d'ailleurs, par tout ce que nous avons 

1. Notammeut dans le Journal des Débats. 

2. « C'est, dit M. Mazon, l'œuvre la plus remarquable de Sou- 
lavie : étude large et puissante, où abondent l'érudition, les vues 
élevées, les pensées profondes ; malheureusement le défaut de 
concision, les incorrections et la trivialité du style sont aussi cho- 
quants que dans les autres productions de l'auteur. » {Petites 
notes ardéchoises p. 153 et suiv.). 



INTRODICTION. XLIX 

dit jusqu'ici, qu'une grande partie des pièces dont Soulavie 
a noyé le texte dans les faussetés et les erreurs volontaires 
de son récit, méritent une confiance réelle. Il en est ainsi des 
lettres de Louis XIV et de celles du maréchal de Villars, qui, 
selon Soulavie, lui avaient été communiquées par MM. de 
Vogiié ^ La correspondance de Villars avec le ministre 
Chamillart est actuellement conservée au Dépôt de la guerre, 
et, en confrontant avec les originaux le texte donné dans les 
Pièces inédites, on constate qu'il pèche seulement par quelques 
omissions ou inexactitudes 2. Nous n'en dirons pas autant de 
la Chronique scandaleuse qui forme le second volume de cet 
ouvrage, et qui serait, dit lauteur, un fragment de la Vie pri- 
vée du maréchal de Richelieu. 

Soulavie, on l'a déjà vu. s'était rallié de bonne heure à la 
cause impériale ' ; deux Mémoires adressés par lui à l'Empereur, 
en janvier 1810, renferment en effet l'expression d'un complet 
dévouement et ne se ressentent guère des opinions qui, quinze 



1. Dans les Mémoires de Richelieu, en 1792 (tome V, p. 324, 
note), Soulavie avait dit ceci : « Villars a laissé les manuscrits de 
ses ouvrages à la maison de Castries et à celle de Vogué. Le feu 
marquis de Vogiié, lieutenant-général, en a communiqué les ori- 
ginaux à l'auteiu" de ces Mémoires, de même que six volumes 
grand in-folio de correspondances fort précieuses. » 

2. Ainsi, la lettre du 7 juin 1703 n'est pas du 7, mais du 17, et 
la dernière page a été omise tout entière par Soulavie (Dépôt de 
la guerre, vol. 1676, n° 123i. Les deux lettres du 8 septembre 
1703 et du 14 novembre 1704 sont conservées sous les cotes : vol. 
1677, n° 2, et vol. 1797, n» 170 ; etc. 

3. M. Marc Vernolt, dans le Monde illustré, n° du 30 avril 1870, 
a publié le programme d'une société qui se forma, en 1804, sous 
la direction de : « M. l'abbé de Soulavie ex-ministre plénipoten- 
tiaire », et qui proposa à l'Empereur d'entreprendre une série 
d'embellissements de sa bonne ville de Paris, parmi lesquels figu- 
rait la réunion de l'île Saint-Louis à l'Ile Louviers par un pont 
d'une seule arche. 

d 



t INTRODUCTION. 

OU vingt ans auparavant, l'avaient jeté au plus épais de la 
cohue révolutionnaire. Ces deux pièces ont été complètement 
inconnues des biographes et des bibliographes ; la seconde seule 
a été, en partie, publiée dans un journal de province *. La 
première a trait au pillage et à la dispersion des papiers laissés 
par Soulavie à Genève, en 1794, réclamés vainement par le 
Directoire ou par l'administration française ; l'autre renferme 
l'historique et la description des papiers du ministère secret 
dont nous avons parlé plus haut, et de toutes les collections 
qui y avaient été jointes, ou que Soulavie y avait ajoutées, 
depuis que ces papiers étaient tombés en sa possession. 
C'était, outre quelques manuscrits à lui, une partie minime 
de ses collections et de la correspondance secrète que les clubs 
genevois avaient enlevée et dont il poursuivait la restitution 
depuis plus de quinze ans ^. 

1. Par M. Mazon, qui adonné, dans l'Écho de VArdédie, 15, 19, 
24, 26 mars et 2 avril 1870, une série d'articles sur les collections 
de son compatriote et la nomenclature de ses ouvrages M. Mazon a 
eu connaissance du second Mémoire, si rare que les bibliothèques 
ne le possèdent point, par M™" de Susini, fille de Soulavie, et il 
en a reproduit une partie. Les articles ont été réunis d'abord en 
1871 sous le titre de Petites notes ardéchoises. Puis le même érudit 
a publié en 1893 an deux volumes in-8° une Histoire de Soulavie, 
très documentée. Dans le second volume, M. Mazon a consacré 
trois chapitres très importants à la bibliothèque de Soulavie, à 
ses papiers et collections, enfin à l'examen des ouvrages histo- 
riques qu'il a publiés. Nous en avons parlé ci-dessus à diverses 
reprises. » 

2. Ces requêtes eurent cependant un résultat auquel Soulavie 
était loin de s'attendre : le gouvernement impérial, dont il avait 
attiré l'attention sur ses papiers, fit saisir par la police, en 18J1, 
tous ceux qui parurent avoir de l'intérêt. Baudard, chef de 
bureau aux Archives du ministère des Affaires étrangères, fut 
chargé de les examiner ; il en réclama la plus grande partie pour 
le département ; et plus d'un an après, ils furent livrés au comte 
d'Hauterive, qui en donna, les 23 mars et 5 mai 1813, deux reçus 



INTRODUCTION. LI 

Les deux Mémoires ne paraissent pas avoir été mieux accueil- 
lis que ne l'avaient été les réclamations précédentes ; mais 
Soulavie revint à la charge, et, cette fois, il proposa au gou- 
vernement impérial d'acquérir toutes ses collections diploma- 
tiques, auxquelles les circonstances semblaient donner un prix 
considérable * . Il offrit même à l'Empereur la portion de ses 
recueils qui avait trait aux anciens projets de descente en 
Angleterre. Au milieu de cette négociation, la mort surprit 
Soulavie. Agé de soixante-deux ans, il succomba à Paris le 
11 mars 1813. 

Par son testament il avait légué à l'Empereur les documents 
dont nous venons de parler en dernier lieu, et le legs fut 
accepté ; mais pour le reste des papiers du ministère secret, le 
duc de Bassano, ministre des affaires étrangères, qui avait été, 
sous la République, le collègue en diplomatie du défunt, fit 
intervenir les droits tout puissants de l'administration, et 
réclama la totalité du fonds, quarante et un volumes in-folio 
et douze volumes in-quarto, mémoires et dépêches de Favier, 
de M. d'Argenson, ou [de Tercier, correspondance originale du 
comte de Broglieavec le roi Louis X"V, mémoires diplomatiques, 
etc. '. Une ordonnance du tribunal de la Seine prescrivit, con- 
formément à cette réclamation, la remise, qui fut effectuée le 
2 avril 1813. Ajoutons que M. de Bassano avait promis aux 
héritiers de Soulavie une indemnité de vingt mille francs ; mais 

(Arch. nat., F 6572). Cf. Flammermont, les Papiers de Soulavie 
aux Affaires étrangères, dans la Revue historique, mai-jmn 1884, 
p. 107. 

1. Il avait fait des démarches pour que l'Académie des Inscrip- 
tions, dont il avait été jadis le correspondant, vérifiât l'authenti- 
cité et la valeur des papiers ; mais on ne donna pas suite à cette 
requête . 

2. La description de ce fonds est donnée par Soulavie dans son 
Second Mémoire à l'Empereur. 



LU INTRODUCTION. 

le gouvernement impéiial neut pas le temps de s'acquitter, et 
celui de la Restauration réduisit la somme à quatre mille '. 

Quant aux autres collections que laissait Soulavie, voici ce 
que l'on sait de leur sort. La bibliothèque de trois mille volumes 
fut immédiatement mise à l'encan et dispersée par la veuve. 
En août 1815, une nouvelle suite de sept cent vingt-sept numé- 
ros concernant l'histoire de France, surtout l'époque de la 
Révolution, se vendit en bloc, au prix de douze cents francs ; 
une partie de ce lot est arrivée à M. Deschiens ; le reste s'est 

perdu. ^ . - ^.- 

La collection d'estampes historiques ou de dessms relatifs 
à l'histoire de France, commencée par les agents du mmistere 
secret, et continuée jusque sous l'Empire par Soulavie ne 
comprenait pas moins décent cinquante-deux volumes m-folio, 
avec des tables manuscrites^. Elle fut acquise, en 1818, au 
prix de dix-huit mille francs, par le prince Eugène de 
Beauharnais, et portée au palais de Leuchtenberg, à Munich, ou 

elle est tout entière. 

On vendit à part une collection de sept cent quarante-cinq 
pièces originales, chartes, autographes, etc. C'est sans doute 
celle que M. Feuillet de Couches a acquise, et dont il parle en 
ces termes : « Beaucoup d'autographes, surtout du temps de 
Louis XV et de Louis XVI, fruits de ses relations ou bien 
épaves révolutionnaires, étaient réunies dans les mams de 
Soulavie, et j'en ai acquis de sa veuve les derniers débris . » 

1. L'amas énorme des papiers provenant de la saisie de 1811 
et de celle de 1813 nous est mal connu : les deux reçus dont nous 
avons pa lé plus haut sont sommaires, et l'inventaire détaille 
qu" ait fait Baudard du produit de la saisie faite après la mort 
de Soulavie ne se retrouve plus (Flammermont, loco citato). 

9 Yov la description dans le Second Mémoire. 

3 II est permis de croire, d'après quelques indices, que cette 
collection renfermait une quantité de pièces provenant des 
archTves du maréchal de Richelieu, ou bien des cabinets des 
Tuileries et de Versailles. 



INTRODUCTION. LUI 

Enfin, Soulavie devait laisser de nombreux ouvrages manu- 
scrits ; mais, à une exception près, on ignore ce qu'ils sont 
devenus, et on n'en connaît que les titres, par la liste donnée 
dans la Préface des Mémoires de Louis XVI ^ 

Si longue que puisse sembler cette étude préliminaire, nous 
croyons qu'elle était indispensable pour caractériser l'esprit, 
les tendances et les procédés delauteur dont nous allons main- 
tenant analyser l'œuvre principale. Avant d'aborder ce point, 
il convient encore d'ajouter que, en dehors de la politique et de 
tout ce qui s'y rattache, les biographes s'accordent pour louer la 
vie privéede Soulavie. bon père de famille, ami serviable, honnête 
citoyen. Relevé de son abjuration par le pape Pie VIT, il tint 
encore à se réconcilier, peu de temps avant sa mort, avecl'Eglise, 
dont il avait outragé si profondément les lois, et il mourut, 
dit-on, dans de grands sentiments de piété '. 

Sa fécondité littéraire lui avait procuré une belle fortune, qui 
s'était accrue par des spéculations de terrains ; l'héritage, en 

1. Dans une lettre du '25 janvier 1809, Soulavie proposait au 
libraire Bertrand la publication de ses œuvres complètes (Catal. 
Charavay, 9 décembre 1875, n° 323). 

2. Il est certain, comme le prouve M. Mazon, que Soulavie, 
dans ses derniers ouvrages, chercha volontiers l'occasion de faire 
amende honorable à la religion, et même à l'ultramontanisme, 
aux dépens des philosophes du xvm« siècle ou des économistes. 
Pour lui Bonaparte personnifiait l'esprit nouveau de conservation 
et de rétablissement, et l'avènement du régime impérial précipita 
ce retour vers les croyances du jeune âge. Pendant les derniers 
mois de son existence, il ne s'occupa que de soulager sa conscience 
et finit par faire une confession générale de dix-sept heures, en 
cinq jours consécutifs. H reçut deux fois le viatique, et décéda 
«avec calme, après avoir montré constamment pendant cinquante- 
deux jours la foi la plus vive et les vertus qui constituent le chré- 
tien mourant. )> Ce fut en présence de son frère, l'abbé Soulavie le 
cadet, et entre les mains de son ancien rival de 1782, l'abbé 
Barruel, que Soulavie fit sa réconciliation avec Dieu [Mazon, 
p. 164). 



LIV INTRODUCTION. 

raison du quadruple mariage qu'il avait contracté avec 
M"*Maynaud, futToccasion d'un procès curieux, que M. Dupin 
plaida en 1824. 

M""* Soulavie se remaria, après un court veuvage, avec un 
ingénieur nommé Brunel. Elle n'avait eu qu'une fille, M"** de 
Susini. 



II. 



SOULAVIE ET LES MEMOIRES DU MARECHAL DE RICHELIEU 

Les Mémoires du maréchal de Richelieu sont, dans le bagage 
pseudo-historique de Soulavie, l'œuvre la plus connue, la plus 
citée ; quoique personne n'ait jamais osé leur décerner publi- 
quement un brevet d'authenticité et de valeur, il est certain 
qu'on retrouve des traces de leur influence dans tous les livres 
qui ont été écrits, depuis la Révolution, sur le xviii* siècle, et, 
si certains critiques contemporains ont tenté de réagir contre 
une faveur aussi mal placée, il semblerait, comme l'a dit Soulavie 
lui-même, qu'ils n'aient fait que soutenir le succès et la vogue 
du livre. Fait assez ordinaire d'ailleurs : le roman historique 
n'est plus de notre temps, mais nous en avons connu au moins 
une variété, et nous savons par expérience quel crédit ces livres 
peuvent avoir devant les masses. Il n'est point à la portée du 
premier venu d'aborder le métier d'arrangeur ou de fabricateur 
de documents historiques. « Quelques-unes des qualités du 
poète dramatique ou du romancier sont de rigueur dans ce genre 
littéraire : il importe de se mettre à la place des personnages 
qu'on fait parler, de connaître le temps où ils ont vécu, mieux 
encore le temps où l'on vit soi-même, car ce n'est point du 
passé qu'on se préoccupe, ni de la vérité historique ; c'est aux 



INTRODUCTION. LV 

contemporains que l'on veut plaire, afin de les duper '. » Les 
noms illustres sous le couvert desquels se faufile l'erreur en 
augmentent le danger en ajoutant au succès, et, lorsque cette 
erreur est patronnée par des Voltaire ou des la Beaumelle, des 
Saint-Réal, des Vertot, des Michelet, il est bien explicable que 
tant de générations successives aient si longtemps admis un 
mensonge habile et savant comme étant l'histoire et la vérité. 

Aujourd'hui l'histoire et la vérité sont deux compagnes insé- 
parables, et le public qui lit n'admet plus le roman historique 
que comme un jeu, amusant parfois, mais indigne de tout crédit. 
Cestune erreur interdite à toulécrivain sérieux, une faute dont 
il serait impossible de se relever, un délit public pour lequel 
on n'accorde plus de circonstances atténuantes. 

Si, depuis des Courtilz de Sandras, qu'on peut regarder 
comme le créateur, habile et fécond, de ce genre funeste, l'école 
a eu tant d'adeptes, et si ses produits se sont tellement multi- 
pliés, maintenant que la lumière se fait presque complète, que 
les sources fermées autrefois s'ouvrent presque partout et 
donnent passage à tant de vérités nouvelles et imprévues, c'est 
un devoir de combattre sans relâche ces tendances dangereuses, 
de miner un à un ces ouvrages avancés de l'erreur, et de mon- 
trer à la foule intelligente, avide de connaître, étudiants, lec- 
teurs ou amateurs, de quel côté ils peuvent trouver la vérité et 
sa philosophie. 

Gardons-nous cependant d'un autre danger, celui de la 
réaction. Un maître l'a dit très excellemment et ses paroles 
méritent d'être citées : 

« Notre siècle, un peu revenu depuis quelque temps du goût 
des révolutions en politique, a reporté cette passion assez inno- 
cemment dans l'histoire littéraire : il n'aime rien tant en ce 

1. M, Geffroy, sur la Beaumelle. 



LVI INTRODUCTION. 

genre que de défaire et de refaire, de détruire ou de créer ; il a 
un goût décidé pour déterrer ou réhabiliter des inconnus de la 
veille, et pour renverser de grands noms, des noms consacrés. 
Parce qu'on a réussi dans quelques exemples notables à ce jeu 
d'élévation et de rabaissement, voilà qu'il prend à chacun les 
idées et les fantaisies les plus singulières à propos des person- 
nages célèbres du passé : ceux-ci, on se contente de les dimi- 
nuer, de les amoindrir ; ceux-là, on veut les dégrader à tout 
prix, les abîmer et les abattre ; quelques autres, au contraire, 
en petit nombre, on n'est occupé qu'à les grandir et à les transfi- 
gurer, c'est-à-dire encore à défigurer leur caractère. A la 
moindre découverte d'un papier, d'un document nouveau, on se 
récrie, on est transporté : il semble que jusqu'ici on n'y avait 
rien entendu et que c'est d'à présent que la lumière se fait . Au 
lieu d'introduire, en l'interprétant, le renseignement nouveau, 
de le combiner avec les anciens et de rectifier les erreurs, s'il y a 
lieu, de réparer ou de combler les lacunes, on aime mieux jeter 
à bas et reprendre à neuf dès la base la statue ou le monument. . . 
Je crois cette méthode fort hasardée et injuste pour le 
passé... Dans la plupart des cas, à mon sens, il y a mieux à 
faire : c'est de profiter de l'accroissement de connaissance et des 
nouvelles lumières en chaque chose, sans mettre à néant ce qui 
nous a été transmis de longue main et qui a ses raisons de sub- 
sister, ses racines cachées et qu'on ne sait plus bien toujours... Si 
votre nouveauté vient me faire brèche dans la tradition et me 
trouer la muraille, la faire sauter par place, j'examine, je fais 
la part de la nécessité, de la vérité neuve : et quand vous croyez 
avoir tout gagné et n'avoir plus qu'à raser le reste, holà ! j'ai 
rebâti une nouvelle muraille derrière la première, et je tâche 
que cette seconde soit plus solide et inattaquable ' . » 

1. Sainte-Beuve, sur Catinat. Nouveaux lundis, t. VIII, 
p. 389, 



INTRODUCTION. LVII 

On connaît déjà, par la première partie de cette préface, dans 
quelles conditions Soulavie composa et fit paraître, de 1790 à 
1793, les Mémoires du maréchal de Richelieu, sous quelles 
enseignes il les présenta au public, et l'accueil favorable que, 
grâce aux circonstances, ils obtinrent presque généralement. Il 
serait donc superflu de refaire le procès quant au fond du 
livre, et d'énumérer à nouveau les sources où Soulavie avait 
puisé ses matériaux hétérogènes, bien avant de connaître le 
maréchal de Richelieu et ses papiers ; les seuls points sur les- 
quels nous ayons besoin d'insister maintenant sont ceux-ci : 
le rôle secondaire et même insignifiant, concédé au héros dont 
on prenait le nom, pour servir d'enseigne et de réclame, l'ori- 
gine ou la valeur des documents dont la présence était destinée 
à rehausser par quelques semblants d'authenticité un récit 
fabriqué en dehors de ces documents, puis adapté tel quel au 
titre définitif. En suivant pas à pas chaque volume, nous aurons 
l'avantage de faire ressortir les divers changements que 
Soulavie fut obligé de faire à ses procédés primitifs, et ce sera 
la démonstration la plus naturelle du système de faussetés sur 
lequel reposait tout son travail. 

C'est à peine si le duc de Richelieu paraît en scène dans les 
trois premiers volumes des Mémoires ; la raison fort naturelle 
de cette invisibilité presque complète est que le jeune duc 
n'avait pu prendre une part importante aux événements de la 
fin du règne de Louis XIV ou à ceux de la Régence, ni en 
conserver le souvenir ou la trace dans ses papiers particuliers. 
Mais néanmoins Soulavie voulait utiliser les matériaux qu'il 
avait réunis de partout, puisant tour à tour dans les Mémoires de 
Saint-Simon, dans \e Journal de Dangeau \ ou dans les pré- 

1. Dangeau est cité textuellement au sujet de la mort du Dau- 
phin en 17H (t. I, p. 162 et 163.) — Rappelons, à ce propos, que 
Voltaire avait eu plus anciennement connaissance du manuscrit 



LVIII INTRODUCTION. 

tendus Mémoires de M. de Maurepas * , plus loin transcrivant 
d'après les Mémoires de M. de Breteuil, introducteur des ambas- 
sadeurs, le récit de la réception du fameux Riza-beg - ; 
empruntant aux précieuses archives du duc de Luynes les 
Mémoires de son père, ou les pièces les plus importantes d'une 
correspondance de Coibert avec Louis XIV ^ ;puis, présentant 
au lecteur les Mémoires de M°^^ de Pompadour, que la marquise 
elle-même avait, dit-il, donnés à M. de Richelieu ; citant, mais 

de Dangeau, par le président Hénault, qui aidait M. de Luynes à 
continuer le Journal ; qu'il s'en était servi pour l'Essai sur les 
mœurs et pour le Siècle de Louis XIV ; que même en 1770, il avait 
publié, « avec des notes intéressantes », des fragments du Journal, 
sous le titre de Journal de la cour de Louis XIV ; et que cependant 
il n'avait jamais prononcé le nom de Dangeau que pour tourner 
son Journal en ridicule ou bien en nier l'authenticité. Après 
Voltaire, M"«« de Sartory et de Genlis, puis Lémontey ont donné 
successivement quelques fragments de ces précieux Mémoires ; 
mais c'est seulement en 1843 que M. Feuillet de Couches proposa 
de publier dans la Collection des documents inédits le texte entier 
du Journal, avec les notes de Saint-Simon, tel que nous le possé- 
dons aujourd'hui. Ce projet ne fut pas alors suivi d'exécution ; 
mais il fut réalisé une dizaine d'années plus tard par la maison 
Firmin Didot. 

î. Voy. Mémoires de Richelieu, t. I, p. 164. — Ces mémoires 
manuscrits de M. de Maurepas ont été, dit-il, « rédigés dans son 
exil. Ils ressentent trop bien leur auteur, et ne sont curieux que 
pour diverses anecdotes qu'on ne trouve que là, et pour quelques 
pièces de vers satiriques ou plaisants, attachés à des anecdotes 
scandaleuses. » — Dans la préface du tome IV, il en parle sur un 
autre ton (p. xi et xii). 

2. T. I, p. 186. — Des extraits de ces Mémoires, dont le manu- 
scrit est à la bibliothèque de l'Arsenal, ont été donnés dans le 
Magasin de librairie, tome I. 

3. T. I, chap. XII, p. 275 à 309. — Ces pièces, dont les origi- 
naux existent aux archives de Dampierre, et qui sont des plus 
curieuses, ont été plus complètement publiées par M. P. Clément, 
dans les Lettres de Coibert. — Sur les Mémoires du duc de Luynes, 
voy. t. V, p. 17-20. 



INTRODUCTION. LIX 

à sa façon, les Mémoires, plus authentiques, de Villars * ou 
de la Fare ^ ; fouillant dans la correspondance de Madame, 
duchesse d'Orléans, dans les papiers de la Bastille, ou même 
dans les archives des Affaires étrangères (sur ce terrain il a 
devancé Lémontey) ; mais répétant toujours des maximes telles 
que celle-ci : « Un auteur de Mémoires historiques doit être 
d'une exactitude si sévère, que c'est en lui un vrai crime de 
renforcer ou d'affoiblir les couleurs, de taire des vérités impor- 
tantes ou de les altérer, de prendre le ton moqueur et de se 
permettre les satires ^. » 

Quant à M. de Richelieu, disons-nous, il ne sert que très 
incidemment de prétexte à certains chapitres dont l'impudence 
est caractéristique. Faut-il en citer quelques-uns : ceux de la 
duchesse de Bourgogne, du Masque de fer, de la conspiration 
de Cellamare, du duc d'Orléans ? 

Après avoir indiqué, sans trop de rélicences, la nature de la 
liaison qu'il suppose avoir existé entre la duchesse de Bourgogne 
et le jeune duc, son filleul ^ Soulavie juge bon d'ajouter à ses 
premiers dires par une note insérée à la fin du volume *, et là, 
il fait renouveler par le maréchal lui-même un demi-aveu de 
son bonheur précoce et de la première et la plus illustre de ses 
conquêtes ®. Bien qu'un moderne rééditeur des Mémoires et de 

1. T. V, p. 324, note. 

2. T. II, p. 254. 

3. T. I, p. 30. 

4. T. I, p. 17 et 18. 

5. Ibidem, p. 317. 

6. Cette conversation rétrospective aurait eu lieu, dit Soulavie, 
au cours de l'impression du volume. Pour ce qui est de la date, 
la chose serait possible, puisque l'on voit, par diverses notes 
(p. 219, 252, 296) et par la préface, que ce volume ne fut achevé 
qu'à la fin de 1789 ; mais comment admettre que, si près du der- 
nier jour, -le maréchal se fût trouvé d'humeur à livrer ces sou- 
venirs intimes et à noircir, pour le plaisir du lecteur, la mémoire 



LX INTRODUCTION. 

la Vie privée ait reproduit, comme des documents neufs et pré- 
cis, les allégations de Soulavie, est-il besoin aujourd'hui de 
faire justice de ces contes, où son goût pour les récits obscènes 
et son besoin de calomnie se donnaient libre carrière ? 

Enhardi par la facilité qu'il trouvait à mettre ce récit au compte 
de M. de Richelieu, Soulavie ne craignit pas d'emprunter aux 
pamphlétaires certains détails des chapitres intitulés : De Vam- 
bition du Régent et de son parti : considération sur les vues 
qii'on lui a attribuées, et Eclaircissements ultérieurs sur le 
chapitre précédent, par l'auteur des Mémoires du maréchal de 
Richelieu ^ Philippe d'Orléans visant à la couronne de France 
et méditant avec ses familiers les voies et moyens pour arriver 
au but ! Bien qu'elle ne fût pas nouvelle, cette imputation était 
si calomnieuse que Soulavie dut l'envelopper dans mille réti- 
cences, arrachant ou rendant tour à tour un prétendu aveu à 
M. de Richelieu, commentant une lettre écrite en 1725 au 
cardinal de Polignac et conservée, dit-il, « dans le troisième 
portefeuille des pièces relatives à l'ambassade de Vienne ^. » Il 
est bien inutile, encore une fois, de faire remarquer que cette 
lettre, à supposer qu'elle ait existé, ne dit point ce que Soulavie 
veut y trouver, et, s'il reste quelque chose de ces accusations 
dont l'histoire n'a guère à se préoccuper, c'est au compte de 
Soulavie qu'il faut les porter, et non à celui de M. de Richelieu. 

Voici maintenant une question sur laquelle la curiosité 
pubhque, longtemps surexcitée et tenue en haleine, s'est abattue 

d'une princesse généralement estimée ? Puisque nous donnons 
dans le présent volume les Mémoires que M. de Richelieu dictait et 
écrivait lui-même, on verra si leur ton a le moindre rapport avec 
celui que lui prête son historien. 

1. T. m, p. 344 à 360. 

2. T. III, p. 349. — On possède, outre les minutes de cette 
correspondance, le registre à secret où M. de Richelieu la faisait 
mettre au net, et la lettre du 22 décembre 1725 ne s'y trouve 
point. 



INTRODUCTION. LXI 

de nouveau il y a quelques années. Soulavie a consacré un 
fort long chapitre au Masque de fer ^ Passe encore s'il se fût 
simplement permis de rapprocher les textes des diflerents histo- 
riens ou chroniqueurs qui avaient parlé du mystérieux prison- 
nier, depuis les Mémoires secrets de la cour de Perse jusqu'à 
Voltaire, Fréron et Linguet, ou au Journal de Paris ; mais on 
sait comment il fait revenir à cette occasion le nom de M. de 
Richelieu, que le lecteur des Mémoires avait pu oublier depuis 
longtemps ; c'est pour produire les lettres amoureuses de 
M"^ de Valois et le prétendu mémoire arraché au Régent par 
une complaisance incestueuse ; c'est aussi pour faire endosser 
au duc la responsabilité du récit romanesque de Voltaire. 
Aujourd'hui que nous savons, à peu près, à quoi nous en 
tenir sur l'importance bien secondaire du prisonnier de M. de 
Saint-Mars, on voit que c'est encore là une des inventions cri- 
minelles de Soulavie. Mais en 1790, le public n'avait point 
à sa disposition des documents aussi précis, il était même 
disposé à accueillir tout ce qu'on voudrait lui présenter^ ; et 
cependant ce chapitre du Masque de fer fut un de ceux que les 
critiques relevèrent le plus vivement '. Par un procédé habituel 
aux auteurs de son espèce, Soulavie justifia plus tard ses 
mensonges en les répétant dans la préface qu'il mit dans son 
VP volume "* (écrit après la prise de la Bastille), et en protes- 

1. T. m, ch. IX, p. 71-113. 

2. Le journal les Loisirs d'un patriote français avait tout récem- 
ment, le 13 août 1789, annoncé qu'une carte mystérieuse, por- 
tant cette indication ; « Fouquet arrivant des îles Sainte-Margue- 
rite avec un masque de fer », s'était trouvée dans les papiers de 
la Bastille. 

3. Toutefois Ghamfort, en rendant compte de l'ouvrage nouveau 
dans le Mercure, signala triomphalement cet éclaircissement d'un 
mystère à la mode. 

4. Nouvelles considérations sur Vhomme au masque de fer. Cet 
article a plus de cinquante pages. 



LXII INTRODUCTION. 

tant que les pièces dont nous parlons étaient encore entre ses 
mains, quïl en avait fait constater l'authenticité par un révo- 
lutionnaire et par un royaliste ; maintenant par conséquent que 
le prisonnier était un frère jumeau de Louis XIV, supprimé 
par l'odieuse raison d'État. Ce n'est pas, bien entendu, cette 
version que nous voulons reprocher à Soulavie, puisqu'il 
l'empruntait à Voltaire, mais bien la supposition des docu- 
ments sur lesquels il osait l'appuyer ' . 

Il serait trop long de suivre ainsi, chapitre par chapitre, la 
fabrication des Mémoires et d'en démontrer la fausseté flagrante. 
Aussi nous nous contenterons de signaler encore, au tome troi- 
sième', la note qui a pour objet de justifier l'insertion dans les 
prétendus Papiers de M. de Richelieu du mémoire du cardinal 
Dubois sur les États généraux (publié en 1788], et nous arri- 
verons immédiatement au passage où Soulavie fait enfin appa- 
raître ce qu'il appelle les Mémoires de M. le Maréchal '. Voici 
les paroles qu'il met dans la bouche de son.prète-nom : 

« A ma mort, on pourra peut-être découvrir des Mémoires 
que j'ai écrits autrefois ; c'est l'histoire scandaleuse de tous 
les plaisirs de la cour, c'est le détail des intrigues politiques, 
c'est le récit des événements de ce temps-là et des négociations 
dans les cours étrangères. Je me ressouviens d'avoir écrit 
contre le duc d'Orléans, d'avoir conservé l'histoire des orgies 
de ce prince et de ses filles surtout ; j'ai rapporté le détail de 
ses parties de plaisir ; il faudroit peut-être désavouer le scan- 
dale. Voltaire travailla à ces Mémoires secrets avec moi, et 
le roi Louis XV, qui aimoit d'entendre raconter ces anecdotes 
plaisantes, en conserva longtemps un exemplaire. Vous pren- 

1. M. Marius Topin, dans son livre sur l'Homme au masque de 
fer (p. 12 et suiv.) 

2. T. m, p. 219. 

3. T.UI, p. 351. 



INTRODUCTION. LXIIl 

drez de cet ouvrage ce qu'il y aura de bon, s'il vous parvenoit ; 
vous laisserez le reste. » 

Et Soulavie ajoute : « Cet ouvrage effectivement existe encore 
aujourd'hui, et non seulement les orgies, les anecdotes scanda- 
leuses, sont des faits trop vrais ; mais je dois ajouter qu'à la 
mort de M. le Maréchal, les pièces justificatives m'ont été 
communiquées par diverses personnes. Je déclare d'en avoir 
extrait ce que l'histoire ne permet pas de taire, etc. » 

Le but de Soulavie, en s'inscrivant comme premier et seul 
dépositaire dun manuscrit dont nous nions l'origine et l'exis- 
tence réelle, était de répondre à l'annonce que M. Sénac de 
Meilhan avait récemment insérée dans les journaux et de con- 
damner par avance tout ce qui pourrait sortir de la plume de 
l'ancien intendant de Hainaut, devenu son concurrent * . « Vous 
annoncez des Mémoires, dit-il ; moi je vous donne la preuve que 
ces Mémoires sont à moi, que M. de Richelieu a dicté lui-même 
la plupart des faits que je raconte sous son nom ; et tout ce que 
que vous pouvez avoir obtenu de son fils se réduit à quelques 
pièces sans importance. » 

Mais on connaît cette « Chronique scandaleuse » dont il est ici 
question, puisque Soulavie en a lui-même publié plus tard une 
partie ^. Le titre n'exagère point la valeur du morceau. Quant 
au fond du récit, c'est la reproduction presque textuelle des 
Mémoires de 1790, et Soulavie n'y a guère ajouté que des traits 
de la lubricité la plus relevée. Seulement, par un scrupule plai- 
sant, il se refuse, dit-il ^, à livrer la seconde partie, et il pro- 

1. Voy. plus haut, p. xx et suivantes. 

2. Pièces inédites sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV, t. II. 
Chronique scandaleuse de la cour de Philippe duc d'Orléans, 
composée en 1721, par le duc de Richelieu, à sa sortie de la Bas- 
tille 

3. Pièces inédites, t. H, p. 371, note. 



LXIV INTRODUCTION. 

met même de la détruire, pour le repos des personnages qui y 
figurent. Première et seconde partie ne pouvaient être qu'apo- 
cryphes l'une et l'autre, et le mépris public a fait justice de la 
Chronique scandaleuse. 

C'est seulement dans le tome IV des Mémoires que Soulavie, 
revenant, comme malgré lui, à l'histoire, aborde le récit de 
l'ambassade en Autriche qui fut le début du duc de Richelieu 
dans la carrière pohtique ^ Pour la première fois, il est visible 
que le texte s'appuie sur des documents authentiques '. Citons, 
parmi les pièces les plus importantes : les secondes instructions 
envoyées au duc le 28 mars et le 13 mai 1725 ; la curieuse 
correspondance de M. de Silly, qui rendait religieusement 
compte à son ami de toutes les intrigues de la cour ^. Pour la 

4. T. IV, p. 54. — A peine a-t-il annoncé l'ambassade de M. de 
Richelieu, qu'il quitte ce sujet pour retourner à la lutte de Monsieur 
le Duc et du cardinal de Fleury ; puis, deux cents pages 
plus loin (t. IV, 2* partie, p. 68 à 126), entre deux chapitres 
d'anecdotes sur la cour et le ministère, vient une longue disser- 
tation sur les instructions que le jeune ambassadeur emportait à 
Vienne. Tels sont, d'un bout à l'autre du livre, le décousu et le 
sans-gêne qui en sont le moindre défaut. 

2. M. de Richelieu conserva avec soin, pour son usage ou pour 
celui du ministère, tout ce qui concernait cette mission, dont il 
était très fier. Outre toutes les dépèches et les minutes de ses 
réponses, autographes pour la plupart, qui subsistent encore, il 
fit transcrire le tout, en trois volumes in-folio, dont le premier a 
seul été conservé. Toutefois Soulavie parle de « vingt cartons » où 
le maréchal aurait recueilli les pièces relatives aux affaires de 
l'Europe du temps qu'il était à Vienne, et ces vingt cartons ne 
paraissent pas avoir jamais existé dans la bibliothèque de M. de 
Richelieu. La vérification de cette partie des Mémoires est donc 
très facile à faire. C'est précisément dans cette même partie que 
M. Barrière, en réduisant les neuf volumes de Soulavie, a pratiqué 
les plus larges amputations. 

.3. Soulavie a amplement utilisé cette correspondance, dont le 
ton était tout à fait en harmonie avec le reste de sou récit. C'est 



INTRODUCTION. LXV 

correspondance du cardinal de Polignac. que l'auteur appelle 
« un beau génie » . les moyens de vérification nous manquent ; 
elle nexiste plus dans les papiers de lambassade. et. même en 
supposant quelle soit réellement adressée à M. de Richelieu, 
on peut croire que Soulavie Ta tirée des archives des Affaires 
étrangères, ou des papiers particuliers du cardinal, puisqu'on 
y trouve à la fois les lettres de M. de Richelieu, les réponses 
du caixiinal. et la correspondance de celui-ci avec le ministre des 
affaires étrangères. Certaines lettres du cardinal de Fleun- et 
celles de M™*" de Prye, qui sont imprimées soit dans les 
Mémoires, soit dans la Vie privée ^ ont également disparu des 
portefeuilles du maréchal ; mais leur authenticité peut s'affir- 
mer, en rapprochant le texte de celui des pièces analogues qui 
nous sont restées. Enfin, on va voir que Soulavie eutconnais- 

d'ailleurs une figure curieuse que celle de Silly. Il s'appelait de 
son nom Yipart, et, de petit gentilhomme normand, il avait su 
devenir fort vite brigadier, puis lieutenant général, porté à la fois 
par son mérite réel, par son adresse et par le hasard. Saint-Simon 
qui en a fait le sujet d'une Addition à Dangeau (X. 1 11) I est encore 
revenu sur lui dans ses Mémoires (éditions des Grands écrivains, 
tome XII, p. 189 et suiv.). A la mort du Roi, Silly, tout en fai- 
sant figure sans être d'aucun Conseil, s'occupa de s'enrichir en 
pénétrant à la suite de Lassay dans la maison de Condé où Law 
versait tant de millions. Devenu en même temps favori de second 
ordre, il « attrapa » un cordon à la promotion de 172-4, puis une 
place de conseiller d'État d'épée, et prit sur M. de Morville aux 
Affaires étrangères une telle influence qu'il allait obtenir l'am- 
bassade de Madrid, sans la chute de Monsieur le Duc. Il ne put, 
malgré ses efforts, rentrer en faveur sous Fleun,', et après un 
dernier dégoût plaisamment raconté par Saint-Simon, il se retira 
chez lui, où peu après on le retrouva noyé dans un fossé, sans 
qu'on ait pu savoir si c'était accident ou suicide. C'était, au dire 
de M™« de Staal, dont il était courtisan assidu, un esprit et un 
cœur peu estimables. 

1. L'auteur de la Vie privée a eu communication des mêmes 
documents que Soulavie, et, comme Soulavie, il a sans doute 
conservé une partie des pièces mises entre ses mains. 

e 



LXVI INTRODUCTION. 

sance d'un récit dicté par le maréchal lui-même, sous forme de 
Mémoires, et qu'il put l'utiliser, sinon dans le tome IV dont il 
est ici question, du moins pour le volume suivant, où il trouva 
un prétexte quelconque pour revenir sur l'ambassade de 
Vienne. 

Le tome IV finissait par une suite de dissertations vides, 
lourdes, fatigantes et fausses sur l'état du clergé en 1732. Là 
s'arrêta la première partie de la publication, on pourrait dire la 
première manière de l'auteur, puisqu'il donna les cinq derniers 
volumes en 1792, et même réédita les premiers, sous une 
forme entièrement différente, concession bien médiocre à de 
justes critiques. 

Rédigé en 1790, livré au public dans les premiers jours de 
l'année 1791, puis réédité en 1792 avec la première et la der- 
nière partie des Mémoires, le cinquième volume témoigne, par 
le désordre des matières, quil a été l'objet d'un remaniement, 
pour y faire entrer après coup des documents dont Soulavie 
n'avait pas eu connaissance en 1789. Ces documents sont à peu 
près authentiques ; ils proviennent très certainement des 
archives du maréchal de Richelieu ; toutefois Soulavie leur a 
fait subir quelques altérations. La pièce qui nous intéresse le 
plus directement est le fragment relatif à l'ambassade de 
Vienne * , et c'est sans doute à cause de son authenticité que 
l'auteur des Mémoires, après avoir consacré un demi-volume à 
l'étude d'événements ou de personnages plus récents, s'avisa de 
revenir à un épisode plus ancien de la vie du maréchal, qu'il 
semblait avoir épuisé dans le tome IV. Mais, en comparant 

1. T. V, chap. XXXI, p. 215-229. — « Voici, dit Soulavie, 
comment le duc de Richelieu raconte le détail de ses négociations, 
dans un mémoire qu'il a composé dans une extrême vieillesse. 
Ce mémoire renferme des erreurs de dates et de faits ; mais il a le 
mérite d'être la récapitulation de la vie politique du maréchal de 
Richelieu, » 



J 



INTRODUCTION. LXVII 

cette pièce avec les textes originaux ' que nous donnons plus 
loin, on verra que, selon sa constante habitude, Soulavie a 
ajouté une foule de détails incidents, à côté d'un certain nombre 
de phrases conservées plus fidèlement ^. Ces détails, du reste, 
ainsi qu'une notable partie de ceux qui forment le chapitre 
suivant, il les empruntait aux papiers diplomatiques que le 
maréchal de Richelieu avait rapportés de son ambassade '. 
Mais, jetés au hasard, dans le milieu d'un volume qui ne 
renferme que des dissertations sur la politique générale de 
l'Europe, les deux chapitres dont nous venons de parler 
perdent tout le mérite de leur authenticité, sans d'ailleurs faire 
connaître autre chose que des détails presque futiles sur la 
mission importante qui fut le début politique de M. de 
Richelieu ^ 

Ce qui vient d'être dit du tome V, est exactement applicable 
aux quatre volumes qui terminèrent, en 1792-1793, la publi- 
cation des Mémoires de Richelieu : même confusion des époques 
et des matières, même mélange informe de détails authen- 
tiques et d'amphfications diplomatiques. Ainsi qu'il en a été 
pour l'ambassade de Vienne, l'histoire de la faveur de M"»" de 
Mailly et de Châteauroux apparaît alternativement dans un 
volume on dans l'autre ^, encadrée entre un nouveau chapitre 

1 . II y a deux rédactions différentes de cette première partie 
des Mémoires, et on les trouvera plus loin à la suite l'une de 
l'autre. 

2. Il est curieux de constater que ce premier fragment est pré- 
cisément une des pièces que M. Barrière n'a pas conservées. 

3. Cf. les lettres citées dans le chap. xxxii avec les docu- 
ments que nous donnons sur les mêmes faits. 

4. Les trois pièces qui terminent le volume, p. 363, 367 et 402, 
et que Soulavie dit avoir extraites des portefeuilles du maréchal, 
semblent être en effet du nombre de celles qui ont disparu de ces 
portefeuilles. 

5. T. YI, p. 53-136 ; t. VII, p. 1-84. 



LXVIII INTRODUCTIOiN. 

de l'Homme au masque de fer, une excursion dans la Vie 
privée de M. de Richelieu, ou un tableau de la politique euro- 
péenne, qui mène le lecteur jusqu'à la révolution de Gènes et 
l'année 1747 ^ pour le faire revenir plus loin à la campagne de 
1744 et au célèbre voyage de Metz. Dans les différentes parties 
de ce récit entrecoupé, le Journal du duc de Luynes sert 
de guide à Soulavie, qui le commente à sa façon 2. Quant aux 
papiers précieux que M. de Richelieu avait conservés, comme 
directeur principal de presque toutes ces intrigues ; quant aux 
correspondances complètes qui existent encore, il est évident 
que Soulavie les connaissait, il est même probable qu'il avait 
compté s'en servir ' ; mais c'est tout au plus s'il peut citer une 
note du roi Louis XV *, et une seule lettre de M"^ de Châ- 
teauroux à M. de Richelieu ^, lettre qui avait déjà été publiée, 
dès 1790, dans la Vie privée *, et c'est précisément la seule dont 
l'authenticité puisse être contestée. En un mot, cet épisode si 
important,, se trouve ici défiguré, le sens pohtique en est éga- 

1. Cette partie des Mémoires semble avoir été faite d'après les 
pièces conservées au dépôt des Affaires étrangères. 

2. Cf. t. VI, p. 99, la description du départ de M. de Richelieu et 
de sa voiture de voyage, avec celle que donne M. de Luynes, à la 
date du 13 décembre 1742 (t. IV, p. 299). Le récit du départ du 
Roi, en 1744 (t. Vil, p. 7 et suiv.) est textuellement copié sur le 
Journal, tandis que les épisodes du séjour à Metz sont constam- 
ment travestis (t. \ïl, p. 30 et suiv.) 

3. T. VI, p. 71, note, il annonce, comme preuve de la partici- 
pation que Richelieu avait à l'affaire Châteauroux, un n° l*"" de 
Pièces justificatives qui ne se retrouvent nullement à la fin du 
volume. 

4. T. VI, p. 155. 

5. T. VII, p. 50. 

6. T. m, p. 335. — De même, le fragment de lettre reproduit 
dans les Mémoires, t. VII, p. 113, comme lettre de M. de Tencin, 
n'est qu'un passage altéré et inintelligible pris dans la Correspon- 
dance de M™« de Tencin, Vie privée, t. II, p. 435. 



INTRODUCTION. LXIX 

lement altéré, et on ne peut voir là qu'un effet des procédés 
ordinaires et de la mauvaise foi de Soulavle, puisqu'il avait sous 
les yeux les documents de la Vie privée publiée dès 1790 et 
rééditée en 1792. documents authentiques, extraits des archives 
de M. de Richelieu, où Soulavie avait pu jadis en prendre con- 
naissance. Quel embarras davoir laissé prendre les devants à 
un ancien collaborateur, devenu un concurrent sérieux ! Main- 
tenant que les trois volumes de la Vie privée ont livré au public 
la meilleure partie des dépouilles récoltées avant 1788, et que 
le public est initié à l'antagonisme des deux ennemis, Soulavie 
ne sera plus qu'un plagiaire s'il reproduit pour son compte ces 
documents qu'il avait à l'avance présentés comme sa propriété 
personnelle et exclusive. Tout au plus lui restera-t-il, dans les 
épisodes oii la Vie privée a laissé des lacunes, la faculté d'inter- 
caler les pièces négligées par son devancier ^ . 

Le tome VIII des Mémoires fait successivement passer devant 
les yeux du lecteur la cour de Lorraine, la cour de France et 
la querelle des pairs, conduits par Richelieu, contre les princes 
légitimés, puis le Roi et son entourage, le Dauphin et les deux 
Dauphines. le jésuitisme et M™* de Pompadour, à propos de 
laquelle Soulavie résume presque tout ce qui a été dit depuis 
lors, vTai ou faux, y compris le théâtre des petits cabinets. 
Quant à M. de Richelieu, il eu est à peine question dans ces 

1. C'est ainsi que Soulavie reproduit (t. Vil. p. 136-140) le 
récit de la bataille de Fontenoy, d'après le mémoire présenté en 
1813 au Roi par M. de Richelieu, le récit des Mémoires authen- 
tiques qu'on trouvera plus loin, n° YI. A propos du Dauphin et 
des deux Dauphines (t. YII, p. 133), Soulavie transcrit un frag- 
ment de la lettre écrite par le Roi à Richelieu, et reproduite 
dans la Vie privée. Ailleurs encore it. VUI, p. 289), à côté d'ime 
autre lettre du Roi empruntée à la Vie privée, il reproduit une note 
du prince dont il met, dit-il, l'original à la disposition du public, 
chez l'éditeur Buisson. 



LXX INTRODUCTION. 

premiers chapitres et dans ceux qui sont relatifs au ministère 
de M. de Machault et à la lutte du clergé contre Tédit du ving- 
tième. Passant aux affaires du Parlement, Soulavie commence 
à utiliser des séries nouvelles de documents originaux, les 
papiers du président de Meynières, ceux du président Rolland, 
ceux du ministère secret. Il dit aussi avoir consulté les corres- 
pondances secrètes du maréchal, chargé de négocier la paix 
entre le Roi et la magistrature, et ajoute modestement : « M. de 
Voltaire savoit tout cela ; mais le temps décrire l'histoire 
n'étoit pas arrivé ^ ». Et en effet, quelques pages plus loin ^, 
il cite des documents relatifs à ces négociations, une lettre de 
Louis XV, etc. ; cest à la Vie privée ^ qu'il a emprunté ces 
quelques pièces, bien supérieures comme valeur à tout ce qui 
précède ou aux dialogues entre le président de Meynières et 
M"' de Pompadour qui terminent le volume. 

L'œuvre approchait de sa fin, et quels que fussent l'audace 
et le cynisme du contrefacteur, il était moralement impossible 
que le remords ne vint pas tourmenter cet homme qui avait 
pu, en des temps meilleurs, connaître l'histoire vraie et appré- 
cier la valeur des documents authentiques. Des voix autorisées 
et respectées le rappelaient, depuis trois ans, à la conscience de 
son indignité : il répond par la plus singuUère apostrophe à 
tous les « corrupteurs de l'opinion pubUque, plats académi- 
ciens » et autres, qui préfèrent les insignifiantes narrations de 
l'abbé Millot aux Mémoires de Richelieu, ce fruit savoureux du 
nouveau régime. Soit ! ce n'est pas l'histoire, ce ne sont pas 
les Mémoires du maréchal, et son héros primitif ne figure dans 

1. Mémoires, t. Vin, p. 273, note. 

2. Ibid., p. 284, 289 et 293. 

3. Vie privée, t. III, p. 328. — Plus loin (p. 298), il prétend que 
le Roi avait remis entre les mains du maréchal les papiers qui 
prouvaient la trahison du premier président de Maupeou. 



INTRODUCTION. LXXI 

le livre que comme le plus ordinaire des courtisans. « Le titre 
de Mémoires de Richelieu invitoit à lire cet ouvrage, et permet- 
toit aux inquisiteurs d'Espagne, de Rome, de Turin et de 
Pétersbourg de le laisser parvenir jusque dans des contrées 
asservies à leurs opinions religieuses ou politiques. » Mais les 
neuf volumes n'en sont pas moins Ihistoire vraie., puisée aux 
sources les plus pures. Et le plaisant de cette protestation, où 
Tineptie le dispute à l'outrecuidance, c'est que Soulavie prend 
de préférence à témoin les Mémoires apocnphes de tout genre 
dont il vient récemment d'inonder le public ! Cette manière de 
se justifier a trouvé des imitateurs à d'autres époques ; 
peut-être réussissait-elle mieux en l'an de grâce 1792. On se 
sent humilié de ce voisinage scandaleux pour les Mémoires du 
duc de Luynes *, dont l'ancien hôte de Dampierre invoque 
complaisamment l'autorité ; mais au moins n'est-on pas obligé 
de le croire lorsqu'il proteste que presque toutes ses anecdotes 
des « petits appartements « lui ont été transmises par les sur- 
vivants de l'ancienne cour et par des gens aussi honorables que 
le cardinal de Lujiies. C'est à grandpeine que le lecteur, ainsi 
ballotté entre l'histoire et l'imposture, arrivera aux documents 
plus importants qui terminent ce dernier volume ^ : le mémoire 
du Dauphin contre les parlements, l'histoire de ce ministère 
secret dont l'auteur a dit un mot dans le volume précédent et 
qui lui a fourni, dit-il, une partie de ses anecdotes ^, etc. Les 
papiers du maréchal de Richelieu sont représentés ici par sa 

1. Dans le t. V, p. 17, il avait déjà parlé des manuscrits de 
M. de Luynes et reconnu l'importance. la sincérité, la minutie du 
JournaL mais sans avouer qu'il lui avait fait les seuls emprunts 
presque dont on puisse le féliciter. 

2. T. IX, p. 40T-412. Soulavie dit le reproduire d'après l'origi- 
nal, qui est aujourd'hui conservé aux Archives nationales : voy. 
le Musée des Archives nationales, p. 601. n° 990. 

3. T. IX, p, 391, 397, 419. 



LXXII I>TRODUCTION. 

correspondance avec le grand Frédéric, à propos de la capitu- 
lation de Closter-Seven, par les deux mémoires justificatifs du 
maréchal et par quatre lettres de M. de Stainville *. Ces pièces 
sont bien connues, et leur authenticité n'est pas douteuse ; 
mais nous verrons que Soulavie, un peu plus loin, est en 
complet désaccord avec les souvenirs du maréchal lui-même, 
lorsqu'il l'accuse d'avoir organisé dans les moindres détails la 
présentation de M"'' du Barry, destinée à renverser M. de 
Choiseul ^. 

Les Mémoires, achevés d'imprimer le 18 décembre 1792, 
eurent un grand débit ; l'époque était favorable pour un homme 
tel que Soulavie, et il sut en tirer parti. Toutefois les critiques 
ne manquèrent point. Je ne parle pas seulement de la rectifica- 
tion que deux commissaires de la Convention le forcèrent à 
insérer dans sa seconde édition, au nom du diocèse de Sens et 
de l'archevêque qu'il avait injustement attaqué, mais des pro- 
testations que la littérature et l'histoire eurent, une fois de plus, 
le courage de faire entendre contre l'ami et la créature des 
Jacobins. L'histoire a été vengée. Soulavie, par le concours 
des plus heureuses circonstances, avait rencontré une mine 
inépuisable dans ces archives et ces recueils de tout genre que 
le dix-huitième siècle avait fait éclore partout. Un écrivain 
consciencieux n'eût pas manqué, dans ce butin, de faire la part 
de l'esprit de parti et du libertinage historique : le biographe 
du maréchal de Richelieu, alliant résolument le vrai et le faux, 
cherchant de préférence l'imposture et le scandale, la diffama- 

1. On doit signaler comme un spécimen de la perfidie des 
inventions de Soulavie la note de la page 240, où il met en scène 
l'infante de Parme et fait accuser, par une personne de probité, 
M. de Choiseul d'avoir 5upprw!e cette princesse. C'est d'ailleurs le 
prélude d'une suite de chapitres violents dirigés spécialement 
contre le ministre. 

2. T. IX, p. 404. 



I 



INTRODUCTION. LXXIII 

tion et la calomnie, a fait un livre que la curiosité peut encore 
rechercher comme on recherche, ou à peu près, les Chroniques 
de l'Œil-de-Bœuf. Mais combien de ses lecteurs ignorent et 
ignoreront toujours que ce même Soulavie a été. en réalité, le 
premier éditeur, le divulgateur de Saint-Simon, de Dangeau, 
de Luynes, du président Hénault, en un mot de la fleur des 
Mémoires où nous cherchons chaque jour la physionomie si 
complexe et si variable des derniers temps de la monarchie ! 
Cette obscurité où se dérobent les seuls titres que Soulavie eût 
pu faire valoir à notre reconnaissance, est à la fois la consé- 
quence et le châtiment de son système historique. 



III. 

LA « VIE PRIVÉE DU MARÉCHAL DE RICHELIEU ». 



Peut-être semblera-t-il singulier de chercher des pièces 
authentiques dans un livre encore plus suspect que les Mémoires, 
dans la Vie privée du maréchal de Richelieu ; ce ne sera pour- 
tant que justice de reconnaître une réelle valeur historique à 
cette publication, dont nous avons vu la concurrence avec celle 
de labbé Soulavie. 

I/auteur était .Tean-Benjamin de Laborde. premier valet de 
chambre et favori de Louis XV, devenu fermier général à la 
mort de son maître, sans renoncer à son double goût pour la 
musique et les belles-lettres. Son intimité avec le maréchal qui 
lui laissait la libre disposition de ses papiers et qui même lui 
en donna une partie, est attestée soit par diverses pubUcations, 
notamment celle de la Correspondance du cardinal et de M'^^de 



LXXIV INTRODUCTION. 

Tencin avec M. de Richelieu (1790, 2 vol. in-8)^ soit par le 
témoignage de Soulavie lui-même, qui avait été son compa- 
gnon de travail, presque son collaborateur, avant de devenir 
son rival et de dénigrer ses productions. Cependant Barbier et 
Quérard attribuent la rédaction des deux premiers volumes de 
la Vie privée à Faur, ancien secrétaire du duc de Fronsac, et 
croient que le troisième volume, uniquement consacré aux 
aventures galantes, est de son invention 2. A ce compte, Laborde 
n'aurait été que le compilateur ou l'éditeur. Quoi qu'il en soit, 
voici comment la Vie privée elle-même établit l'origine des 
documents authentiques qui font le prix du livre et la valeur 
respective de tous les travaux entrepris ou exécutés sur le 
même sujet. 

« Depuis longtemps, on prioit le maréchal de dicter quelques 
détails sur sa vie et de permettre qu'on les rédigeât sous ses 
yeux ; plusieurs personnes s'ofTroient à tenir la plume ; mais 
c'étoient toujours de nouvelles difficultés de sa part. Il a con- 
fié des matériaux à plusieurs particuliers, qui en ont fait peu 
d'usage. Toutes les recherches faites dans ses papiers ont eu 
très peu de suite, parce que le maréchal n'en mettoit à rien. 
A dire la vérité, ses papiers furent dispersés, et ce fut à qui en 
réuniroit le plus ; mais nous assurons le public que nous sommes 
seuls possesseurs des manuscrits connus du maréchal. » 

Parmi les aspirants à ce poste d'historiographe, le maréchal, 
continue la Vie privée, avait distingué l'abbé de Voisenon, celui 
que Voltaire appelait l'évêque de Montrouge. « Un jour, lui 
« disait-il, je me confesserai à vous, et je vous permets de 
« révéler ma confession. Vous l'écrirez, petit abbé, et mes 



1. En 1806, on publia neuf autres lettres. 

2. Faur avait fait des comédies, des opéras ou des mélodrames, 
soit en vers, soit en prose. 



INTRODUCTION. LXXV 

« péchés, embellis du charme de votre style, deviendront 
« agréables au public. » — Labbé accepta cet emploi avec 
plaisir, et se rendit plusieurs fois chez M. de Richelieu, qui, 
toujours occupé de choses différentes, négligea de tenir sa pro- 
messe ^ » 

Venu après Voisenon, mais plus habile que lui, B. de Laborde 
se fit communiquer les pièces mêmes, en conserva une partie 
entre ses mains ^, et continua, après la mort du maréchal, à 
jouir de ses entrées dans la bibliothèque. Ce fut ainsi qu'il put 
faire paraître en 1790, dans la collection des Mémoires histo- 
riques, un fascicule de 104 pages contenant un certain nombre 
de lettres du cardinal de Tencin et de sa sœur au duc de 
Richelieu, au maréchal deNoailles, au Roi, etc. ; lettres authen- 
tiques qui existent encore aujourd'hui dans les papiers de 
Richelieu, mais dont la publication reste incomplète puisqu'elle 
s'arrête brusquement au milieu d'une lettre du 20 juillet 1743, 
et que les originaux vont jusqu'à l'année 1757 ^. Une autre 
partie du dossier devait trouver place dans la Vie privée. 

Ce nouveau travail semble réellement avoir eu pour but de 
rétablir la vérité trop odieusement altérée dans les premiers 
volumes des Mémoires que Soulavie venait de faire paraître à 
cette époque. Soulavie seul put voir dans cette publication une 
concurrence de librairie ; elle lui était d'autant plus sensible 
que son éditeur ordinaire, Buisson, la prenait sous son patro- 

1. Vie privée, t. Il, p. 401. 

2. Soulavie, dans ses Pièces inédites, dit que quatre lettres écrites 
par Louis XV entre 1732 et 1734, ont été données en original par 
le maréchal à M. de Laborde, et que celui-ci lui a communiqué 
les copies dont il se sert. 

3. Le volume devait avoir 400 pages. Suivant l'avis imprimé 
sur le faux titre, il « étoit imprimé depuis longtemps : des circon- 
stances, et la demande des souscripteurs, ont exigé de donner la 
collection sur un format ordinaire, » 



LXXVI INTRODUCTION. 

nage. Mais pourquoi les auteurs de la Vie privée jugèrent-ils à 
propos de présenter leur livre sous le couvert d'une espèce de 
légende? Le maréchal, disent-ils, avait, dans les derniers temps 
de sa vie, confié à un ami, M. de***, ses recueils d'anecdotes 
galantes, de lettres, de manuscrits, pour faire connaître plus 
tard « ses folies ». M. de*** mourut quelque temps avant le 
maréchal, et ses héritiers, de bonne ou de mauvaise foi, ven- 
dirent au plus offrant les papiers qui n'avaient été confiés qu'en 
dépôt ; la trace en était déjà perdue, quand l'éditeur (en 1790) 
rencontra leur détenteur dans une société où l'on parlait du 
livre à la mode, les Mémoires du maréchal. Cet homme, dont 
le nom ne nous est pas donné, s'offrit obligeamment à commu- 
niquer ce qu'il possédait, dans l'espérance qu'on restituerait 
les faits trop souvent altérés et les détails dont Soulavie était si 
mal instruit. Il finit même par abandonner la propriété des 
originaux aux amis du maréchal, qui s'associèrent pour en 
exécuter la publication. Une première édition parut tout aussi- 
tôt, en 1791, chez Buisson ' dans le format in-S" ; une seconde, 

1. Voyezle Journalde Paris, 13 août 1791 qui contient l'énumé- 
ration détaillée des livraisons parues chez Buisson du 8 septembre 
1790 au 10 juin 1791. — Des extraits de la Vie privée avaient été 
donnés dans le Mercure des 2, 9 et 16 avril, accompagnés d'articles 
de C. . . [Chamfort] . Il commence par rappeler l'engouement qui avait 
accueilli les quatre volumes de Soulavie, et qui venait de ce que 
ces volumes contenaient tout autre chose que les Mémoires de 
Richelieu, et surtout des hors d'œuvre absolument opposés à 
l'esprit et aux principes du maréchal. « Ce ridicule fut senti, mais 
pardonné en laveur de l'intention, le texte du sermon plaisait, et 
on fit grâce à l'inconvenance de le faire prêcher par M. de Richelieu.» 
Au contraire, la Vie privée ne donne que ce qu'elle avait promis. 
Partout, C. . . affecte de croire qu'elle est écrite par Richelieu lui- 
même, pour mieux insister sur « les côtés immoraux, sur les 
opprobres et les horreurs » auxquels 1789 avait mis fin (p. 26 et 
suivantes). C. . . termine en faisant ressortir la valeur des pièces 
mises en appendice (p. 100). 



INTRODUCTION. LXXVII 

de format in-12, fut mise au jour Tannée suivante, avec de 
larges retouches, des additions, etc. \ 

La Vie privée représente bien plus fidèlement le maréchal 
que ne le font les Mémoires, où il est à peine question de lui. 
Pourquoi faut-il que le mélange d'obscénités fort inutiles, fort 
superflues, et que l'allure de roman licencieux aft'ectée par cer- 
taines parties de ces trois volumes leur aient fait une si triste 
réputation et aient, par une juste conséquence, enlevé toute 
autorité aux documents placés en pièces justificatives ? Quoique 
beaucoup de ces derniers aient été dispersés en sortant des 
mains des éditeurs, on peut retrouver un certain nombre des 
originaux, et la confrontation avec les textes de la Vie privée, 
de même que lexamen critique des autres pièces, ne permettent 
pas de mettre en doute leur authenticité et leur exactitude. 
Récit ou roman à part, il faut considérer comme pièces histo- 
riques les lettres de M"^ d'Averne, où Ton voit Voltaire 
jouer un si singulier rôle, et empiéter, pour l'amour de son 
jeune patron, sur le domaine de Mercure ; le pis est que l'affaire 
serait aujourd'hui du ressort de la cour dassises. Historiques 
aussi et non moins authentiques les lettres de la fameuse 
duchesse de***, de M"^ de Charolais 2, de la marquise de Villeroy 
et de M""^ de Goësbriand. El par suite, l'authenticité indubi- 
table des lettres de la duchesse de*** nous force à ranger parmi 
les faits historiques et réels la triste aventure de M"*^ Michelin 
et de son amie, avec tous les épisodes, ou presque tous, qui 
forment le fond galant de la Vie privée. Dans la liste des 
maîtresses que nos auteurs énumèrent si complaisamment, 
non sans en passer un bon nombre et des meilleures, M*"^ de 

1. Voyez le Mercure des 21 avril et 5 mai. 

2. Sur le mariage prétendu du duc de Richelieu avec cette prin- 
cesse (juillet 1720), voir le Journal de Math. Marais, t. !=■•, p. 324 
et s., 350, 361, 363, 403. 



LXXVIII INTRODUCTION. 

Parabère ne pouvait manquer de tenir sa place, et ils nous 
révèlent que le Régent et Richelieu eurent des droits égaux à 
réclamer la paternité d'un enfant qui naquit après la mort du 
Régent. On trouve, dans un catalogued'autographes * , une lettre 
de cette favorite au jeune Richelieu, qui prouve en effet le plus 
fol amour. On peut chercher encore un autre contrôle dans la 
Correspondance de Madame ^. 

Dans un ordre d'idées plus sérieux, il faut signaler l'extrait 
d'un mémoire sur le mariage de Louis XV, remis au duc de 
Richelieu par M"* de Gontaut ; les lettres relatives à l'ambas- 
sade de Vienne, celles de l'évêque de Fréjus et la description de 
l'entrée solennelle de l'ambassadeur, qui sont conformes, ainsi 
que cet incident des Mémoires de Soulavie, aux papiers diplo- 
matiques parvenus jusqu'à nous. Dans le second volume, la 
scène de Metz est racontée de la même façon et avec les mêmes 
expressions que par M. de Richelieu lui-même, dans ses 
Mémoires authentiques ; la note du duc, apostillée parle Roi, à 
propos de la mission en Saxe, le discours au sénat de Gènes, la 
lettre du cardinal de Fleury sur le premier séjour du duc en 
Languedoc ^, les extraits de la correspondance du président de 
Gascq et de M. Niquet avec le maréchal, la note du Roi au 
sujet des distinctions que la maison de Lorraine se fit accorder 
lorsque le Dauphin épousa l'archiduchesse Marie-Antoinette, 
la réplique de la noblesse française, le mémoire si remarquable 
donné au Roi par M. de Richelieu pour prévenir le retour des 

1. Catalogue li***, n" 441, avril 1844. 

2. Recueil Brunet, voy. t. I", p. 221, l'histoire si plaisante des 
bijoux, et p. 301, le récit de cette entrevue que le jeune duc et 
son ami, le chevalier de Guémené, réussirent à se procurer avec 
deux jeunes duchesses dans un couvent des environs de Paris. 

3. Ici (t. II, p. 131) la Vie privée se trompe de date en ratta- 
chant cette lettre à la session de États de 1748-49, puisque le 
cardinal était mort en 1743. 



INTRODUCTION. LXXIX 

dragonnades, — toutes ces pièces capitales ont été empruntées 
aux dossiers du maréchal. Leur authenticité ne doit-elle pas 
entraîner celle des pièces voisines, alors même qu'on n'en 
connaît point précisément l'origine, comme ces trois lettres de 
Voltaire au maréchal ' qui cependant n'ont point été repro- 
duites dans sa Correspondance générale ? 

Le morceau principal du troisième volume de la Vie privée a 
eu les honneurs de la reproduction : Fr. Barrière, après avoir 
intercalé dans son texte de Soulavie « tous les faits intéressants 
et neufs » des deux premiers volumes, a fait un appendice spé- 
cial pour les « Détails des premières aventures de M. le maré- 
chal de Richelieu, faits et écrits par lui-même, pendant son 
séjour au Languedoc, à M"*" la marquise de M***, etc. » 
Barrière ajoute : « Ce très curieux et fort original morceau 
passe, avec assez de vraisemblance, pour être écrit, sinon de la 
main, du moins sous la dictée du duc de Richelieu. Il règne 
dans le récit de ces désordres, qu'on pourrait signaler par un 
mot plus sévère, un air d'aisance, un amour-propre d'auteur, 
et surtout une perversité de bon ton, qui ne pouvaient appar- 
tenir à nul autre qu'au maréchal. » 

Nous n'avons aucune raison pour confirmer cette apprécia- 
tion, ni pour la combattre ; mais les bibliographes modernes 
attribuent à Faur toute l'invention du morceau dont il s'agit. 
Quoique le public le connaisse beaucoup mieux que les parties 
plus sérieuses de la Vie privée, il n'intéresse aucunement 
l'histoire ; laissons-le donc aux romanciers ou aux dramaturges, 
si tant est que leurs prédécesseurs n'aient pas fait table rase. 

Mais ce dernier volume se termine par une série de pièces 
plus intéressantes les unes que les autres. Là se trouvent des 
lettres de Louis XV si reconnaissables à leur style lourd, même 

1. Elles sont datées : Lyon, 29 novembre ; Monrion, 26 mai 
1757, et le 2 décembre 1775. 



LXXX INTRODUCTION. 

lorsqu'il veut badiner, et à un usage fatigant des réticences, des 
sous-entendus et des termes de convention. On y sent bien la 
défiance générale, le mépris, et d'autre part lindolence, la passi- 
vité impardonnable qui feront à jamais la honte dun prince 
mieux doué pour mener la vie d'un libertin de second ordre 
que pour occuper le trône de France durant une des plus diffi- 
ciles périodes de notre histoire ! Ce ton-là, il s'en sert aussi 
bien en écrivant à ses ministres ou à ses agents politiques que 
pour causer avec ses meilleurs favoris, ses maîtresses ou sa 
famille. Il n'y a qu'un point sur lequel il se livre volontiers, 
c'est la plaisanterie grivoise mais lourde ; avec M. de Richelieu, 
il se trouve tout à l'aise, et les idées hbertines semblent par- 
fois secouer l'engourdissement où le plonge la seule idée d'une 
séance du Conseil et d'une affaire d'État. Certaines des lettres 
données par la Vk privée sont des pièces capitales ; mais, pour 
connaître le personnage, il faut lire cette épître du 4 janvier 
1747 *, où il entretient M. de Richelieu de sa future belle-fdle, 
la seconde Dauphiue. Impossible d'outrager plus complètement 
les convenances les plus élémentaires, celle que respecte avant 
tout le père de famille, et que le royal libertin prend, au con- 
traire, pour texte de ses grossières plaisanteries. Tout autre est la 
lettre datée du 11 juillet 175.3, ou celle du 4 avril 1771. Louis X'V 
s'y exprime hardiment, franchement, une fois n'est pas cou- 
tume ! sur les parlements et leur opposition. Il se montre 
presque roi ; on l'accepterait tyran pour le voir sortir d'une 
torpeur si honteuse ; mais il ne trouvera aucun accent généreux 
pour blâmer le vaincu de Rosbach ou demander une revanche ! 
Parmi les autres pièces Justificatives qui composent cet 
appendice, se trouve la correspondance du maréchal avec M. de 
Paulmy et M. de Bernis, ministres de la guerre et des affaires 

1. Vie privée, t. U, p. 348. 



INTRODUCTION. LXXXl 

étrangères, à propos des opérations qui amenèrent la capitula- 
tion de Closter-Seven. Il est proi^able que ces documents ont 
été copiés soit sur les originaux conservés dans chaque minis- 
tère, soit sur les minutes. Enfm viennent les pièces relatives 
aux difficultés que le maréchal éprouva en 1774 pour conser- 
ver son cher gouvernement de Guyenne, et à son remplace- 
ment par le Heu tenant-général, qui était le duc de Xoailles- 
Mouchy. son neveu par alliance. La lettre du maréchal au Roi 
est fort curieuse, et quelques détails de celles de M. de Xoailles 
sont intéressants en ce qui concerne l'installation de vrai sou- 
verain que M. de Richelieu sétait faite à Bordeaux. 

La Vie privée n"a pas le seul mérite de renfermer des textes 
précieux ou de rétablir une biographie authentique : ce hvre 
diffère tout aussi essentiellement de celui de Soulavie par un 
ton d'impartialité et de respectabihté, que naltère jamais une 
tentation de polémique ou de scandale. Dans les affaires déli- 
cates, comme celle de M""' de Saint- Vincent, les auteurs ne 
cherchent la réhabilitation que preuves en mains, et il est bien 
rare qu'ils ne concordent pas alors avec les récits du maréchal ' . 
Un dernier mot. On a justement ridicuhsé chez Soulavie sa 
manie de faire débiter à son soi-disant héros des prophéties 
rétrospectives. Mais la Vie privée a réellement prophétisé ^ en 
prédisant au jeune comte de Chinon. au futur ministre de 
Louis XVIII, les vertus du citojen et du sage ^. 

1. Ils ne sont pourtant pas d'accord avec lui quand ils font 
entendre (t. U, p. 272 et s.) qu'il avait connu longtemps d'avance 
M™« du Barry. 

2. Vie privée, t. II, p. 424, note. 

3. Mentionnons encore, avant de finir, deux publications, à 
prétentions plus ou moins biographiques, sur le héros des 
Mémoires et de la Vie privée : l'une vendue chez Barba, comme 
étant du chevalier de Rulhières sous le titre d'Anecdotes sur 
Richelieu, et dont le Mercure du 17 mars 1792, trop indulgent de 

f 



LXXXII INTRODUCTIOÎI. 



IV 



LES PAPIERS DU MARECHAL DE RICHELIEU 
ET LE MANUSCRIT DES MÉMOIRES AUTHENTIQUES. 

Il était peu de chartriers aussi riches en pièces historiques 
que la bibliothèque du maréchal de Richelieu, et peu aussi 
qui fussent plus propres à exciter la convoitise. Aussi avons- 
nous vu que le maréchal, et après lui son héritier, furent assié- 
gés, circonvenus, et souvent dépouillés par différents hommes 
de lettres. En dernier lieu, Sénac de Meilhan avait obtenu 
communication de presque tous les dossiers qui pouvaient 
servir à écrire de vrais Mémoires, lorsque mourut à Paris, le 
4 février 1791, le fils du maréchal, l'ancien duc de Fronsac, 
Louis-Sophie-Antoine, duc de Richelieu. Au lieu de rendre ce 
dépôt à la succession, Sénac le laissa chez lui en se retirant à 
l'étranger, et le reste des papiers, par suite de l'émigration du 
nouveau duc de Richelieu, Armand-Emmanuel- Sophie- 
Septimanie, anciennement connu sous le titre de comte de 
Chinon, furent saisis et séquestrés en l'an II. L'inventaire, 
daté du 11 frimaire, comprend, (outre les anciens titres de la 

moitié, disait que les Anecdotes pouvaient être authentiques, 
mais mal écrites et encore plus mal imprimées. — L'autre, de 
quarante ans plus récente, par laMotte-Langon, esten six volumes, 
sous le titre : Mémoires historiques et anecdotiques sur le maréchal 
de Richelieu. Accueillis par l'indifférence la plus complète, ces 
volumes renferment pourtant des morceaux intéressants et authen- 
tiques, mais dont le tort est d'être empruntés à Saint-Simon, à la 
Vie privée, etc. — Enfin M. de Lescure a publié en 1869 en quatre 
volumes in-12 des Nouveaux mémoires du maréchal de Richelieu, 
pastiche romanesque sans valeur historique, dont les sources 
principales sont aussi les publications de Soulavie, la Vie privée 
et les Mémoires, authentiques ou non, des contemporains. 



J 



INTRODUCTION. LXXXIII 

famille et les papiers de la succession du cardinal de Richelieu, 
ainsi que les titres de la Sorbonne et du Palais-Royal), cin- 
quante-huit cartons en forme de livres, contenant des lettres, 
mémoires et notes relatifs à différentes affaires politiques trai- 
tées du temps du cardinal, — plusieurs gros volumes ou liasses 
de comptes et états de l'Épargne, — onze cartons de lettres 
missives, papiers de procédure et pièces diverses, — et enfin 
un « buste en bronze et cuivre, adapté sur un piédestal de 
marbre tourné, représentant le ci-devant cardinal. » 

Le dossier joint à cet inventaire * nous fournit encore d'autres 
renseignements instructifs. On y voit par exemple que les titres 
féodaux et nobiliaires furent réunis par les commissaires char- 
gés du triage, pour être détruits par le feu ^ ; au contraire, les 
« manuscrits historiques », rangés sous la rubrique Arts et 
sciences, furent conservés soigneusement ; on peut juger de 
leur importance par l'énoncé de quelques cotes '. Quant aux 

1. Arch. Nationales, série T 184, papiers Richelieu. 

2. Titres de noblesse, féodalité, dignités : « 1° Un grand livre 
in-folio, relié en maroquin rouge, et qui contient toute la généa- 
logie de la maison de France depuis Hugues Capet jusqu'à 
Louis Xni, avec la peinture des armoiries de chaque branche et 
génération ; 2° une grosse liasse de parchemins et de titres anciens 
et nouveaux, purement relatifs à la noblesse et à la féodalité, et 
que nous avons réunis, pour être brûlés conformément à l'arrêté 
du département. » 

3. Cote 89. Sept liasses de lettres originales écrites au cardinal 
de 1621 à 1628. — Cotes 90 et 91. Neuf liasses item de 1629 à 
1638. — Cote 92. Deux liasses de lettres écrites à différentes 
époques, et notamment par le duc et la duchesse de Savoie, l'am- 
bassadeur de Savoie, Gaston de France, la reine-mère, etc. — 
Cote 93. Quatre liasses item : 1° Procès de M. de Chalais, conte- 
nant des lettres, et, entre autres, celles du maréchal d'Ornano ; 
2° lettres de M. de Montbazon et de Henri de Rohan ; 3" 16 lettres 
de M™« de Chevreuse ; 4° lettres au cardinal et autres personnes 
de la Cour. — Cote 94. Quatre liasses relatives à l'affaire du 
chevalier de Jars et de M. de Châteauneuf. La 3« comprend les 



LXXXIV INTRODUCTION. 

papiers qui se trouvaient chez Sénac de Meilhan, on les mit 
également sous les scellés ; mais ils ne furent inventoriés qu'en 
l'an VII. par les membres du Bureau du triage des titres et 
les commissaires du Bureau des domaines. « Nous avons vu. 
dit le procès-verbal du 4 frimaire, que la majeure partie de ces 
papiers consistoit en une correspondance militaire ou politique 
entre le ci-devant maréchal de Richelieu, les ministres, généraux, 
ambassadeurs et inférieurs, embrassant le temps de ses ambas- 
sades, des guerres d'Italie et d'Hanovre, de son gouvernement 
de Languedoc, tous papiers par faUemenl inutiles aujourd'hui/, 
que nous avons néanmoins laissé au Bureau du triage des titres 
pour satisfaire en cela à l'arrêté du Directoire exécutif du sept 

messidor de l'an deux sigiié : Blondet. Jourdain. M.-E. 

DE ViLLiERS *. » Les commissaires ayant mis à part et envoyé 
au Bureau des archives des Domaines nationaux onze cartons 
où ils avaient entassé les titres de la famille Sénac de Meilhan 
ainsi que « beaucoup de papiers d'intendance sans utilité quel- 
conque », et laissé au Bureau du triage, avec les papiers du 
maréchal, « quelques pièces intéressantes dans la partie histo- 
rique et diplomatique, comme étant de son attribution » , il est 

lettres de M. de Ghâteauneuf en 1632, et la 4* les lettres de M"»«de 
Ghevreuse à Ghâteauneuf. (Gf. la Préface de V Histoire de Louis Ilfl, 
pour laquelle le P. Griffet eut communication de ces documents). 
— Gotes95 et 96. Huit liasses de lettres et pièces relatives au traité 
conclu à Bade entre l'Empire et la France le 7 septembre 1714. — 
Cote 97. Six petites liasses de lettres écrites au maréchal de 
Richelieu, « avec l'indication de leur couverture écrite de sa propre 
main « : 1° du cardinal de Tencin ; 2° de M. de Mirepoi.x, comman- 
dant à Nice : 3° de M. d'Argenson ; 4° du marquis d'Ahumada ; 
5° de l'ambassadeur de France en Espagne ; 6" de l'infante. Plus 
une lettre en chiflres, avec traduction, de M. de Duras, en date 
du 30 avril 1753. — Gote 98. Deux fortes liasses de papiers rela- 
tifs à l'ambassade du maréchal à Vienne, 1725-1728; etc. 
1. Procès-verbal original ; Arch. Xat., M 714. 



J 



INTRODUCTION. LXXXV 

étonnant que cette portion du butin ne soit pas allée rejoindre 
les papiers du maréchal dont ils faisaient partie intégrante. Dès 
lan IV. les cohéritières du duc de Richelieu^ obtinrent la 
remise dune partie des titres confisqués après le départ de leur 
frère. Celui-ci. établi en Russie, fit un voyage à Paris, après 
la paix de 1801. pour régler les dettes de son père et de son 
aïeul ; on sait qu'alors il abandonna aux créanciers tous ses 
droits, sans rien conserver de l'héritage immense du cardinal 
de Richelieu, et, réduit à une indigence qui devait plus tard 
faire un de ses titres de gloire, il regagna Odessa, au commen- 
cement de 1803. Son attention s'était portée sur les papiers 
du maréchal : le 21 prairial an XI, il avait obtenu la restitution 
immédiate de tous les titres et documents autres que ceux qui 
constituaient la propriété des bois et forêts ; en 1804. son man- 
dataire reçut effectivement cinquante-trois dossiers ou cotes. 
sur les cent que comprenait l'inventaire de 1791, et dans ce lot 
figuraient ceux des papiers du cardinal de Richelieu et du maré- 
chal dont rénumération a été donnée plus haut'. Mais cette 
rentrée en possession n'était point complète, et les Archives 
nationales, héritières du Bureau du triage, détenaient encore 
une grande partie des papiers de famille, que les deux sœurs 
du duc de Richelieu réclamèrent après la mort de leur illustre 
frère. Les Archives rendirent, en 1827, les pièces relatives à 
la fortune territoriale, avec l'exception ordinaire des « titres 
relatifs à des biens entachés de féodalité', » et conservèrent un 

1. Annande-Marie-Antoinette du Plessis de Richelieu, mariée 
à Louis-Pierre-Marie-Paulin-Hippolyte-Dieudonné, marquis de 
Montcalm-Gozon. maréchal de camp, et Simplicie-Gabrielle- 
Armande, mariée à Antoine-Pierre-Joseph Chapelle, marquis de 
Jumilhac, lieutenant général. 

"2. Yoy. ci-dessus, p. Lxxxni, note 3. On rendit les cotes 12 
à 17. 44, 48. 54 à 59, 61 à 65, 66 à 8T. 89 à 100 et dernière. 

.3. Ces titres, en très petit nombre, sont conservés dans le car- 
ton T 184. 



LXXXVI INTRODUCTION. 

certain nombre de documents historiques qui, séparés antérieu- 
rement de l'ensemble, furent peut-être oubliés et restèrent dans 
diverses séries, où ils sont encore ^ 

Les papiers saisis chez Sénac de Meilhan furent-ils compris 
dans ces restitutions successives, ou furent-ils l'objet d'une 
remise particuhère aux ayants droit de l'ancien intendant de 
Hainaut ? II serait difficile de fixer ce point, puisque la saisie 
n'avait pas été accompagnée d'un inventaire suffisant. Ce qui 
est plus certain, c'est que plusieurs des dossiers qui avaient été 
communiqués à Sénac, à diverses reprises, entre le 17 mars et 
le 7 septembre 1789 ^, ne semblent pas être jamais revenus à 
leur place légitime, et de là viennent les curieux documents qui 
sont entrés soit dans les cabinets d'amateurs, soit dans le 
commerce^. Il paraît qu'après la mort de Sénac de Meilhan, un 
abbé Kinsingen rapporta de Vienne à Paris une partie des por- 
tefeuilles qui étaient restés entre ses mains ; ils passèrent 
ensuite aux Laborde, et des Laborde à M. Lecouteulx de Can- 
teleu ; sous la Restauration, celui-ci en céda la majeure partie 
au duc de Richelieu d'alors "*. D'autres arrivèrent dans le 

1. On peut signaler les registres KK 1369 à 1372, qui contiennent 
la correspondance originale de M. de Richelieu avec M. d'Argenson, 
le maréchal de Belle-Isle, M. de Puyzieulx, M. Bertellet et 
diversitaliens,pendant sa mission à Gènes en 1747-48: et KK 1394, 
copie de sa correspondance diplomatique pendant son ambassade 
à Vienne en 1725-1726. Les registres KK 4215-1216, qui viennent 
aussi de ses archives, renferment la correspondance adressée de 
1635 à 1640 au cardinal de Richelieu par divers personnages et 
agents royaux du midi de la France. 

2. Il y a encore, chez les héritiers du maréchal, un bordereau 
complet des dossiers communiqués, avec les dates précises. 

3. Les catalogues de vente Etienne Charavay des 20 mai 1874 
et 22 avril 1882 mentionnent un lot de soixante-neuf lettres adres^ 
sées à Richelieu par ses maîtresses. 

4. Après avoir été successivement transférés, par Sénac de 
Meilhan, en Angleterre, en Autriche et en Russie, les papiers 



I 



INTRODUCTION. LXXXVII 

cabinet de M. Feuillet de Conches. Enfin le célèbre collection- 
neur Leber avait hérité d'un lot qui avait dû rester à Paris chez 
SénacdeMeilhan. Celot. des plus curieux, sinon des plus impor- 
tants, est aujourd'hui conservé à la bibliothèque de Rouen, et 
quelques-unes des lettres qu'il comprend ont été publiées de 
notre temps ^ 
On voit donc, par tout ce qui précède, que les papiers du 

furent, paraît-il, acquis par M. de Laborde de Méréville, qui les 
vendit à M. Le Couteulx de Canteleu. sénateur, qui avait déjà 
entrepris d'en faire le dépouillement et de mettre en relief leur 
valeur historique et biographique, lorsque la menace d'un pillage 
le força à les transporter pêle-mêle d'Auteuil, où il habitait, dans 
sa propriété de Normandie. Sous la Restauration, le duc de 
Richelieu apprenant leur existence, les réclama à l'amiable, et 
M. Le Couteulx, alors pair de France, s'empressa de promettre 
une réintégration complète à mesure que l'ordre se rétablirait 
dans ce fouillis. En retour, il ne demandait que l'appui du ministre; 
mais celui-ci insista pour rembourser le prix d'acquisition. La 
lettre de M. Le Couteulx et celle du duc ont passé plus tard dans 
la vente d'une partie des pièces qui, pour quelque cause indéter- 
minée, restèrent entre les mains du détenteur, Sur la lettre de 
M. de Richelieu, une annotation de M. Le Couteulx, peu intelli- 
gible du reste, nous apprend que « les mémoires de famille furent 
réservés a M. de Richelieu et faisaient l'objet d'un écrit qui 
devait se confondre avec les ouvrages de M. Sénac de Meilhan. » 
Ce qui est plus clair et plus certain, c'est que le ministre avait 
commencé par réclamer et, sans doute, mettre à la disposition du 
Roi, la correspondance de Louis XY, de M'^^ de Gharolais. de la 
princesse de Modène, etc., qu'on devait préserver de toute publi- 
cité. Il est étonnant que les mêmes précautions n'aient pas été 
prises pour ces paquets de lettres galantes qui n'ont presque rien 
à faire avec l'histoire et dont la dispersion aux enchères a été le 
fait des héritiers du détenteur. 

1. Voy. le Catalogue des livres imprimés, manuscrits , for- 
mant la bihîiothèqiie de M. Leber, 18.39 : X" 5815. Lettres galantes 
autographes : 1° du duc de Richelieu ; 2° de plusieurs maîtresses de 
ce duc, notamment de M™« de la Popelinière ; 3« de M™*^ de Prie, 
de Parabère. d'Averne. maîtresses du Régent, et de quelques 



LXXXVIII INTRODUCTION. 

maréchal de Richelieu, depuis le règne de Louis XVI jusqu'à 
nos jours, n'ont cessé de subir des dilapidations regrettables. Il 
n'est que trop facile de constater des lacunes, sinon de les expli- 
quer, dans le fonds même de ces archives qui est revenu aux 
mains des héritiers et des représentants actuels du dernier 
ministre. Celui-ci en avait peut-être laissé une partie en Russie; 
c'est là peut-être qu'il faudrait chercher ceux des documents 
diplomatiques et politiques du cardinal, saisis en 1791, et 
restitués en 1806, Il en donna également quelques pièces à des 
amateurs ou àdespersonnagesde haut rang i,et il ne paraît pas 
s'être occupé de remettre dans le reste des collections l'ordre qui 
avait déjà disparu au temps du maréchal. Quoi qu'il'en soit, 
et malgré tant de réductions, ces archives sont encore des plus 
précieuses et présentent des séries d'une valeur incontestable. 
Nous ne saurions trop manifester notre gratitude aux descen- 
dants du maréchal pour la haute libéralité qui nous en a livré 
les clefs. 

Au milieu de ces richesses et de ces correspondances inesti- 
mables, la première idée ne pouvait être que de chercher une 

autres dames de la cour, etc. (Portefeuille maroquin rouge à 
clef). — N" 5816. Lettres autographes secrètes et galantes de la 
duchesse de Ghâteauroux et de Louis XV au duc de Richelieu, 
etc. (Portef. maroquin rouge à clef.) — n° 5817. Lettre auto- 
graphe de la marquise de Pompadour au maréchal de Fitz-James, 
du 21 juillet 1756, etc. Ces numéros du Catalogue Leber forment 
maintenant les nis. 3334-3336 de la bibliothèque de Rouen. Les 
deux premiers articles avaient été indiqués dans Y Aperçu d'une 
bibliothèque curieuse formée par un amateur pour un travailleur , 
publié par le Bulletin du Bibliophile, année 1836, n° 6 de la 
2« série. Quelques lettres de M^« de la Popelinière à M. de 
Richelieu étaient aussi arrivées aux mains du baron J. Pichon. 

1. Dès 181 4, les archives du château d'Epoisses avaient fourni 
une lettre deM°« de Maintenon adressée au duc de Richelieu, qui 
fut publiée par Gh. Millevoye dans ses Lettres inédites de ;¥•»« de 
Sévigné. 4« partie. 



INTRODUCTION. LXXXIX 

réponse à la question si souvent posée : Est-il vrai que le 
maréchal de Richelieu ait écrit ou dicté ses Mémoires, et ce 
document est-il pour quelque chose dans les œuvres apo- 
cryphes publiées sous le couvert d'un nom si célèbre ? C'est 
aussi ce que nous avons fait, et la description du manuscrit 
dont nous allons parler maintenant, fournira la réponse 
demandée. 

Un fort cahier, de format grand in-quarto, contenant cent 
soixante-quatorze pages écrites, séparées de place en place par 
quelques feuillets blancs qui semblent indiquer l'intention de 
réunir après coup les divers épisodes par des liaisons et des 
transitions, tel est le corps des Mémoires, ou plutôt des frag- 
ments autobiographiques qui composent le volume que nous 
offrons aujourd'hui au public. Le texte a été écrit sous la dictée 
du maréchal, qui se désigne généralement à la troisième per- 
sonne et ne parle à la première que rarement, par distraction. 
La grande ignorance ou l'ouïe fort mauvaise du secrétaire se 
trabissent à chaque ligne : presque tous les noms propres sont 
défigurés ; la plupart des phrases pèchent tellement par la 
syntaxe et l'orthographe, que le sens en est parfois difficile à 
saisir. Les répétitions fréquentes des mêmes mots, parfois des 
mêmes choses, alourdissent le récit et fatiguent le lecteur. Tout 
montre que cest l'œuvre d'un vieillard dont l'esprit n'a plus 
toute sa vigueur première. En outre la rédaction primitive est 
surchargée, presque à chaque page, dans les marges ou les 
interlignes, par des additions et des corrections de l'écriture 
incorrecte et parfois tremblée du maréchal. Ces fréquentes 
annotations prouvent quil s'occupa lui-même à plusieurs 
reprises de reviser sa dictée ; mais, si elles complètent le récit, 
elles n'aident pas à sa clarté ni à sa correction. Enfin, dans 
les derniers temps de sa vie, il a ajouté à la suite du manuscrit, 
demeuré inachevé, quatre pages autographes résumant quelques- 



XC INTRODUCTION. 

uns des incidents les plus curieux de sa longue existence. Un 
peu plus tard encore, et d'une main singulièrement affaiblie, 
il a inscrit en marge de la première page du cahier ces mots : 
« Ce mémoire doit appartenir à M™* la M*'* de Richelieu a qui 
je lai doné. » 

C'est ici l'occasion de dire quelques mots de cette écriture et 
de cette orthographe dont les contemporains, les biographes ou 
les contrefacteurs du maréchal lui ont fait un crime irrémissible. 
L'écriture est réellement mauvaise ; elle ne fait pas honneur au 
calligraphe qui mit la première plume dans la main du jeune 
Richelieu, Assez lâchée, tantôt écrasée, et tantôt à peine esquis- 
sée, elle est essentiellement journalière, et les difficultés du 
déchiffrement augmentent avec l'âge de l'écrivain, après avoir 
grandement varié selon les circonstances. L'expression de 
Voltaire (lettre du 5 juin 1744) est assez exacte : « Il est vrai que 
vous écrivez comme un chat ; mais aussi je me flatte que vous 
commandez les armées comme le maréchal de Villars ; car, eu 
vérité, votre écriture ressemble à la sienne, et cela va tous les 
jours en embellissant ; bientôt je ne pourrai plus vous déchif- 
frer. » On peut vérifier sur pièce la vérité de ces dires, d'après 
les spécimens donnés dans le Musée des Archives nationales, 
n"^ 965 et 1006, ou d'après les autographes qui passent de temps 
en temps en vente. Mais, même aux plus mauvais moments, 
cette écriture n'a rien qui surprenne, rien qui dépasse l'incorrec- 
tion presque générale chez les grands seigneurs de la cour de 
Louis XV. 

On en peut dire autant de l'orthographe. Linguet, dans un 
article nécrologique sur le maréchal {Annales politiques, année 
1788, p. 117), lui reprochant de s'être laisser agréger, à l'âge 
de vingt-quatre ans, à la « coterie académique », disait qu'il 
n'avait aucune idée de l'orthographe, qu'il écrivait comme l'ar- 
tisan le plus grossier, etc. Et Chamfort, dans son compte- 



i 



INTRODUCTION. XCI 

rendu de la Vie privée [Mercure, 2 avril 1791, p. 36) : « Tous 
ceux qui ont vu des lettres particulières de M. de Richelieu 
savent que cet homme, si brillant dans la société, écrivait 
comme un de ces hommes, si méprisés par lui, que des cir- 
constances ont privés des premiers éléments de l'éducation. » 
L'auteur delà Vie privée a reproduit ^ d'après le texte original, 
plusieurs fragments du discours de réception à l'Académie. Or, 
les fautes ne sont ni bien nombreuses, ni bien grossières, 
même pour un académicien du xviii* siècle. Beaucoup ne sont 
que des archaïsmes conservés du règne de Louis XIV et tolérés 
ou même adoptés par les premières éditions du Dictionnaire 
de r Académie. Mais le défaut empira avec l'âge, et il faut 
reconnaître que, dans les dernières années, la décadence de 
récriture et de l'orthographe se complique encore par une inat- 
tention qui se traduit en lettres passées, en mots omis ou ina- 
chevés, en phrases incomplètes. 

Le travail de révision dont nous avons parlé plus haut, 
exécuté sans doute par M. de Richelieu à bâtons rompus et à 
une époque où son âge extrêmement avancé ne lui laissait plus 
toute la lucidité désirable, n'a fait souvent qu'embarrasser un 
récit qui manquait déjà de suite et de clarté. S'il a l'avantage 
d'assurer l'authenticité de ces fragments, il ajoute singulière- 
ment à l'incorrection et à l'obscurité du récit. Malgré ce défaut, 
nous avons pensé que, le respect scrupuleux des textes devant 
être pour un éditeur une règle absolue, il ne convenait pas de 
modifier en aucune façon le style embrouillé et obscur du 
maréchal. Quelquefois seulement nous avons jugé indispensable 
de léclairer par une note explicative ou par l'addition, très rare 
et entre crochets, d'un mot évidemment oublié ou indispensable 
pour la clarté de la phrase. 

i. Tome I", p. 171 



XCIl INTRODUCTION. 

Dans la présente publication, on aura donc pour la première 
fois un texte parfaitement authentique des fragments de 
Mémoires du maréchal. Mais il faut qu'on se persuade bien 
que ce n'est là qu'une ébauche : les Mémoires eux-mêmes 
sont encore à écrire. Nous ne dirons pas, pour faire valoir notre 
manuscrit, que nul ne les eût mieux dictés que le maréchal 
lui-même ^ Grand écrivassier, grand raconteur, surtout lorsqu'il 
jouissait d'une oisiveté relative, l'incroyable légèreté qui faisait 
le fond de son caractère ne comportait jamais un récit de 
longue haleine. Ce qui est vrai, ce qu'on pourra constater ici, 
c'est que les souvenirs, chez ce vieillard éternellement jeune, 
étaient très abondants, très vivaces, presque toujours nets et 
précis ; mais seul un habile metteur en scène, comme Sénac 
de Meilhan, un grand seigneur d'esprit, comme le prince de 
Ligne, ou quelqu'un de ces contemporains dont les types 
étincelants se détachent sur le fond si divers de la dernière 
société française, eussent pu dégager d'un récit embarrassé et 
rudimentaire ces Mémoires que le lecteur croit toujours tenir 
et qu'il n'aura jamais. La mine est là et riche à souhait ; mais 
les ouvriers ont disparu qui eussent été capables de tirer de sa 
gangue le précieux métal. 

Il est possible de déterminer à peu près l'époque à laquelle 
ces souvenirs furent dictés par le maréchal, et le motif qui 
lui fit faire ce retour sur certains incidents de la première par- 
tie de son existence. Lui-même nous en donne l'explication 
dans un mémoire qu'il fit présenter par M. de Vergennes au 
roi Louis XVI, en 1783. Il s'agissait alors d'obtenir une pen- 
sion supplémentaire pour M"' de Richelieu (M"" de Lavaux^ 
qui ne pouvait espérer aucune part dans la fortune de son mari, 
entièrement composée de biens substitués. Ce mémoire existe 

1. Lescure, dans la Préface de ses Nouveouw mémoires du 
maréchal de Richelieu, dont il a été parlé ci-dessus, p. lxxxi, 
note 3. 



INTRODUCTION. XCIII 

encore : i° k l'état de brouillon dans les papiers du maréchal ; 
2" en copie incomplète, écrite de la main d'un secrétaire, dans le 
carton K 14.3. n° 9. aux Archives nationales. Il a dû être dicté 
par le maréchal, et Ton rencontre en plusieurs endroits du 
brouillon des corrections autographes. Mais, pour passer sous 
les yeux du Roi, il fut sans doute revisé avec soin par un 
secrétaire. Nécessairement, le maréchal ne pouvait s"y hvrer 
en toute expansion au fil de ses souvenirs, ni surtout aborder 
quelques-uns des événements qui avaient le plus influé sur 
ses destinées. Il se borna à y retracer les services quïl avait 
rendus à Vienne, en Languedoc, à Fontenoy. a Gênes, à 
Minorque et en Hanovre. Ce fut le point de départ d'un autre 
travail, celui que nous pubhons aujourd'hui, que le maréchal 
entreprit entre 1783 et l'époque de sa mort, et que sans doute il 
eût fini par développer plus amplement, si le temps ne lui avait 
fait défaut. 

Les prétendues instances de Soulavie ou de ses rivaux furent- 
elles pour quelque chose dans la rédaction des souvenirs du 
maréchal ? La légèreté du vieillard, que ces chasseurs de scan- 
dales se disputaient pour en faire leur héros, permet de croire 
qu'il put céder à des incitations d'aussi bas étage. D'ailleurs, 
on a la preuve que notre manuscrit fut communiqué à 
l'auteur des Mémoires apocryphes S et à celui de la Vie privée: 
mais l'un et l'autre, surtout Soulavie qui les connut seulement 
pendant l'impression de son ouvrage, ne purent en extraire que 
des fragments fort courts, sans avoir le temps ou la permission 
d'en prendre une copie intégrale. Plus récemment. Durozoir 
en eut communication lorsqu'il écrivit l'article du maréchal de 
Richelieu dans la Biographie universelle ^, et voici ce qu'il en 
disait : « La famille du maréchal possède des Mémoires qui 

1. Voy. les Mémoires, t. IX, p. 503 et cote dernière. 

2. Ed. 1824, t. XXXVm. p. 53, 



XCIV INTRODUCTION. 

sont très volumineux. Ils sont écrits en partie de sa main, en 
partie sous sa dictée, mais corrigés entièrement par lui-même. 
Leur publication serait la meilleure réponse aux mensonges de 
Soulavie. » Malgré les inexactitudes que renferment ces lignes, 
le manuscrit qu'on va lire, sans être « très volumineux » , est 
certainement celui dont voulait parler lauteur de l'article. En 
mettant à nu les « mensonges de Soulavie », sa publication 
sera aussi, croyons-nous, une juste satisfaction donnée aux 
intentions du maréchal et aux légitimes réclamations de l'histoire. 



TABLE DE L'INTRODUCTION 



Pages. 

I. Soula-sie et ses publications historiques i 

II. Soulavie et les Mémoires du maréchal de Richelieu. liv 

ni . La « Vie privée du maréchal de Richelieu • lxxiii 

IV. Les Papiers du maréchal de Richelieu et le manu- 
scrit des Mémoires authentiques lxxxii 



MÉMOIRES AUTHENTIQUES 



DU 



MARÉCHAL DE RICHELIEU 



I. 

LE DUC DE RICHELIEU 
AMBASSADEUR A VIENNE ' 

(1725-1728). 

Le mariage du feu Roi ' avoit été arrêté avec la 
fille du roi d'Espagne ; ni l'un ni l'autre n'étant 
encore dans l'âge nubile, il avoit été convenu que 
l'infante achèveroit son éducation en France, pour 
qu'elle pût être plus agréable au Roi son mari. Des 
circonstances particulières et une petite maladie de 
S. M. causèrent l'effroi de sa perte, que l'on pou- 
voit craindre à tous moments ; d'autres circonstances 
encore firent prendre la résolution de marier le Roi 

1. Pour ce premier fragment nous donnons d'abord le texte 
du manuscrit des Mémoires ; mais, comme il est assez succinct, 
nous le faisons suivre de celui du .Mémoire que le maréchal 
adressa en 1783 à Louis XVI sur divers événements de sa 
carrière, qui est plus complet et plus détaillé. 

2. Louis XV. Nous rappelons que le maréchal écrit après 
1783. ^ 

i 



2 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

et de renvoyer l'infante, ce qui mit le roi et la reine 
d'Espagne dans la plus grande colère. Aussi son- 
gèrent-ils dès lors à la vengeance qu'ils en pourroient 
prendre et à marier leur second fils avec l'archidu- 
chesse héritière de tous les états de l'Empereur. Le 
roi d'Espagne envoya pour amhassadeur à Vienne 
M. de Ripperda, favori de la reine [d'Espagne], avec 
ordre de tenter la réussite de ce projet de mariage, 
avec le secours des trésors du Pérou pour tâcher de 
gagner les ministres, barrer la cour de France en 
toutes occasions, et même les faire naître, s'il étoit 
possible. 

Ce fut dans cette circonstance que M. le duc de 
Richelieu venoit d'arriver à Vienne ^ Il y fut reçu 
fort honnêtement 2, mais avec une réserve et une 
méfiance qui alloient au delà de ce que l'on peut 
imaginer, et avec la possibilité d'avoir un esclandre 

1. La correspondance relative à son ambassade est au Dépôt 
des Affaires étrangères : Autriche, Corresp. polit., vol. 146-158 
et supplément 9, et Mém. et doc, vol. 7, 19 et 20. Sur ses 
négociations, on trouvera des renseignements dans les ouvrages 
suivants : comte de Bâillon, Lord Walpole à la cour de France, 
écrit d'après les documents de l'ambassadeur anglais ; G. 
Syveton, Une cour et un ai>enturier au XV IIP siècle (1896), 
d'après les archives de Vienne, ouvrage très important pour 
l'ambassade de Ripperda, ainsi que le suivant : La arnbajada 
del baron de Ripperda a Vicna, par Rodriguez Villa, dans le 
Bulletin de l'Académie royale d'histoire de Madrid, 1897 ; A. 
Baudrillart, Philippe V et la cour de France, t. III ; les tomes IV 
et V des Mémoires de Villars, publiés par le marquis de Vogue ; 
Jean Dureng, Le duc de Bourbon et V Angleterre, 1911, etc. 

2. Villars l'avait recommandé chaudement au prince Eugène 
(M" de Vogiié, Villars d'après sa correspondance, t. II, p. 156- 
157). 



J 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE 3 

OU une bataille avec l'ambassadeur d'Espagne pour 
la préséance, qu'il avoit ordre de sa cour de sou- 
tenir à quelque prix que ce fût ^ 

M. le duc de Richelieu alloit quelquefois aux 
assemblées ; dans les commencements surtout, per- 
sonne n'auroit été lui dire un mot à l'oreille. On 
peut aisément concevoir l'embarras de sa situation, 
et principalement celui où il devoit être pour rem- 
plir sa mission, qui étoit de connaître les véritables 
vues de la cour de Vienne-, qui, de son côté, étoit 
embarrassée de la révocation d'un octroi que 
l'Empereur avoit donné pour faire un établissement 
de commerce à Ostende ^ et que les Anglois et les 
Hollandois vouloient absolument qu'il révoquât, 
quelque injuste que cela fût. Les Anglois sentoient 

1. Ici il y a un paragraphe effacé par le maréchal : « Tout 
cela mit une gêne et une amertume dans sa vie qu'il est aisé de 
concevoir. Il navoit de société intime à Vienne que le ministre 
d'Angleterre et celui de Savoie, quelquefois le nonce, dont il 
connoissoit l'honnêteté et la justesse de vues. » Une seconde 
addition autographe semble également avoir été effacée par le 
maréchal : « Il falloit n'avoir pas l'air de craindre de rencon- 
trer l'ambassadeur, et il falloit craindre bien davantage » 

2. Soulavie a publié [Mémoires, t. IV, p. 112 et 117) une 
partie des instructions que M. de Richelieu emportait à Vienne. 
Elles ont été reproduites intégralement par Albert Sorel, Recueil 
des instructions données aux ambassadeurs de France : Autriche, 
p. 199-235. 

3. Cet octroi avait été accordé à une compagnie de négo- 
ciants fondée par un breton, le capitaine Hollet de la Merveille, 
de Saint-jNIalo, qui avait voyagé en Arabie en 1709-1710 et qui 
publia une relation (anonyme) de ce voyage en 1715. Voy. 
Lémontey, Ms^o/rerfe la Régence, t. II, p. 226, et M. Huisman, 
LaRelgique commerciale sous F empereur Charles VI: la compa- 
gnie d' Ostende, 1902. 



4 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

qu'ils avoient grand besoin de la France ; mais ils 
vouloient que les François pussent croire avoir 
encore davantage besoin d'eux pour conserver la 
paix, qu'ils s'efforçoient de persuader que l'Empereur 
vouloit rompre en disputant son octroi. 

La cour de France et l'Empereur, qui étoient 
alors inférieurs en forces maritimes aux Anglois, 
pouvoient, plus qu'eux, craindre la guerre, et ces 
motifs assujettissoient à des ménagements difficiles 
à exprimer. 

Dans une position favorable, M. le duc de 
Richelieu étoil pour ainsi dire soumis aux ministres 
d'Angleterre et de Savoie. Le nonce Grimaldi, dont 
la vertu et l'excessive dévotion assuroient encore 
davantage la vérité des discours, fut le premier à 
qui M. le duc de Richelieu marqua quelques doutes 
sur les intentions de la cour de Vienne, et qui 
commença à éclairer l'ambassadeur de France sur 
les personnes qui y avoient le plus de crédit. M. le 
duc de Richelieu en profita. L'hiver, dans le temps 
des courses de traîneaux qui eurent lieu, on lui pro- 
posa d'y prendre part ; il l'accepta et y parut, 
comme cela étoit nécessaire, avec la plus grande 
magnificence. Il sentoit d'autant mieux l'avantage 
qu'il en pouvoit tirer pour sa mission, qu'il n'en 
auroit peut-être pu trouver de plus sûrs que celui 
d'avoir dans ces courses différentes dames, que le 
hasard donne à mener seules, et avec lesquelles, 
dans ces moments de partie de plaisir, la politique 
de la conversation est moins gênée. M. le duc de 
Richelieu eut lieu en effet, par ce moyen, de multi- 
plier ses connoissances et de former des liaisons qui 



1725-28 \MBASS\DE 11 VIENNE ■"> 

pouvoient remplir l'objet d'avoir celle de la cour ' . 
Enfin, il fut assez heureux pour deviner juste, et, 
combinant ce que lui avoit dit le nonce Grimaldi 
avec ce qu'il apprenoit d'ailleurs, il crut pouvoir 
discerner par lui-même que les Anglois et les 
Savoyards vouloient le conduire. Il imagina entrevoir 
que l'Empereur étoit bien éloigné de vouloir la guerre, 
qu'il ne songeoit qu'à assurer sa succession pleine 
et entière au mari de sa fille *, et qu'il étoit humilié et 
outré de l'audace avec laquelle on vouloit lui faire 
révoquer une chose aussi juste que l'établissement 
d'une compagnie de commerce à Ostende. M. le duc 
de Richelieu crut voir aussi qu'il y avoit deux partis 
dans le conseil de l'Empereur ^ ; celui des Espagnols 
et Italiens, et ces derniers y étoient les plus favo- 
risés de l'Empereur, et que celui des Allemands 
n'étoit pas fâché de la contradiction que l'Empereur 
éprouvoit, parce que le parti du conseil qui étoit 
pour les Allemands, n avoit pas été consulté '* et 

1. Le cardinal de Polignac, dans une lettre à l'abbé de 
Rothelin du 4 septembre 1 727, rapporte que les succès mondains 
de M. de Richelieu à Vienne furent attribués à la magie [Docu- 
ments dliistoire, par l'abbé Griselle, t. II, p. 273 ; voyez ci- 
après, p. 30). 

2. L'archiduchesse Marie-Thérèse, qui devait épouser en 
1736 le duc François de Lorraine. 

3. Le conseil des affaires était composé du prince Eugène, 
du marquis de Perlas et des comtes de Sinzendorf et de 
Stahrenberg. On ne leur adjoignait que pour les questions 
d'administration intérieure le comte de Windischgrâtz, président 
du conseil aulique, et le comte de Schônborn, vice-chancelier. 

4. En marge est écrit de la main du maréchal : « le marquis 
de Perlas, ministre du conseil d'Espagne, dont l'Empereur 
avoit été déclaré roi pendant la guerre que l'on appelle de la 



6 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

n'avoit pas approuvé cet octroi, de façon qu'ils 
étoient fort embarrassés pour faire sortir de là 
l'Empereur avec honneur. Tous pensoient qu'il n'y 
auroit point de certitude que la succession de 
l'Empereur fût suffisamment assurée ; mais les moyens 
étoient fort combattus de toutes parts. Pendant ce 
temps-là, M. de Ripperda, avec l'argent du Pérou, 
tâchoit de se faire des créatures ; et d'ailleurs tous 
les cadets des grandes maisons d'Espagne qui avoient 
suivi le parti de l'Empereur, et qui étoient fort dési- 
reux de retourner dans leur patrie, comme il arriva 
par la suite, souhoitoient fort que l'Empereur se liât 
intimement avec l'Espagne, et ils y concouroient 
autant qu'il étoit possible, surtout pour le projet 
de faire épouser l'héritière de l'Empire à un fils du 
roi d'Espagne, et d'éviter à quelque prix que ce 
fût la guerre, que l'Empereur craignoit, bien loin 
de la désirer, comme on l'avoit persuadé à la cour 
de France. Le degré de connoissance que M. le duc 
de Richelieu prenoit à la cour, se rapportoit si fort 
avec ce que disoit M. le nonce Grimaldi, qui étoit 
un saint, et qui désiroit la paix de la chrétienté, 
mais avec le courage et les sentiments d'un homme 
de naissance et de lumière, et avec les lumières que 
M. le duc de Richelieu avoit d'ailleurs, qu'il crut 
devoir en faire part à M. l'évêque de Fréjus, depuis 
cardinal de Fleury, qui lui répondit qu'il souhaitoit 
que cette paix pût se faire, mais qu'il craignoit fort 
que l'on ne cherchât à abuser M. le duc de Richelieu, 

Succession, et qu'à ce titre les nationaux avoient la préférence 
dans le cœur de l'Empereur. » 



1725-28 AMBASSADE A VIE>'>'E 7 

ce qui étoit aisé à croire dans un homme de son 
âge et avec son peu d'expérience encore dans les 
affaires. M. le duc de Richelieu le craignoit lui- 
même, et cela ne faisoitque lui donner plus d'atten- 
tion pour ne rien dire légèrement. 

Cependant, le caractère et l'état du nonce lui 
donnoient quelque confiance et le faisoient aller plus 
avant pour éclairer ce qu'il savoit d'ailleurs. Il écrivit 
de nouveau à sa cour, et enfin, après avoir beau- 
coup insisté réitérativement, on permit à M. le duc 
de Richelieu de dire au nonce que, si l'Empereur 
avait d'aussi bonnes intentions que celles qu'il disoit 
pour la paix, il n'avoit qu'à les lui confier par écrit, 
parce que lui-même, duc de Richelieu, ne pouvoit 
s'en tenir à des discours vagues, qui ne menoient à 
rien et auxquels il ne pouvoit exiger que l'on se 
fiât. M. le nonce, avec l'air de contentement le plus 
grand, lui demanda s'il les rece\Toit ; quand M. le 
duc de Richelieu lui eut répondu oui, il parut comblé 
de joie. Le nonce réalisa bientôt ses promesses, et 
M. le duc de Richelieu en envoya l'effet à sa cour, 
avec le plaisir qu'on peut aisément comprendre 
qu'il devoit avoir. Ce fut un projet de paix, des pré- 
liminaires, comme tous ceux des plus grandes négo- 
ciations, sujets à beaucoup d'interprétations et exph- 
cations et à plusieurs réponses et répliques, qui se 
passèrent toujours dans le plus grand secret, jusqu'au 
moment où ils acquirent un degré de vraisemblance 
de bon sens, que la cour de France en fit part aux 
Anglois, dont le ministre et celui de Savoie à Vienne 
furent dans une colère que l'on ne sauroit exprimer 
de voir cette négociation terminée sous leurs yeux 



8 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

sans s'en être aperçus, le ministre anglois, con- 
sommé dans les négociations et croyant connoître et 
avoir la plus grande influence à la cour de Vienne, 
et celui de Savoie, le plus fin et le plus délié de son 

pays- 

Cependant les préliminaires du traité ne tardèrent 
pas à être signés à Vienne, où le duc de Bournon- 
ville, ambassadeur d'Espagne, signa avec M. le duc 
de Richelieu, et tout le fond des affaires d'Europe 
fut renvové à un congrès général tenu à Soissons, 
comme la ville la plus proche de Compiègne, mai- 
son royale de France. L'ascendant que les Anglais 
avoient alors passa à la cour de France, où le comte 
de Sinzendorf, ministre d'état de l'Empereur, vint 
pour assister au congrès, et, en arrivant, il demanda 
le gendre qui conviendroit le mieux au Roi, de la 
part de l'Empereur ^ . Dans ce moment-là, S. M. donna 
à M. le dilc de Richelieu le cordon bleu -. 

1. C'est-k-dire, il demanda, de la part de l'Empereur, quel 
gendre celui-ci pourrait choisir pour lui donner sa fille, qui 
conviendrait le mieux au roi de France. 

2. Le Roi lui annonça lui-même cette faveur, le 3 janvier 
1718 : « Mon cousin. Les services importants que vous m'avez 
rendus dans l'ambassade extraordinaire près de mon frère 
l'Empereur me sont si agréables, que j'ai estimé ne pouvoir 
vous en marquer d'une manière plus distinguée ma satisfaction 
qu'en vous nommant chevalier de mes ordres de Saint-Michel 
et du Saint-Esprit dans le chapitre que j'ai tenu le premier de 
ce mois, où vous avez été unanimement élu. J'ai bien voulu 
aussi vous dispenser de ce qui peut vous manquer de l'âge de 
trente-cinq ans requis par les statuts. Et, me promettant que 
ces preuves de ma satisfaction vous engageront à me continuer 
vos services avec le même zèle que vous avez fait paroître 
jusqu'à présent, je prie Dieu, etc. » — Le 4 avril 1728, en 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE 9 

Le Roi désiroil beaucoup que M. l'évêque de 
Fréjus fût cardinal avant les promotions que le Pape 
en devoit faire ; mais il y manquoit le consentement 
de l'Empereur, qui n'avoit pas voulu encore l'accor- 
der. M. le duc de Richelieu avoit promis qu'il l'au- 
roit à la fin de septembre, par des raisons de cour 
qu'il savoit ; il eut le plaisir de l'envoyer effectivement, 
comme il l'avoit dit, et de recevoir une lettre de la 
cour, par laquelle on lui mandoit que Ton voyoit 
bien que la cour de Vienne ne vouloit point l'accor- 
der, et que le Roi ne vouloit plus que cela fût 
demandé ; qu'enfin il falloit n'en plus parler. 
Lorsque M. le duc de Richelieu reçut cette lettre, 
son valet de chambre étoit déjà parti pour Rome, 
et le cardinal de Polignac, qui y étoit chargé des 
affaires de France avec le plus grand crédit, obtint 
du Pape, le lendemain de l'arrivée du courrier, un 
consistoire, et fit à M. le duc de Richelieu la galan- 
terie de renvoyer son même valet de chambre, qui 
avoit apporté la nouvelle que le chapeau étoit accordé, 
à M. l'évêque de Fréjus, qui parut y être fort sen- 
sible ^ . 

annonçant à son ambassadeur que lord Waldegrave partait pour 
porter à Vienne les ratifications, et en le félicitant de nouveau 
du « grand ouvrage » auquel M. de Pùchelieu venait de tra- 
vailler si heureusement, le Roi lui envoya des lettres de congé, 
et, par faveur exceptionnelle, lui permit de porter le cordon 
bleu sans avoir été reçu. 

1. Cf. Soulavie, t. IV, 2™^ partie, p. 154 à 163. — Il parle 
peu clairement de cet épisode, disant seulement que l'évêque 
de Fréjus avait fait nommer M. de Richelieu pour avoir un 
appui auprès de l'Empereur, tandis que le cardinal de Polignac 
travaillait à Rome, et que l'affaire fut enlevée à Vienne par la 



10 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

comtesse Bathyani, le duc « s'étant comporté avec elle en con- 
séquence. » Puis, il cite, sans doute d'après les Archives des 
affaires étrangères, la lettre de remerciements que le nouveau 
cardinal écrivit à M. de Polignac, et il dit qu'il y en eut une 
« à peu près semblable » pour M. de Richelieu. Celle-ci est 
datée du 21 septembre 1726 ; nous la reproduisons d'après 
l'autographe, à la fin duquel la signature A. H. a, commencée 
par inadvertance, est raturée et remplacée par la nouvelle for- 
mule : le Cardinal de Fleury. « Non seulement. Monsieur, c'est 
vous qui avez obtenu le consentement de l'Empereur, mais 
c'est encore par votre courrier envoyé à Rome que j'ai appris la 
la première nouvelle de ma promotion au cardinalat, et tout 
concourt à vous [faire] regarder comme celui à qui je dois 
cette nouvelle dignité. Je vous en fais donc encore mes très 
humbles remerciements, et vous supplie d'être persuadé de ma 

parfaite reconnoissance Le Roi est instruit de la manière 

pleine de zèle et de sagesse avec laquelle vous avez exécuté ses 
ordres, et M. de Morville vous le marque de sa part. J'espère 
qu'il voudra bien vous en donner dans les suites des preuves 
plus solides, et, pour moi, Monsieur, je serai toujours tout 
disposé à vous donner de mon côté celles de ma reconnoissance 
et de mon parfait attachement. » On trouvera la lettre du Roi, 
ci-après, p. 32. 



J bis. 

AMBASSADE A VIENNE 

(1725-1728). 

{Texte du Mémoire présenté au roi Louis XVI 

en 1783^). 

Au milieu des frivolités et des dissipations de la 
jeunesse du duc de Richelieu, sur laquelle on a tâché 
de trouver occasion d'avoir à lui faire bien des 
reproches, il y a eu aussi bien des gens qui étoient 
persuadés qu'elles n'avoient pas détruit des qualités 
capables de traiter des affaires sérieuses et impor- 

1. Ainsi que nous l'avons expliqué ci-dessus, p. 1, note 1, 
nous reproduisons pour ce premier épisode le commencement 
du Mémoire de 1783, dont le texte est plus complet que celui 
des Mémoires authentiques ; il n'y a d'ailleurs d'autre différence 
entre les deux récits que celle d'une première rédaction à une 
seconde. Il existe encore dans les papiers du maréchal la 
minute autographe d'une lettre qu'il écrivit à Louis XVI et qui 
montre quelle fut l'idée déterminante de tout ce travail rétro- 
spectif. En voici le début : « Sire, j'ai malheureusement trop 
de raisons de croire que, depuis le commencement de votre 
règne, et même quelques années auparavant, mon nom ne 
vous est parvenu qu'accompagné de tout ce qui pouvoit décrier 
ma personne, sans qu'aucun défenseur ait pensé à dévoiler ces 
mensonges. Je n'ai plus à chercher des défenseurs : la fin de 
ma vie est trop prochaine pour chercher des détails et des 
preuves même des faussetés que l'on a pu présenter à Votre 
Majesté ; je pense seulement à remettre sous vos yeux un petit 



12 MEMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

tantes * ; ils en avoient bien des exemples à citer. 
On le choisit en effet, à l'âge de vingt-huit ans, 
pour être ambassadeur à Vienne. Il n'avoit fait pour 
cela aucune démarche directe ni indirecte - ; il ne 
pensoitmême pas que l'on pût avoir des vues sur lui 
pour aucun objet avantageux. Il seroit en état d'en 
donner la preuve ; mais, comme ce mémoire ne doit 
contenir que des faits, on laissera les anecdotes, si 
sérieuses qu'elles puissent être, pour ceux qui les 
aiment. 

nombre de faits, si connus et si aisés à prouver qu'il y aura 
peu de gens qui osent les nier et qui réussissent même à les 
affoiblir ouïes défigurer. 

« Le premier service que j'ai été à portée de rendre fut 
dans l'ambassade à Vienne, à laquelle je fus nommé à vingt- 
huit ans. Je doutois de mes forces pour laccepter, et ce fut 
M. le cardinal de Fleury qui m y détermina, et qui n'a cessé, 
pendant que j'ai été absent, de me donner conseil et courage 
pendant les circonstances singulières où je me trouvai peu de 
temps après ma nomination... » En comparant les pages qu'on 
va lire avec celles qu'ont publiées sur le même épisode Soulavie 
et l'auteur de la Vie privée, on peut constater que l'un et 
l'autre avaient sous les yeux le texte du Mémoire de 1783. 
Soulavie s est en outre servi de la volumineuse correspondance 
conservée dans la bibliothèque du maréchal ; mais, bien que ce 
fonds existe encore dans sa presque totalité, on est étonné de 
n'y plus retrouver précisément les pièces employées par lui en 
1790. 

1. D'autres étaient d'un avis contraire et il y eut plus d'un 
trait lancé contre « l'ambassadeur Fanfarinet, plus propre à 
lamour qu'à la politique. » [Mémoires de Mathieu Marais, III, 
p. 107.) 

2. On prétendit que sa nomination était due à l'influence de 
la marquise de Prye, maîtresse du duc de Bourbon, alors pre- 
mier ministre. La lettre qu'on trouvera plus loin, p. .S3, montre 
qu'il était en relations fort amicales avec elle. 



i 



1725-28 AMBASSADE A VIE>>E 13 

Dans ce moment, l'ambassade de Vienne devint 
plus importante que jamais, par la réunion de tous 
les intérêts de l'Europe, dont elle devint le centre. 

Le mariage du feu Roi devoit se faire avec l'infante, 
fille du roi d'Espagne, qui avoit été envoyée en 
France pour y attendre qu'elle eût l'âge requis pour 
la célébration ; mais les changements survenus à la 
cour de France et diverses circonstances, étrangères 
à l'objet de ce mémoire et trop longues à y détailler, 
décidèrent le renvoi de 1 infante en Espagne, et l'on 
s'occupa de faire un autre mariage. 

Le roi d'Espagne, qui fut outré, résolut d'en mar- 
quer sa colère dans toutes les occasions et de la 
porter au plus haut degré. 

L'Empereur avoit. peu de temps avant, accordé 
un octroi à une compagnie de négociants pour faire 
le commerce et s'établir à Ostende '. Les Anglois et 
les Hollandois voyant aussi près d'eux cet établisse- 
ment appartenant à un prince aussi puissant, crurent 
qu il pourroit être funeste à leur commerce, et 
cherchèrent dans l'interprétation d'anciens traités 
des prétextes pour s'opposer à celui-ci. Ils deman- 
dèrent la révocation de cet octroi, et la France, qui 
croyoit que la paix qu'elle vouloit maintenir dureroit 
tant qu'elle seroit unie aux puissances maritimes, se 
joignit aux Anglois et Hollandois pour solliciter cette 
révocation. 

Ce fut dans ces circonstances très épineuses que 
le duc de Richelieu fut nommé ambassadeur à 
Vienne. A peine y fut-il arrivé, qu'il y vint un 

1. Voyez ci-dessus, p. .3. 



14 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

ambassadeur du roi d'Espagne ^ proposer à l'Empereur 
un traité d'alliance et le mariage d'un de ses fils avec 
l'archiduchesse. 

La première démarche de l'ambassadeur d'Espagne 
fut d'afficher la prétention de la préséance, qu'il 
avoit ordre, disoil-il, de ne pas céder à l'ambassa- 
deur de France ; mais, comme le duc de Richelieu 
en eut en même temps de son côté qui portoient de 
ne la lui laisser prendre en aucune occasion, ce fut 
pour lui un premier embarras, dont on peut conce- 
voir toutes les difficultés. 

On comptoit plus de vingt mille Espagnols qui 
s'étoient établis à Vienne, lorsque l'Empereur s'y 
retira et renonça au royaume d'Espagne. Ils regar- 
dèrent bientôt la cause de la préséance comme la leur, 
et tâchèrent de la favoriser autant qu'ils le pouvoient 
auprès de l'Empereur, dont le cœur étoit pour eux 
en toute occasion. Cependant, sa sagesse et sa modé- 
ration écartèrent l'événement qui étoit à craindre 
alors ; mais il écouta néanmoins les propositions que 
l'ambassadeur du roi d'Espagne lui avoit faites rela- 
tivement à un traité, même au mariage de l'archi- 
duchesse avec un de ses fils. Ce projet de mariage 
conduisoit d'ailleurs tous les seigneurs espagnols 
qui avoient suivi l'Empereur à espérer de retourner 
dans leur pays, qu'ils aimoient mieux que l'Allemagne, 
et la négociation alla jusqu'à engager l'Empereur à 
permettre à l'Impératrice d'écrire une lettre à la 
reine d'Espagne, par laquelle, sans promettre abso- 
lument le mariage proposé, elle se procura une 

i. Le duc de Ripperda : ci-dessus, p. 2. 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE 15 

réponse qui clouiioit les plus grandes espérances 
pour le succès. Il est aisé de concevoir que, dans cet 
état, l'ambassadeur d'Espagne avoit une confiance 
et une faveur qui entrainoient toute la cour devienne 
aux dépens de l'ambassadeur de France. 

Le moment de l'entrée du duc de Richelieu arriva ' : 
c'étoit celui où il ne pouvoitplus éluder la préséance. 
Dans ce temps-là, les ambassadeurs suivoient l'Em- 
pereur toutes les fois qu'il alloit à l'église, et aussitôt 
ils se plaeoient dans un banc près de lui, où ils sié- 
geoient suivant leur rang. 

Le jour vint enfin que cette cérémonie devoit 
décider la question, et jusques-là l'ambassadeur 
d'Espagne conserva toute sa sécurité, avec le ton le 
plus assuré ; mais, à six heures du soir, la veille de 
ce jour décisif, et au plus grand étonnement de 
tout le monde, il prit congé de l'Empereur et partit 
subitement. Ce fut seulement à sept heures qu'un 
commandeur de Malte allemand, qui avoit toujours 
fait amitié au duc de Richelieu, vint lui dire à 
l'oreille cette nouvelle. 

On apprit quelque temps après que l'Empereur 
avoit dit à l'ambassadeur d'Espagne qu'il ne souffîn- 
roit pas qu'il y eût à sa cour une dispute et un 
scandale pareil à celui dont il vient d'être parlé, et 
que, s'il étoit forcé de juger, il ne pourroit se dis- 
penser de prononcer en faveur de la France, puisque 
l'aîné de sa maison, roi d'Espagne, avoit déclaré à la 



1. Les splendeurs de cette cérémonie ont été exactement 
décrites par Soulavie, d'après le rapport que le duc de 
Richelieu envoya à M. de Morville. 



16 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

face de l'Europe que jamais il ne disputeroit la pré- 
séance *. 

Cette digression pourra paroître un peu longue ; 
mais elle n'est pas indifférente pour donner une idée 
juste de l'état et de la situation de l'ambassadeur de 
France : elle démontre d'ailleurs la prudente circon- 
spection à laquelle il étoit assujetti dans tous les 
moments de la journée. On comprendra plus aisé- 
ment en France qu'ailleurs l'effet que dut produire 
le départ subit de l'ambassadeur d'Espagne, tant à 
la cour qu'à la ville, de même que les préjugés 
répandus dans toutes les sociétés et les moyens de 
pénétrer les véritables intentions de l'Empereur et 
de ses ministres, surtout d'après la frivolité des pré- 
férences des gens que la faveur attire à la cour, et 

1. On ne trouve, dans la correspondance de M. de Richelieu 
avec le Roi et avec M. de Morville, aucune mention de la scène 
plaisante entre le duc et M. de Ripperda que certains historiens 
se sont transmise les uns aux autres. Les deux plénipoten- 
tiaires ne se trouvèrent qu'une seule fois face à face, et voici 
dans quelles circonstances : « Je rencontrai avant-hier M. de 
Ripperda deux fois dans les rues. Nous étions tous les deux 
sur le même côté du pavé. Je restai dans la place où j'étois, 
et son postillon, après avoir hésité un moment, se détourna 
et prit l'autre côté du pavé, avec des révérences très polies 
dans chaque carrosse... Il est vrai que, dans cette ville, il 
n'y a point d'avantage marqué pour le haut du pavé ; mais 
cependant ce petit événement ne laissa pas de donner à penser 
que M. de Ripperda n'a pas autant d'envie de chercher chicane 
qu'il avoit paru le vouloir persuader. » En effet, ce diplomate 
matamore ne parlait de rien moins que d'une bataille rangée 
dans les rues de Vienne ; pour éviter ce scandale, chacun s'était 
efforcé d'interposer ses bons offices, et ce fut au milieu de 
ces négociations compliquées que M. de Ripperda partit subi- 
tement, presque secrètement. 



i 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE 17 

dont jouissoit l'ambassadeur d'Espagne au détriment 
de celui de France ' . 

Le nonce qui se trouvoit à Vienne étoit un Grimaldi. 
Il avoit marqué beaucoup d'amitié et de prévenance 

1. Le Conseil des dépêches avait été tenu au courant des 
menées de Ripperda et des incidents qui pouvaient surgir 
[yillars, p. 314, 315, 325, 359) ; aussi le succès du duc fut 
l'objet d'une dépêche très louangeuse du ministre, qui est sor- 
tie, comme plusieurs autres pièces de même provenance, des 
archives de Richelieu, mais que M. de Bâillon [Lord Walpole,^. 
368-371) a publiée d'après une communication de M. le marquis 
deBiencourt. L'ancien évêqucde Fréjus écrit, de Fontainebleau, 
le 29 août 1725 : « Je n'ai jamais appréhendé. Monsieur, de 
reproches sur votre compte, et j'ai toujours été persuadé que 
vous rempliriez parfaitement le poste important que le Coi vous 
a confié ; mais je vous avoue que je n'eusse pourtant pas cru 
que vous vous fussiez trouvé tout d'un coup égal aux plus 
habiles qui ont vieilli dans les négociations. Je ne puis vous 
dire à quel point M. le Duc et M. de Morville sont contents de 
la conduite également sage et haute que vous avez tenue au 
sujet de la compétence dont le duc de Ripperda vous faisoit 
menacer, peut-être en vue de vous intimider plutôt que de vous 
disputer quelque chose. Quel qu'ait été son motif. Monsieur, 
vous avez soutenu parfaitement la dignité de votre cour 
avec les ministres de l'Empereur, et vous avez justifié ce 
que vous m'aviez fait l'honneur de me mander, qu'il n'est pas 
impossible de se faire craindre à Vienne. On travaille habile- 
ment à vous donner de nouvelles armes pour augmenter cette 
peur, et il faut espérer qu'on pourra rendre bientôt la fureur 
de la reine d'Espagne inutile. Vous vous y prenez de façon à 
mériter plutôt des éloges que des conseils ; mais, s'il y avoit 
pourtant quelques avis à vous donner, je prends trop d'intérêt. 
Monsieur, à ce qui vous regarde, pour négliger aucune des 
choses dont il seroit bon de vous avertir... C'est avoir tout 
gagné que de vous être fait connoître homme ferme et haut, 
quand il en a été question, parce qu'on ne pourra vous accuser 
de foiblesse, quand vous vous rendrez plus facile sur des 

2 



18 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

au duc de Richelieu ; il lui avoit dit que sa maison 
étoit de longue main attachée à la France, et c'étoit 
beaucoup dire pour un Italien. Il continua de faire 
au duc de Richelieu le même accueil. C'étoit un 
homme de la plus exacte dévotion, mais sans pédan- 
terie : il ne mangeoit jamais ni chair ni poisson, et 
vivoit seulement de légumes, de lait et de chocolat, 
sous prétexte que son estomac ne pouvoit souffrir 
d'autres aliments. Cependant, il faisoit faire la meil- 
leure chère possible chez lui et donnoit souvent de 
très grands repas. Il avoit une représentation très 
magnifique et très convenable ; il étoit pour lui de 
la plus grande régularité et austérité, et très indul- 
gent pour les autres. Fort prévenu pour la cour de 
Rome et pour l'influence qu'elle doit avoir partout, 



choses moins importantes... Au reste, vous devez être content 
de toutes les relations qui nous viennent sur votre compte par 
les étrangers, qui sont toutes infiniment à votre avantage, et 
vous avez déjà fait en deux mois ce qui est le plus essentiel 
pour un ministre, qui est d'avoir établi votre réputation. Ne 
croyez pas que je veuille vous gâter, car rien ne seroit si dan- 
gereux que de vous donner trop de confiance ; mais j'ai assez 
bonne opinion de vous pour croire qu'en vous encourageant, 
vous n'en serez pas moins circonspect et sage dans toutes vos 
démarches. J ai une vraie joie de vous voir si bien commencer. .. 
— P. S. On vient de lire au Conseil vos dépêches en entier, et 
elles y ont été généralement approuvées ; vous y faites le por- 
trait dli marquis de Brùck d'une manière à faire croire que 
Tacite vous l'avoit dicté. Il est en vérité de main de maître, 
qui réfléchit sur les hommes et qui en peint le caractère jusqu'à 
la dernière précision. » 

Une autre lettre de félicitations du cardinal, datée du 
26 octobre suivant, a passé dans la vente du marquis de 
Biencourt (Sotheby et C'% 5 mars 1883, n° 137). 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE lî* 

il pensoit qu'elle devoit porter toute son attention 
à maintenir la paix entre les princes chrétiens, pour 
être le rempart contre l'hérésie. Le duc de Richelieu 
fut bien content de trouver quelqu'un d'aussi impor- 
tant pour remplir les vues qu'il avoit de bien 
connoître la cour de Vienne, où le nonce étoit aimé 
et respecté de l'Empereur et de tous ses ministres. 
Il possédoit encore des talents pour la société, malgré 
sa dévotion. Le duc de Richelieu sentit l'importance 
de s'attacher un pareil homme : aussi ne manqua- 
t-il point de lui donner toutes sortes de marques 
d'amitié et de prévenance dans toutes les occasions. 
Le nonce y répondit toujours avec un air de fran- 
chise qui lui étoit naturel. Le duc n'eut pas de peine 
à avoir de lui les connoissances les plus véritables 
de l'Empereur et de ses ministres ; ce qui né cadroit 
pas tout à fait avec ce que lui avoient dit les 
ministres d'Angleterre, de Savoie et de Hollande, 
les seuls auxquels il eût pu parler. 

Après le départ de l'ambassadeur d'Espagne, il y 
eut moins d'inconvénient à bien recevoir le duc de 
Richelieu. Comme il avoit déjà acquis des connois- 
sances avec les plus familiers de l'Empereur et de 
l'Impératrice, parmi lesquels il s'en trouvoit d'aussi 
légers qu'on en voit partout, il étoit en état de com- 
parer, d'éclaircir et de juger. Il profita des occasions 
de s'introduire qui se présentoienl alors en foule, et 
saisit aussi celles que lui offrirent les bals et les 
courses de traîneaux, où il parut avec la plus grande 
magnificence. Il fut bientôt dans les plus étroites 
liaisons avec les meilleures compagnies. L'usage, 
dans les courses de traîneaux, étoit que les hommes 



20 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

tirassent au sort dans un chapeau, où l'on mettoit 
tous les billets portant le nom de chaque dame. Le 
maître ou la maîtresse de la maison présentoit le 
chapeau aux hommes pour tirer le billet de la dame 
qu'ils dévoient conduire. Il s'étoit tacitement établi 
que ceux chez qui la fête se donnoit demandoient 
au duc de Richelieu quelle dame il seroit bien aise 
de mener : on lui en donnoit d'avance le billet, qu'il 
avoit soin de tenir dans sa main en la portant dans 
le chapeau, pour avoir l'air de le tirer au sort comme 
les autres. Il avoit par ce moyen l'avantage de causer 
avec la dame qu'il menoit tant que duroit la course 
et sans être interrompu, souvent même pendant 
toute la soirée et le souper, où il se plaçoit à côté 
d'elle, ainsi que l'usage en étoit établi. Ceci peut 
faire voir le degré de prévenance qu'on cherchoit à 
lui marquer. 

Le duc de Richelieu se trouva bientôt à portée de 
connoître la cour de Vienne beaucoup mieux que 
bien des gens qui y étoient depuis longtemps, par 
l'assemblage et la combinaison de tout ce qu'il réu- 
nissoit, et il peut hasarder d'en rendre bon compte 
ici. Il crut discerner par lui-même que les Anglois 
et les Savoyards vouloient le conduire, et s'imagina 
entrevoir que l'Empereur étoit bien éloigné de dési- 
rer la guerre ; qu'il ne songeoit qu'à assurer sa suc- 
cession pleine et entière au mari de sa fille, et qu'il 
étoit humilié et outré de l'audace avec laquelle on 
vouloit lui faire révoquer une chose aussi juste que 
l'établissement d'une compagnie de commerce à 
Ostende. M. de Richelieu découvrit aussi qu'il y 
avoit deux partis dans le Conseil : celui des Espa- 



1725-28 AMBASSADE \ VIENNE 21 

gnols et Italiens, qui, à titre de nationaux, avoient 
la préférence dans le cœur de l'Empereur, et celui 
des Allemands, qui n'étoit pas fâché de voir l'Em- 
pereur attaqué sur un sujet pour lequel ils n'avoient 
pas été consultés. Tous étoient fort embarrassés 
pour faire sortir de là l'Empereur avec honneur, et 
pour assurer sa succession ; mais ils ne s'entendoient 
pas sur les moyens. 

Cependant le duc de Richelieu faisoit part quel- 
quefois au nonce de ce que ce prélat ne savoit point ; 
le nonce faisoit de même, et cela le conduisit enfin 
à parler au duc de Richelieu de la conciliation qui 
étoit si fort à désirer, pour prévenir la guerre funeste 
dont on étoit menacé. Le duc de Richelieu rendit 
compte alors à M. l'évéque de Fréjus, depuis cardi- 
nal de Fleury, de tout ce qu'il savoit des sentiments 
de l'Empereur et de son Conseil. La première fois 
qu'on lui répondit fut pour lui marquer qu'il étoit 
bien à désirer que les choses fussent telles qu'il 
disoit, mais qu'à la cour de France on étoit bien 
éloigné de s'en flatter '. Le duc ne discontinua pas 

1. On ne manquait même aucune occasion de désavouer la 
conduite de M. de Richelieu, et lord Walpole fut trompé, 
comme les autres, à cette manœuvre. Dans une dépêche con- 
fidentielle du 28 septembre 1726, où il fait un détail très 
curieux du nouveau ministère composé par le cardinal de Fleury, 
il dit, au sujet de M. de Richelieu : « Les préventions de M. de 
Saint-Saphorin l'agent anglais à Vienne; contre le duc de 
Richelieu ont été trop loin, en faisant supposer que la cour de 
Vienne et celle de Versailles étaient d'accord sur la question 
de la compagnie d'Ostende, et que la France serait disposée à 
transiger. J'ai eu hier, à ce sujet, une conférence avec les 
ministres français, et ils m'ont affirmé que M. de Richelieu ne 



22 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

de suivre un objet aussi important, d'autant plus 
qu'il savoit des détails fort intimes et secrets, appuyés 
de faits, et le ton d'assurance qu'il y mit donna 
quelque confiance au cardinal de Fleury '. Enfin, 
celui-ci lui répondit que, s'il ne se Irompoit pas, il 
falloit que l'Empereur fît des propositions qui pussent 
convenir à tout le monde. Le duc de Richelieu dit 
cela au nonce à peu près de la même façon, et lui 
ajouta : « Si je vous dis qu'on écoutera et recevra 
les propositions que l'Empereur pourra faire, m'en 
procurerez-vous ? » Le nonce lui répondit : « Oui ! 
je suis sûr d'en avoir de l'Empereur, et je vous 

leur en avait pas écrit un mot et que toutes les fautes que cet 
ambassadeur avait pu commettre à Vienne lui étaient person- 
nelles, sans avoir eu d'autre mobile que sa vanité et son incon- 
séquence, sans qu'il n'y eût ni ordre, ni connivence de la part 
du gouvernement d'ici. J'ai communiqué au cardinal la plupart 
des lettres de M. de Saint-Saphorin sur le duc de Richelieu : il 
m'a démontré que, ce dernier ne lui ayant pas rendu le moindre 
compte de ses négociations particulières avec les ministres 
impériaux, on n'avait pu lui envoyer d'ici ni encouragement, 
ni approbation. On s'arrangera donc pour le rappeler, mais 
sans lui donner aucune marque de mécontentement, ce qui est 
tout à fait dans le caractère du cardinal. Il vaut peut-être mieux 
qu'il en soit ainsi et, selon moi, M. de Saint-Saphorin doit 
conserver jusqu'à nouvel ordre, vis-à-vis du duc, les formes de 
l'amitié et de la confiance, » [Lord Walpole, p. 254, 255.) 

Puisque le duc ne fut pas rappelé, et que, quelques mois 
plus tard, il termina à la plus grande satisfaction du cardinal 
la négociation que la cour de Versailles désavouait d'abord si 
formellement, on peut lui faire honneur de ce succès, dû tout 
entier à son initiative et à son habileté. 

1. Cf. une lettre confidentielle de Fleury, 30 octobre 1726, 
dont M. Kervyn de Lettenhove a publié un fragment [Collec- 
tions du baron de Stassart, p. 72). 



M 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE 23 

^éponds en honneur et conscience que je vous les 
aurai, si vous m'assurez qu'elles seront reçues. » Le 
duc envoya à sa cour un courrier, et le cardinal de 
Fleury lui répondit qu'il pourroit recevoir ce qu'on 
luidonneroit par écrit. Quand il donna cette réponse 
au nonce, il le vit aussi aise qu'il l'étoit lui-même, 
et le nonce lui promit de lui donner bientôt les 
propositions de l'Empereur. Fort peu de jours après, 
il apporta des préliminaires, qu'il lui remit en pleu- 
rant de joie. Ils les lurent et relurent ensemble, et 
ils trouvèrent qu'il y avoit peu de choses à dire, 
mais quelques explications à faire. 

Le duc de Richelieu envoya très promptement ces 
articles à sa cour ' ; on les garda un peu plus long- 
temps ; cependant le cardinal de Fleury, qui vit que 
cela étoit sérieux, en fut bien satisfait. Il y eut 

1. « Le l^"" de l'année 1727, on a lu au' Conseil une dépêche 
du duc de Richelieu, qui apprenoit que le nonce du pape à 
Vienne l'avant fort pressé d'entrer dans quelqu'un des expé- 
dients que proposoient les ministres de l'Empereur, il avoit 
consenti à une conversation, mais en présence de l'envoyé de 
Hollande, afin d'éviter les soupçons que pourroient prendre 
les Etats Généraux et l'Angleterre que la France voulût s'ac- 
commoder sans eux. Après quelques réflexions sur la complai- 
sance de l'Empereur, qui, malgré l'inutilité de ses premières 
avances, consentoit, pour n'avoir rien à se 'reprocher, à en faire 
de nouvelles, le nonce dit que, puisque le commerce d'Ostende 
étoit la cause de la guerre, l'Empereur consentoit de le sus- 
pendre ad tempus. C'étoit, comme l'on dit, mettre l'Angleterre 
et la Hollande au pied du mur. J'ai dit que cette proposition 
méritoit d'être accueillie : rependant il a été résolu d'attendre, 
avant que de l'accepter, ce que les Hollandois répondront, tant 
on craint de marquer d'autres désirs que ceux de l'Angleterre, 
lesquels tendent fort à la guerre. » [Villars d après sa corres- 
pondance, t. n, p. 330). 



24 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

encore une allée et venue au plus, et enfin, au grand 
étonnement de tout le monde, on signa ces préli- 
minaires fameux ^ qui décidèrent totalement l'Empe- 
reur à se livrer à la France et à faire le congrès, qui 
se tînt dans la ville la plus proche et la plus 
commode. On pria le cardinal de choisir, et ce fut 
Soissons. 

De tous ceux qui furent les plus étonnés, ce fut 
Saint-Saphorin ^, ministre d'Angleterre, qui avoit 
passé sa vie dans les négociations et s'y croyoit, avec 
raison, le plus habile, et le marquis de Breil, ministre 
du roi de Sardaigne, qui étoit l'homme de confiance 
de ce prince et le plus fin, et qui croyoit déjà joindre 
la plus grande partie du Milanois aux états de son 

1. Ils furent signés d'abord à Paris, puis à Vienne, le 14 juin 
1727, par le duc de Bournonville, ambassadeur d'Espagne, et 
M. de Richelieu. Voyez ci-après, p. 25 et suivantes, diverses 
lettres à cette occasion. 

2. « Il paroissoit que les Hollandois étoient peines de ce que 
le duc de Richelieu avoit écouté les propositiens du nonce : 
cependant comme ce n'avoit été qu'en présence de leur ministre 
à Vienne, ils ne pouvoient douter de nos bonnes intentions. 
Mais ces propositions aux deux miiiistres, arrivées en Angleterre, 
déplurent fort ; et le comte de Broglie envoya une lettre du 
duc de NcAvcastle, qui fut lue au conseil du 26, par laquelle il 
paroissoit que le ministre d Angleterre étoit très fâché que le 
duc de Richelieu eût écouté aucune proposition sans la commu- 
niquer au comte de Saint-Saphorin, ministre d'Angleterre 
auprès de l'Empereur : et ils demandèrent que si les Espagnols 
aUaquoient Gibraltar, la France attaquât l'Espagne avec ses 
principales forces. Cette idée, la même que celle des Hollandois, 
marque bien le dessein d'engager la France contre l'Espagne, 
sans songer que la France a des ennemis plus dangereux du 
côté du Rhin et de la Meuse. » [Villars, d'après sa correspon- 
dance, p. 331). 



1725-28 AMBASSADE A VIE>>E 25 

maître. Ce dernier ministre en fut malade ; il ne pou- 
voit depuis voir sans frémir le due de Richelieu, et 
il le fuyoit. quand il le rencontroit. Un jour, le duc 
de Richelieu lui demanda s il pouvoit lui reprocher 
qu'il lui eût jamais dit un fait qui fut faux ni commis 
aucun mensonge ; il lui répondit : « Non î » et qu'il 
avoit fait sa charge. j Le ministre hollandois fut au 
contraire fort content. 

Tout ce qui vient d'être dit pourra paroître trop 
plein de détails frivoles ; mais, quand on fera ré- 
flexion à l'objet de ce mémoire, si intéressant pour 
l'auteur, on les lui pardonnera, et on conviendra 
qu'il faut bien connoître la situation des principales 
puissances de FEurope, dans le moment d'une 
grande révolution si importante. Cela donnera 
d'ailleurs une idée du ressort qui l'a produite, et 
que presque tout le monde auroit peine à connoître. 



APPENDICE 



I 

A propos de la signature des préliminaires à Paris (ci- 
dessus, p. 24, note 1), le cardinal de Fleury écrivoit au duc 
de Richelieu le 4 juin 1727 : «^ Vous rue pardonnerez bien, 
Monsieur, d'avoir répondu si laconiquement à la dernière 
lettre dont vous m'avez honoré, du 22^ du passé, et vous 
ne douiez pas que je n'aie été très occupé depuis huit 
jours. Nous voilà, comme vous dites, dans le fort de la 
crise de l'Europe ; mais par vos soins nous sommes déjà 



26 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

bien avancés, et il ne tiendra plus qu'à l'Espagne que le 
grand ouvrage de la paix ne soit perfectionné, s'il ne peut 
être encore tout à fait consommé. On a donné par malheur 
au roi et à la reine des espérances prochaines de la prise 
de Gibraltar, que je ne crois fondées que dans l'imagination 
du comte de Casteras ; mais enfin, comme on aime à la 
flatter, la reine croit déjà voir cette importante place hors 
des mains des Anglois, qu'elle hait comme des crapauds 
et déteste comme les ennemis de l'Eglise et du genre 
humain. Je crains donc que cette espérance, toute frivole 
quelle est, ne l'engage à prolonger le temps de la signature, 
et que celle que nous avons faite ici ne devienne inutile ; 
car il est bien certain que l'Empereur ne se séparera pas 
de l'Espagne. Nous en serons bientôt éclaircis ; cependant 
vous voyez que ces Anglois, qu'on nous reprochoit de nous 
gouverner et qu'on accusoit de vouloir la guerre à quelque 
prix que ce fût, se sont rendus dociles et ont fait ce que 
nous avons voulu : ils ont trouvé bon que nous ne déclaras- 
sions point la guerre, quoiqu'ils fussent en droit de l'exi- 
ger de nous ; ils ne l'ont pas déclarée eux-mêmes, et ont 
signé les préliminaires sans restriction. Ma première vue 
avoit été d'abord de renvoyer la signature à Vienne, mais 
la crainte de quelque nouvel incident, qui pouvoit venir de 
Londres, nous a porté à croire qu'il valoit beaucoup mieux 
dès à cette heure fixer l'acceptation des articles prélimi- 
naires. Nous avons appréhendé aussi que l'Espagne ne mît 
quelque nouvel empêchement à la conclusion de cette 
grande affaire, ou du moins ne voulût l'allonger par des 
difficultés, ce qui ne seroit guère moins fâcheux dans les 
conjonctures présentes qu'un refus de signer ; au lieu que, 
quand elle verra les principales parties d'accord, elle sera 
plus portée apparemment à y donner son consentement. 
Voilà, Monsieur, les raisons qui nous ont obligé à signer 
ici, et que je suis persuadé devoir être approuvées par 
l'Empereur. 



I 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE 27 

« La plainte de quelques-uns du Conseil sur ce que vous 
donniez peu d'instructions des démarches de la cour impé- 
riale, ne doit point vous inquiéter, et n'a fait aucune 
impression fâcheuse contre vous. Il y a des temps où on 
voudroit savoir à chaque instant ce qui se passe, et il est 
naturel de le désher. On avoit eu des nouvelles de la 
marche de quelques troupes dans l'Empire avant qu'on 
l'eût appris par vous, et c est ce qui donna occasion à cette 
plainte. Mais je puis vous assurer qu'on est infiniment con- 
tent de vous, et de la manière dont vous vous êtes conduit 
dans toute cette affaire. On a connu la vérité de ce que 
vous aviez toujours mandé, du désir sincère que l'Empe- 
reur avoit de la paix, et on a vu que vous ne vous étiez 
pas trompé. Il ne tiendra pas à moi que le Roi ne vous 
donne des marques au plus tôt de sa satisfaction, et je vous 
supplie d'être persuadé, Monsieur, de mon inviolable 
attachement. «(Ca^a/o^i^e 6'/m/-a^'«î/,30janvier 1882,n*'70). 

Le 30 juin, le Roi complimenta son ambassadeur en ces 
termes : « Mon cousin, vous m'avez donné des preuves distin- 
guées de votre zèle et de votre habileté dans la conduite 
que vous avez tenue pour déterminer l'Empereur et ses 
ministres à consentir aux conditions que je vous avois 
chargé de leur proposer comme le seul moyen de prévenir 
une guerre qui devenoit inévitable ; mais vous ne pouviez 
m'envoyer de nouvelle plus agréable que celle que le cour- 
rier Banières m'a rapportée de votre part, avec votre lettre 
du 14® de ce mois, et je vois avec toute la satisfaction 
possible que vous êtes parvenu à engager le duc de 
Bournonville à signer de la part du roi d'Espagne les mêmes 
articles qui avoient été signés en mon nom et de la part 
du roi de la Grande-Bretagne et de la république de 
Hollande, à Paris, le 31" mai, avec le baron de Fonseca, 
ministre de l'Empereur. Le désir que j'avois d'établir ce 
premier fondement de ma réconciliation avec le roi 



28 MÉMOIRES DE RICHELIEt: 1725-28 

d'Espagne me fait remarquer encore davantage toutes les 
circonstances de la bonne conduite que vous avez tenue en 
cette occasion, et j'ai le plaisir de voir que vous avez su 
allier la fermeté nécessaire sur les points qui pouvoient 
intéresser le bien de mon service et la dignité de ma cou- 
ronne, avec les ménagements convenables pour assurer par 
la signature du ministre d'Espagne à Vienne la conclusion 
de l'ouvrage important que j'avois confié à vos soins. Je 
vous renouvelle encore avec plaisir les assurances de toute 
la satisfaction que j'ai de vos services en une occasion aussi 
importante, et je suis bien aise d'avoir éprouvé par moi- 
même que votre capacité pour les grandes afifaires répond 
parfaitement à l'illustre nom que vous portez et à l'idée 
que j'avois conçue de vos talents. » 

Le congrès de Soissons fut l'objet d'une cruelle décep- 
tion pour M. de Richelieu, qui avait compté y prendre la 
place réservée au premier ministre. Dans sa dépêche auto- 
graphe du 9 août 1727, le cardinal de Fleury s'explique 
comme il suit sur les plaintes que le duc avait probable- 
ment fait entendre : « Quand j'ai eu l'honneur de vous 
mander le scrupule que vous eussiez peut-être pu avoir de 
vous trouver au-dessous de moi au congrès, c'étoit moins 
par rapport à votre manière de penser que je le disois, 
que par rapport à quelques-uns de MM. les ducs, que 
j'appellerois volontiers rigoristes, et qui poussent un peu 
loin leurs prétentions. Je sais qu'ils ne vont pas jusqu'à 
demander une parfaite égalité ; mais ils auroient dit du 
moins que vous ne deviez pas chercher vous-même ou 
consentir à vous dégrader. 

« Je vous rends mille grâces, Monsieur, de vous être 
expliqué si naturellement avec moi et avec une si parfaite 
confiance. J'avois déjà assez entrevu vos dispositions pour 
n'avoir pas été surpris en les apprenant plus nettement, et 
je savois que vous n'aviez pas un grand goût pour le con- 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE 29 

grès ; mais je croyois que vous ne seriez pas indifl'érent à 
l'ambassade d'Espagne. Je vous servirai selon votre incli- 
nation, et, quand il sera question de nommer les plénipo- 
tentiaires, j'aurai soin de dire que vous n'aviez ni demandé 
ni refusé d'être du nombre ; que je vous ai fait pressen- 
tir là-dessus, et qu'en répondant que vous étiez prêt à ser- 
vir le Roi partout où il jugeroit à propos de vous 
employer, votre mauvaise santé ne laissoit pas de vous 
faire quelque peine. J ai déjà dit par avance qu'il ne tien- 
droit qu'à vous d'être nommé plénipotentiaire, mais que 
cependant S. M. ne vous forceroil pas à l'accepter, pour 
peu que votre santé ne vous le permît pas. 

« A l'égard de l'ambassade d'Espagne, j'ai cru devoir 
dire au Roi que vous y seriez plus propre que personne, 
et je vous ai mis sur la liste des sujets que j'ai envoyée à 
Madrid, en marquant que vous ne l'aviez pas demandé 
et que je ne savois pas si vous vous portiez assez bien pour 
l'accepter. Je crois que je suis entré dans votre esprit, et 
c'a été au moins mon intention. 

« Pour ce qui est de l'envie que vous auriez d'avoir une 
charge à la cour ou un gouvernement de province, vous 
êtes certainement, comme on dit, du bois pour y prétendre 
légitimement, et, si l'occasion s'en présente, je vous pro- 
mets d'en parler fortement au Roi ; mais je ne vous cache- 
rai pas que, dans l'un de ces deux cas, vous ne laisserez 
pas d'y trouver des obstacles, quoique en petit nombre à 
la vérité ; mais en général, je vous assure, Monsieur, que 
je vous rendrai très sincèrement les services qui dépen- 
dront de moi. 

« >ion-seulement je ne trouve point mauvais le naturel 
avec lequel vous m'avez fait l'honneur de me dire vos 
sentiments, mais je m'en tiens honoré et vous en remer- 
cie » 



30 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 



II 



Dans ce mémoire succinct, M. de Richelieu ne pouvait 
faire mention du singulier épisode de ces accusations 
de sorcellerie répandues par ses ennemis et colportées dans 
les feuilles satiriques [Mémoires de Duclos,p.626). Soulavie 
[Mémoires, t. V, p. 230 et suiv.) a reproduit deux lettres 
du duc à M. de Chavigny, une lettre écrite de Rome par 
le cardinal de Polignac et une autre écrite de Paris par 
M. de Silly. Voici, d'autre part, le billet autographe que 
le cardinal de Fieury écrivit, le 9 août 1727, à l'ambassa- 
deur : « M. de Morville vous a écrit sur une nouvelle que 
des gens mal intentionnés ont fait courir sur votre compte, 
et qui a causé un grand chagrin à tous vos amis. Je suis 
bien éloigné de vous soupçonner d'une aussi horrible 
action, et si extravagante en même temps ; mais je me 
figure que la réclamation que vous fîtes du moine aura 
donné lieu à vouloir vous y mêler. Quoique je vous en 
croie fort innocent, il est pourtant nécessaire que vous vous 
justifiiez d'une si noire accusation, et que vous laviez 
jusqu'à la moindre ombre de soupçon. » Le maréchal 
manda à Morville qu'il avait cru devoir réclamer ce moine, 
parce qu'il était l'agent de Bonneval, son parent, mais 
qu'il l'avait abandonné, sachant mieux ce que c'était 
[Villars, p. 342). Le cardinal, satisfait, écrivit à la date du 
2 septembre : « Je ne vous parle plus de la noire et 
afireuse calomnie qu'on avoit voulu vous imputer, et elle 
n'a trouvé créance que dans l'esprit de gens mal intention- 
nés et accoutumés à vouloir croire tout ce qui est de plus 
méchant et de plus extravagant. » 

Enfin, M. de Richelieu, le 13 septembre, écrivait ce qui 
suit à son ami Silly : 

« Quant à l'histoire qui a couru sur moi, elle a donné 



1725-28 AMBASSADE A VIENNE 31 

beau jeu à la broderie que mes ennemis y ont faite ; mais 
je vous avoue que je la méprise beaucoup, et il me paroît 
qu'elle est bientôt tombée dans le mépris qu'elle mérite et 
où se trouvent ces sortes d'histoires quand elles sont fausses, 
et, en un mot, cela est si fou et si faux, que je vous avoue 
que je n'y puis faire aucune sincère attention, surtout le 
cardinal sachant sûrement le peu de vérité qu'il y a, et ce 
qui y a donné lieu que je ne pouvois pas éviter. Enfin, on 
pourra me croire impie, mais non pas d'une façon aussi 
ridicule, et ceux qui liront mes dépêches et qui voudront 
sans partialité examiner ma conduite auront peine aussi à 
me croire sans jugement. Ce sera de tels gens qui me 
jugeront dans les affaires principales, et les autres, je crois, 
seront forcés de souscrire à leur jugement. 

('. Vous ne me marquez pas que M. le comte du Luc s'est 
distingué dans la distribution des relations de mon affaire 
et montroit des lettres de Rousseau, qui croyoit lui faire 
l'équivalent d'une ballade en tâchant de dénigrer son succes- 
seur, et une autre d'une vieille iemme de ce pays-ci avec 
laquelle je suis brouillé, parce que ces vieilles vouloient 
que je leur donnasse souvent à dîner, ce que je n'ai jamais 
voulu faire une seule fois, et enfin, poussé d'impatience, 
je répondis une fois à quelqu'un qui m'en parloit, qu'un 
ambassadeur ne devoit connoître que les gens aimables et 
les'gens utiles, et que, ces vieilles n'étant dans aucun de ces 
deux cas, et devant peut-être mourir avant mon départ, je 
ne voulois pas qu'elles m'ennuyassent. Or, M. le comte de 
Luc, qui n'avoit rien à faire par ici qu'à écouter des sor- 
nettes et dire des polissonneries, avoit ses raisons pour 
ménager ces vieilles femmes, avec quelques-unes desquelles 
il a conservé commerce, et ils se sont trouvés unis pour 
me dauber. Mais, comme les vieux chiens n'ont plus de 
dents, leur morsure ne fait pas grand mal. . . » 



32 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 



III 



Louis XV, très satisfait de la conduite de M. de Richelieu 
dans l'affaire du chapeau du cardinal de Fleury, lui écrivit 
le 21 septembre 1726 : 

« Mon Cousin, vous ne pouviez me donner une marque 
plus sensible de votre zèle et de votre empressement à 
faire réussir les affaires que je confie à vos soins, qu'en 
sollicitant comme vous avez fait le consentement de 
l'Empereur pour la promotion de l'ancien évèque de Fréjus 
à la dignité de cardinal. J'ai vu avec un extrême plaisir, 
par la lettre que vous m'avez écrite le 3 de ce mois, l'effet 
des instances que vous aviez faites de ma part pour obtenir 
ce consentement, et les précautions que vous avez prises pour 
faire en sorte que le Pape en fût informé promptement, 
afin que S. S. ne pût différer plus longtemps de m'accorder 
une grâce que je désirois avec tant d'ardeur, et ces pré- 
cautions ont eu un tel succès que j'ai appris aujourd'hui 
par le même courrier que vous avez dépêché de Vienne à 
Rome et que le cardinal de Polignac m'a renvoyé de Rome, 
que l'onzième de ce mois S. S. avoit promu dans son con- 
sistoire l'ancien évêque de Fréjus au cardinalat. Ainsi, 
vous pouvez juger de la joie que je ressens de voir cette 
affaire terminée aussi heureusement, et, comme je suis bien 
aise de témoigner à l'Empereur toute ma gratitude du con- 
sentement qu'il a bien voulu donner à l'anticipation de 
cette promotion, je lui écris la lettre ci-jointe pour le lui mar- 
quer, et vous devez, en la lui remettant, l'assurer qu'il peut 
compter de trouver toujours de ma part la même bonne 
volonté à entrer dans tout ce qu'il pourra désirer sur les 
choses qui l'intéressent personnellement. Mais je suis bien 
aise de vous marquer aussi que je suis très satisfait du 
zèle que vous avez (ait paroître en cette occasion pour 



172Ô-2S \MBASSADtLK A VIEi\>E 33 

l'exécution des ordres que je vous avois donnés, et que, 
comme vous ne pouviez me rendre un service plus agréable 
que de conduire promptement cette affaire à une heureuse 
conclusion, mon intention est de vous donner des marques 
de l'approbation qu'a méritée de moi la conduite que vous 
avez tenue depuis le commencement de votre ambassade. » 



IV 

Tandis quil ctail à Vienne, le duc de Richelieu ne 
négligeait pas ses relations à la cour de France. La lettre 
suivante qu'il écrivait à M"'^ de Prye, la toute-puissanle 
maîtresse du duc de Bourbon, alors premier ministre, 
montrera sur quel pied de familiarité il se trouvait avec 
elle. >"ous conservons l'orthographe de rori»inal. 

« A Viemie, ce 17 octobre 1725. 
« J'ai reçu, Madame, l'extrait du journal de la tour de 
Babel que vous m'avés fait l'honeur de m'envoyer, et come 
je suis un peu plus pris que vous et que d'ailleurs cette 
cour ci y ressemble beaucoup, j'i répond dans le même 
stile, parmi lesquels il y en a qui m'étoient fort incognus ; 
mais, come en ce pays ci on aime mieux dire des sotises que 
de demeurer cour, je me conforme à l'usage du pays, et 
vous vérés dans le galimatias que j'ai l'honeur de vous 
envoyer un modèle des conversations de ce pays-ci. Ce que 
vous me faites l'honeur de me mander de celles du pays 
que vous habites, où vous prétendes que vous avés entendu 
dire un peu de bien de moy, me fait assurément grand 
plaisir, et il y a des aprobationsqui flate bien mon amour- 
propre de toutes façons, et assurément la vostre est à la 
teste ; car je vous assure, Madame, qu'il n'y a rien de si 
sincère et qu'il n'y aura rien de si fidel et de si solide que 
les sentiments, j'ose dire, de l'amitié, de l'atachement et 



34 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

du respect que j'aurai toute ma vie pour vous ; l'inclina- 
tion les a formés, la raison les justifie ; ainsi il n'y en a 
point, je vous jure, sur qui vous déviés tant comter. J'ay 
apris avec bien de la joye les merveilleux changements de 
votre cour et la satisfaction où tout le royaume est de 
notre reine : cela en doit être une grande pour ceux qui 
ont contribué à nous la faire avoir, et si les suites 
répondent, come il y a tout lieu de s'en flater, à d'aussi 
heureux comencements, la cour deviendra bien aimable, 
la tranquilité du royaume bien afermie par des dauphins, et 
les frondeurs bien confondus. Le roy a passé toutes espé- 
rances et achevé le bonheur de la reine par ses bons pro- 
cédés et ses prouesses : cela est encor plus agréable pour 
ceux qui, étant obligé de le représenter, pouroient, sur ce 
chapitre là, l'imiter mieux que d'autres; je crois pouvoir 
m'en flater et avoir de quoi faire taire de la bone façon 
les jaloux de ma gloire et convaincre ceux qui voudroient 
douter que je peut dignement représenter un tel maître ; 
mais ce seroit domages de prodiguer des exploits aussi 
royaux aux hautes germanique, qui ne méritent pas tant 
de soin. D'ailleurs, je croi que cela ne doit pas passer les 
sujets du roy ; si cependant on trouve à propos dans le 
conseil que de lems en tems je fasse voir ce que peuvent 
les François et qu'ils ne sont pas dans l'état misérable où 
l'on vouloit les décrier en Europe, cela me sera fort facil ; 
mais je vous assure que cela étonera beaucoup en ce pays, 
où l'on n'est point accoutumé à pareille chose, ce que j'ai 
vu par l'étonemenl où toutes les dames ont été en aprenant 
ces particularités que je n'ai laissé ignorer à aucune. 

« Je vous assure, ^ladame, que je conte asséssur la soli- 
dité des bontés dont vous voulés bien m'assurer et sur les 
ofres que vous daignés me faire, pour m'adresser librement 
à vous si j'avois quelques choses à désirer à la cour ; mais 
la satisfaction oii l'on me Ilale qu'on est de moy, les bontés 



1 



1725-28 AMBASSADEUR A VIENNE 35 

dont M. le Duc veut bien m'assurer, comble touts mes 
veux, et mes désirs ne vont point au delà. J'avois désiré, en 
partant, fort vivement, d'estre chevalier de l'ordre ; je 
l'aurois désiré davantacre, si j'avois vu la nécessité dont 
cela étoil dans ce pays et la surprise désagréable où l'on a 
été de ne me le point v oir ; mais je ne pense plus qu'à 
tâcher de bien venir aranger les afaires importantes qu'il 
y a ici et revenir avec cette satisfaction, si je suis assés 
heureux d'y parvenir, de mériter l'aprobation du roy, les 
bontés de M. le Duc ; et si je puis joindre à cela vos 
bonnes grâces et l'espérance de pouvoir avoir toujours en 
vous une amie solide, je vous assure que tous mes veux 
seront comblés. Mais, en ce pays, l'enuy me gagnent ; je 
travaille come un chien, et la fatigue accable ma santé, 
qui n est pas encore bien forte ; la filosophie me tient à la 
gorge, qui me fait désirer de la tranquilité et pouvoir venir 
jouir de la douce société de mes citoyens et citoyenes, 
après estre sorti de la réputation frivole dont je m'étois 
enfariné. Quand je serai arrivé là, que je serai heureux, 
surtout si vous estes bien persuadée de l'atachement et du 
respect avec lequel je serai tant que je vivrai, 
Madame, 

Votre très humble et très obéissant serviteur. 
Le duc de Richelieu. 

« Je vous demande bien pardon de tout mon grifonage, 
mais j'ai reçu votre lettre hier, il faut faire partir mon 
Courier, et c'est une chose pénible à un ambassadeur que 
d'expédier un courier : j'ai voulu vous répondre par lui et 
j'ai mieux aimé vous doner un peu de peine à déchifrer 
tout cela que d'atendre plus longtens par la poste une mau- 
vaise réponse. 

« M. le marquis de Breill, ministre du roy de Sardaigne, 
me charge de vous assurer de mille respects de sa part et 



36 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1725-28 

de vous demander si vous vous ressouvenés de lui : il vous 
respecte et vous honore beaucoup, et prétend que vous 
l'aimiés un peu quand vous étiés à Turin, mais qu'il a bien 
peur que vous ne rayés oublié. » (Bibliothèque nationale, 
ms. Français 22798, fol. 1). 

Peu de mois après, Monsieur le Duc était remplacé par 
le cardinal de Fleury, et M""® de Prye partageait la disgrâce 
de son amant. 



II 

GOMMANDEArKNT EN L\NGUEDOC:. 

(1738). 

M. le duc de Richelieu, revenu à Paris, se présenta 
à la cour, dans le rang des courtisans. On pensa 
pour lui et il songea lui-même à quelque ambassade ; 
mais plus il resta à Paris, plus il sentit que la vie 
qu'il y menoit étoit plus désagréable que celle d'être 
en ambassade. Il sonç^ea donc à en avoir une ou un 
gouvernement, et M. le cardinal deFleury lui donna 
toute sorte d'espérances pour l'un ou pour l'autre. 
Dans ces circonstances-là, M. le maréchal d'Estrées, 
vice-amiral et en même temps lieutenant général de 
Bretagne, gouverneur du pays Nantois et comman- 
dant de la province, où il alloit tous les deux ans 
tenir les États, vint à mourir'. Sa place en Bretagne 
plaisoit infiniment à M. le duc de Richelieu, qui la 
demanda, et M. le cardinal de Fleury lui dit que le 
Roi ria] lui donnoit, mais de n'en rien dire jusqu'à 
ce qu'il l'eût appris à M™® la comtesse de Toulouse, 
mère de M. le duc de Penlhièvre, [qui étoit] encore 
enfant et qui avoit eu le gouvernement de Bretagne 
à la mort de son père. Malheureusement. M™* la 
comtesse de Toulouse en parla à M"" de Charolois, 

1. Le 28 décembre 1737; il était doyen des maréchaux de 
France, 



38 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1738 

quiétoit brouillée depuis quelques années avec M. de 
Richelieu ^ et le perséculoit avec acharnement, et 
celle-ci lui persuada- que, si elle soufFroit que M. le 
duc de Richelieu eût ladite place, il travailleroit à 
dégrader son fils de son autorité et à le réduire à 
rien dans son gouvernement, qui ne seroit plus qu'un 
fantôme, de sorte que M. le cardinal de Fleur\ , qui 
avoit dit à M. le duc de Richelieu que le Roi lui 
donnoit ladite place et qu'il le prioit seulement d'en 
garder le secret pendant quelques jours, se renferma 
chez lui pour une très légère incommodité qu'il eût, 
et reçut une fois seulement M. le duc de Richelieu 
avec plusieurs personnes qu'il voyoit, et parut dans 
un embarras si grand, que M. de Richelieu en fut 
effrayé, et n'osa pas. dans ce monde, en chercher 
une explication aussi subite. Il sortit donc avec tout 
le monde, pour ne pas importuner dans le moment 
M. le cardinal Fleury, qui étoit doux et aimable et 
tâchoit de satisfaire autant qu'il pouvoit tous ceux 
qu'il aimoit et avec lesquels il étoit en société. Il 
avoit cessé, il est vrai, de donner à M. le duc de 
Richelieu toute marque d'amitié ; mais il parloit 
souvent de sa reconnoissance pour la manière dont 
[le duc] l'avoit servi en lui faisant donner son cha- 
peau de cardinal. M. de Richelieu ne fut pas long- 
temps à voir qu'il s'étoit élevé contre lui quelque 
chose qu'il ne pouvoit comprendre. Il revint chez 
M. le cardinal le lendemain pour le voir, et le valet 

1. Après avoir été trop bien avec lui. 

2. Tout le commencement de cette phrase est tellement 
embrouillé, que nous sommes obligés d'établir un texte com- 
préhensible. 



1738 COMMANDEMENT EN LANGUEDOC 39 

de chambre lui dit qu'il ne recevoit personne que 
pour des affaires pressées de l'État, et que les 
médecins lui avoient défendu de recevoir des visites. 
T.e lendemain, on dit même chose à M. de Richelieu ; 
mais, comme il attendit plus longtemps, il vit entrer 
des seigneurs de la cour, qui n'avoient point à par- 
ler au cardinal des affaires de l'État. Il passa dans la 
chambre de son secrétaire', y écrivit une lettre, 
pour lui marquer combien son esprit et son cœur 
étoient alarmés de ce qu il avoit lieu de craindre. 
M. le cardinal ne lui répondit point par écrit, mais 
lui fît dire par son valet de chambre, qu'il lui deman- 
doit en grâce de ne point se fâcher ni s'alarmer, et 
d'être bien sûr de son amitié. Cela parut fort 
honnête à M. de Richelieu, mais point rassurant pour 
la place de Bretagne. Il alla le soir chez M™* de 
Mazarin, ou étoit M™* de Saint-Florentin, femme du 
ministre et belle-fille de M'"^ de Mazarin. >PMe Saint- 
Florentin lui dit qu'elle le cherchoit et avoit envoyé 
savoir où il étoit, ayant à lui parler de la part du 
cardinal de Fleury ; mais que, comme elle le voyoit 
trop fâché ce soir, elle ne vouloit lui rien dire et le 
prioit de venir le lendemain matin chez elle. Enfin, 
quelques instances qu'il fit. elle résista, et elle lui dit 
seulement qu'il devoit compter sur l'amitié du cardi- 
nal, qui étoit fort en peine de savoir s'il étoit fâché 
et disoit que, si M. de Richelieu étoit raisonnable, 
il auroit de quoi se défâcher. Comme M. de Richelieu 



1. Il en avait trois : Dupan, de Mongias et Gérard, ce der- 
nier chargé de la feuille des bénéfices {Mémoires de Luynes, 
t. IV, p. 417 . 



40 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1738 

comptoit beaucoup sur son amitié, il cherchoit à 
savoir de M™* de Saint-1 lorenlin ce que pouvoit 
valoir le gouvernement de la Bretagne que le cardinal 
de Fleury lui avoit formellement promis. Il se fâcha 
contre M™" de Saint-Florentin, lui disant qu'il ne 
voyoit rien d'assuré. La dernière réponse qu'elle lui 
fit fut qu'elle le voyoit trop en colère pour lui parler 
le soir même, que ce ne seroit que pour le lendemain, 
à l'heure qu'elle lui donna pour aller chez elle, et 
elle sortit de chez M'"^ de Mazarin brusquement. 
M. de Richelieu eut beau rêver ; il n'en imagina 
rien . Le lendemain , il alla chez M"* de Saint-Florentin , 
qui lui conta l'histoire de M'"" de Charolois et de 
M™* la comtesse de Toulouse, qui avoient parlé au 
Roi directement et avoient mis le cardinal dans un 
grand embarras, et elle lui donna la plus grande 
marque d'amitié de la part du cardinal que l'on puisse 
jamais donner à personne, en cherchant et trouvant 
le moyen de procurer à M. le duc de Richelieu une 
chose équivalente, que même il estimeroit davan- 
tage. C'étoit une lieutenance générale du Languedoc, 
et ce que l'on appelle dans ce pays-là la Grande 
Patente, c'est-à-dire la patente de gouverneur, 
avec laquelle on jouit de tous les honneurs, préro- 
gatives et autorités ^ . M"^ de Saint-Florentin le pressa 

1. Cette lieutenance générale étoit occupée par le marquis 
de la Fare, qui eut celle de Bretagne, et ce fut pour établir 
une compensation qu'on attribua à M. de Richelieu, outre les 
fonctions ordinaires, le commandement de la province. [Gazette 
du 5 avril 1738.; Cf. Luynes, t. II, p. 83 et suiv. : « L'on croyoit 
que la lieutenance générale de Bretagne seroit donnée à M. de 
Richelieu, je lui en voulus faire mon compliment le 28 mars. Il 



1738 COMMANDEMENT EN LANGUEDOC 41 

en même temps d'être raisonnable et d'accepter le 
changement proposé. M. de Richelieu avoua qu'il 
avoit eu tant de peur la veille de la sentence de 
renonciation qu'il falloit faire à la Bretagne, qu'il 
n'eut pas de peine à dire à jVP^ de Saint-Florentin 
que, si elle lui conseilloit d'être content, il s'en 
rapporteroit à elle et à M. le cardinal. Dès qu'il eut 
lâché cette parole, elle partit sur le champ pour 
aller trouver le cardinal, en l'assurant qu'il en seroit 
aussi aise qu'elle, et, à son retour, elle assura M. le 
duc de Richelieu que le cardinal étoit très content. 
Lui, eut beaucoup de peine à cacher qu'il ne l'étoit 
pas autant. Il alla trouver le cardinal, à l'heure qui 
lui fut donnée par M™^ de Saint-Florentin, el lui 
marqua toute sa reconnoissance de ce qu'il voyoit 
bien qu'il avoit été obligé de faire pour lui donner 
une preuve de son amitié. Comme on aime les gens 
à qui on a rendu de grands services, le cardinal 
donna à M. de Richelieu encore plus de marques 
d'amitié qu il ne lui en avoit témoigné. Enfin, à la 
fin de l'année, M. le duc de Richelieu alla en 
Languedoc ' tenir les États et jouir de cette place, 

me dit qu il y avoit encore des arrangements qui rendoient 
cette décision incertaine : ces arrangements ne furent finis que 
le 29. M. de la Fare vint ce même jour étiez moi, et me dit que 
leRoivenoit de lui donner la lieutenance générale de Bretagne, 
et à M. de Richelieu celle de Languedoc. Ces deux lieutenances 
générales ne sont nullement semblables, etc. » Quant à M. de 
Penthièvre, il eut comme compensation à ces arrangements 
une augmentation de 13,000 francs sur les appointements de sa 
charge de grand veneur. Arch. nat., 0^S2, f. 183.) 

1. Voy. ses Instructions aux Arch. nat., carton TT 446, et, 
sur ses relations avec les protestants. TT 337 et 355. 



42 MÉMOIRES DE RICHELIEL' 1738 

qui seroit la plus belle que le Roi ait à donner dans 
ce genre-là, si elle étoil aussi stable que le sont les 
gouvernements K 

1. Ce que M. de Richelieu ne dit pas, c'est qu'il déploya dans 
l'administration du Languedoc la même habileté, les mêmes 
ressources qui l'avaient fait triompher seul de tant d'obstacles à 
Vienne. Il se fit bien voir de ceux qui devaient être ses 
ennemis, ses rivaux naturels ; apaisa les dissensions qui sépa- 
raient soit le clergé et le parlement, soit les catholiques et les 
protestants ; enfin, il fit de sa province, pendant le temps qu'il 
y passa, un modèle de conduite et de dévouement. 



m 

MESDA^IES DE MAIELY, 
DE VINTIMILLE ET DE CHATEAUROUX' 

(1740-1744). 

M. le duc de Richelieu se rendit à 3Iontpellier -, 
avec M™^ de Richelieu, sa femme'' et ils y jouirent 
tous deux de la plus grande considération et de tous 
les agréments de la société ; mais il eut le chagrin 
de voir mourir M™^ de Richelieu à Paris, puis, fort 
peu de temps après, de retourner sans elle à Mont- 
pellier, et de revenir encore à Paris, où il trouva les 
suites de nouvelles tracasseries de M"^ de Charolois. 

Cette princesse, quoiqu'elle eût une tête fort légère, 
saisissoit avec vivacité tout ce qu'on lui présentoit. 

1. Ce fragment porte le numéro 7 ; mais il ne semble pour- 
tant pas qu'il y ait lacune entre le précédent et celui-ci. 

2. Fin octobre 1738. Cf. Luynes, t. II, p. 267. 

3. Il avait épousé, en secondes noces, le 14 avril 1734, 
Elisabeth-Sophie de Lorraine, princesse de Guise, qui lui 
donna un fils, le duc de Fronsac, puis, à Montpellier, une fille, 
plus lard M™* d Egmont. La duchesse, très souffrante depuis la 
naissance de ce dernier enfant et trouvant lair de Montpellier 
mauvais pour sa poitrine, désira revenir à Paris, bien que son 
séjour en Languedoc eût été constamment heureux. Le mal 
s'aggrava dans le voyage, malgré les soins très tendres de M. de 
Richelieu, et elle mourut au Temple, le 2 août 1740, inconsolable 
de quitter l'existence et un mari qu'elle adorait. Voy, Vie privée, 
t. ï, p. 335 et 336, et Mémoires du duc de Luynes, t. ÏII, p. 224. 



44 MÉMOIRES DE lUCHELIEU 1740-44 

[Ellei avoil très bien fait sa cour à M""" de Mailly, 
toujours maîtresse du Roi ; mais M"'' de Mailly avoit 
pris avec elle M™" de Vintimille, sa sœur, qui trouva 
fort mauvais l'ascendant qu'affectoit M"*" de Charolois. 
et qui ne songea qu'à les brouiller. Elle y réussit 
bientôt, parce qu'elle avoit plus d'esprit que les 
autres. 

Cependant, M. le duc de Richelieu, qui étoit 
retourné en Languedoc pour tenir les États ^ et qui 
devoit y rester fort longtemps, apprit que la guerre 
alloit se déclarer -, et il ne voulut pas aller en 
Allemagne, de peur que les troupes n'y restassent 

1 . Ouverts le 15 décembre 1740. 

2. Son opinion était déjà arrêtée à ce sujet avant qu'il 
repartît pour le Languedoc. Le 10 novembre, étant encore à 
Paris, il écrivait au comte de Châteaupéage : « Dans mes con- 
ditions pacifiques, je n'avois pas compris la morl de l'Empereur, 
el cet événement change assurément ma façon de penser. Il 
me paroît même impossible d'imaginer que cela se termine sans 
armées en campagne. 11 y a des gens ici cependant qui assurent 
que, au contraire, cela doit tout pacifier. Je crois qu'il faut les 
mettre au rang de ceux qui parlent sans savoir ce qu'ils disenl : 
du moins, c'est fort mon sentiment. La flotte angloise est partie 
avec huit mille hommes de débarquement, et il me semble que 
tout s'apprête à de grands troubles dans toutes les parties du 
monde. Le ministre de l'Electeur de Bavière a débuté à Vienne 
à demander satisfaction sur l'exécution du testament et des dis- 
positions de Ferdinand, par lesquels la majeure partie de la 
succession de l'Empereur appartient à la maison de Bavière. 
Vous vovez que, par ce que nous savons, sans parler de ce que 
nous ne savons pas, on ne sauroit guère penser que cette suc- 
cession se partage sans procès. Chaque jour on en apprendra 
des nouvelles, et je compte peut-être vous en dire dans le 4 
ou le 5 de décembre, que je serai à Lyon... » (Arch. nat., K 
14.3. n° 4) 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY. ETC. 45 

l'hiver et que cela ne lui fit perdre son comman- 
dement de Languedoc, dont il étoit tous lesjours plus 
content. Il se destina à servir en Flandre, et voulut 
revenir à Paris, pour avoir une part dans le com- 
mandement des armées, s'il y en avoit plusieurs. 

A cette époque, le Roi, assez isolé, faisoit toutes 
les semaines un voyage d'un jour ou deux à Saint- 
Hubert, puis revenoit à Versailles \ et ce fut là que 
M. de Richelieu alla lui faire sa révérence. Il trouva 
à S. M. un air moins embarrassé à son égard qu'au- 
paravant. Comme il n'avoit rien à se reprocher, et 
qu'il n'étoit pas en présence des deux sœurs, cette 
entrevue ne lui fit aucune sensation ; mais ce qui lui 
en fit beaucoup c'est qu'allant, l'après-dîner, faire 
une visite à M™® la duchesse de Yentadour, il 
y trouva M™" de Mailly avec M™® de Vintimille, qui 
lui firent des agaceries et lui donnèrent des marques 
d'amitié comme si jamais ils n'avoient rien eu à 
démêler ensemble. M™® de Vintimille, qui avoit été 
très peu de temps à la cour avant que M. de Richelieu 
en partit, se surpassa encore en empressement et 
assurances d'amitié, et l'engagea à les revoir, de 
façon qu'il ne pouvoit comprendre un changement 
aussi subit, ni ce qui pouvoit en être cause. Il répon- 
dit donc modérément à ces marques d'amitié, ne 
croyant pas devoir s'y livrer. Mais ces dames l'enga- 
gèrent à venir se présenter au souper du Roi, dans 
un voyage de Choisy. M. de Richelieu avoit aban- 
donné ces invitations, après avoir vu à S. M. du 

1. Ce sont les voyages de Saint-Léger dont parle le duc de 
Luynes t. III, p. 480-482), en y signalant la présence de M. de 
Richelieu. 



46 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

refroidissement et avoir été refusé deux ou trois fois ; 
mais la garantie que ces dames lui donnèrent que 
le Roi seroit fort aise qu'il se présentât, le rassura, 
et surtout ce que lui dit, dans cette conversation, 
M"'* de Vintimille, qui avoit plus d'esprit que sa 
sœur, qu'elle regardoit comme un oison. M. le duc 
de Richelieu se présenta donc au souper du Roi ' ; 
il y fut accepté ; plusieurs courtisans en furent fort 
étonnés, mais aucun ne put l'être autant que lui- 
même. Il soupa avec S. M. un jour ou deux après la 
conversation qui vient d'être citée, et ne fut pas long- 
temps sans deviner l'énigme de ce raccommodement, 
qu'il avoit été si embarrassé de trouver. C'étoit la jalou- 
sie que M™^ de Vintimille avoit eue de la manière dont 
sa sœur s'étoit laissée gouverner par M"® de Cliarolois, 
qui avoit occasionné toute cette brouille, et c'étoit 
aussi M"'" de Vintimille qui avoit cru qu'un des 
meilleurs moyens de la dissiper étoit le conseil 
qu'elle donna à M. de Richelieu de se présenter. Il 
n'a jamais pu savoir de quel autre moyen elle s'étoit 
servie ; mais il vit qu'elle avoit cru celui qu'elle avoit 
employé le meilleur pour se défaire de M"® de 
Çharolois, qui l'importunoit beaucoup, et M. de 
Richelieu croit, sans le savoir positivement, que le 
Roi, qui connoissoit M"" de Çharolois mieux que les 
deux sœurs, avoit été de moitié de tout son cœur 

1. A la date du 20 juin 1741, M. de Luynes (t. III, p. 441) 
noie que le duc de Richelieu, arrivé depuis peu de I^anguedoc, 
esl à Clioisy avec M™" de Vinlimille et d'Antin, M'"^ de Cler- 
mont, la maréchale d'Estrées, et, plus tard, M™^ de Mailly. Il 
fut aussi invité le mois suivant, alors que la santé de M"® de 
Vintimille commençait à donner de l'inquiétude. 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY, ETC. 47 

pour se défaire d'elle ; car, sans cela, M. de Richelieu 
ne peut croire que les deux sœurs lui ^ eussent fait 
les impertinences qu'elles lui firent, tant en amitié 
apparente témoignée à M. de Richelieu pour la faire 
enrager, qu'en la renvoyant un soir à une seconde 
tahle, le Roi jouant à une autre-. M. de Richelieu 
voyoit bien que M'^'^ de Charolois étoit au désespoir ; 
mais, comme elle aftectoit de n'en rien laisser 
paroître, cela afiligeoit etfàchoit les deux sœurs. On 
revint à Versailles, où le même manège dura ; mais, 
comme M™^ de Vintimille étoit grosse et prête 
d'accoucher, elle gardoit sa chambre, et le Roi avec 
les personnes familières s'assembloient chez elle. 
M"^ de Charolois n'y paroissoit pas. 

M""' de Vintimille accoucha et mourut^, ce qui fit 
grand plaisir aux ministres et à toute la cour, parce 
qu'on la craignoit infiniment. Le Roi en parut extra- 
ordinairement affligé (on dit même que l'enfant étoit 
de lui), et S. M. fut plusieurs jours dans la douleur^. 

1. A la princesse. 

2. Sur la faveur pi'omière de M"* de Charolais, voir les 
Mémoires du marquis d'Argenson, t. II, p. 231, et sur les froi- 
deurs, qui commencèrent en octobre 1739, t. II, p. 300 et 
t. III, p. 5, 14, 52, 25 et 109. A partir du mois de mars 1740, 
elle cessa de taire partie des soupers et des carrossades. 

3. Le 9 septembre 1741. 

4. M. d'Argenson écrit, à la date du 9 novembre 1741 : 
« M. le duc de Richelieu (qui est devenu à présent un des favo- 
ris du Roi, et qui est des petits soupers chez M™* de Maillv ) dit 
que S. M. est plongée dans une tristesse continuelle ; il me 
disoit tout à l'heure que c'étoit le plus i^rand dommage du 
monde qu'un si bon caractère eût été gâté par l'éducation, qu'il 
avoit bien de l'esprit, qu'il étoit doux, et que c'étoit grand 
dommage qu'on lui eût dit de se délier de tout le monde ; 



48 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

M"** de Charolois fit alors quelques tentatives pour 
voir si elle pourroit se raccommoder avec M™" de 
Mailly, qui ne vouloit pas qu'on crût qu'elle se lais- 
soit mener par sa sœur, et qui savoit que beaucoup 
de personnes n'étoient point contentes de son union 
avec M"" de Charolois. 

A quelque temps de là, la guerre fut totalement 
déclarée, et les premières troupes se rassemblèrent 
en Allemagne. Mais le duc de Richelieu ne demanda 
point à être de cette armée-là, parce qu'il eut peur, 
avec raison, qu'on n'en revint pas tous les hivers, et 
que cela lui fît perdre son commandement du l^an- 
guedoc, dont il avoit senti tout l'agrément et qui lui 
plaisoit beaucoup. L'armée de Flandre devoit 
s'assembler plus tard, et, en attendant, M. de 
Richelieu resta auprès du Roi, presque seul de toutes 
les personnes de sa familiarité. S. M. faisoit des 
voyages à Saint-Hubert, qui n'étoit pas encore ce 
qu'il est devenu depuis ; il y étoit de suite deux jours 
francs, et s'en revenoit à Versailles, où M. le cardi- 
nal se rendoit, qui alloit pendant ces voyages à 
Paris. M. de Richelieu y venoit aussi et retournoit 
attendre le Roi à Versailles. 

M'"® de Mailly se piquoit toujours d'une grande 
amitié pour M. de Richelieu. Un jour qu'il venoit de 
Paris pour aller à Saint-Hubert le lendemain \ il 

qu'enlin il ne lui manquoit que de paroître sensible et quil 
l'avoit paru k l'ocoasion de la mort de M""' de Vintimille. » 
[Journal, III, 415. Cf. Luynes, IV, 16). 

1. Ce voyage doit se placer vers le mois d'avril 1742. Le duc, 
suivant M. de Luynes, alla saluer le Roi à Choisy, le 3 de ce 
mois, et on lui donna un logement, bien qu'il n'eût pas figuré 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY, ETC. 49 

arriva le soir très tard à Versailles seulement pour 
se coucher, et trouva deux lettres chez lui, que sa 
concierge avoit à lui donner : l'une de M. de Saint- 
Florentin, ministre, qui le prioit de lui donner avis 
de son arrivée, ou mieux, de son lever, pour lui 
venir dire quelque chose d'important ; l'autre de 
M. le marquis de Meuse, de la maison de Choiseul ', 
qui étoit le plus assidu et le mieux en familiarité 
dans la société du Roi, qui mandoit à M. de 
Richelieu que M'"*' de Mailly avoit été autorisée du 
Roi à lui dire que le cardinal venoit de recevoir la 
nouvelle que les protestants du Languedoc se rassem- 
bloient et étoient près de se révolter, comme ils 
avoient déjà fait par le passé, et que, toutes les 
troupes étant sur les frontières, n'y ayant en Lan- 
guedoc qu'un régiment, même éloigné, le cardinal 
avoit dit au Roi, que M. , maréchal de camp 

employé dans la province, n'étoit pas en état d'en 
imposer et de rassembler ce qu'il falloit opposer 
aux protestants, et qu'il falloit y renvoyer sur le 
champ M. de Richelieu, ou M. de Mirepoix^, qui 
depuis longtemps avoit eu envie de ce même 
commandement. M. de Meuse ajoutoit que le Roi 
étoit fort embarrassé, et il conseilloit à M. de 
Richelieu de répondre à M. de Saint-Florentin qu'il 

sur la liste du voyage. Il venait de recevoir l'envoyé de l'infant 
don Philippe, duc de Parme, et l'avait conduit jusqu'à ïaras- 
con [Luynes, t. IV, p. 121). 

1. Henri-Louis de Choiseul, marquis de Meuse, fait cheva- 
lier du Saint-Esprit en 1745. 

2. Gaston-Charles-Pierre-François de Levis, marquis de 
Mirepoix, maréchal de camp. 

4 



50 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

iroit le trouver à son réveil, de la part du cardinal. 
M. de Richelieu ne répondit ni à l'une ni à l'autre 
lettre ; mais, dès qu'il fut éveillé, il s'habilla et alla 
chez M. de Saint-Florentin, qu'il trouva prêt à mon- 
ter en chaise pour le venir voir. Après plusieurs 
compliments, ce ministre dit à M. de Richeheu ce 
que le cardinal l'avoit chargé de lui dire ; M. de 
Richelieu lui répondit qu'il n'avoit point de choix à 
faire, que son devoir étoit d'aller où le Roi le jugeoit 
nécessaire, et il ajouta qu'il avoit une partie de ses 
domestiques à Montpellier, suffisants pour un cas 
pressé, et qu'il étoit prêt à partir dès le soir même. 
M. de Richelieu le pria encore de rendre compte de 
sa réponse au Roi et à M. le cardinal, et lui offrit 
d'aller sur le champ prendre congé de S. M., s'il le 
vouloit ; mais M. de Saint-Florentin lui réphqua que 
les choses n'étoient pas pressées à ce point-là, et que, 
d'ailleurs, M. le cardinal étoit, comme il savoit bien, 
dans son séminaire, à Issy, où il [étoit] venu coucher 
le veille. Cependant, M. de Richelieu somma M. de 
Saint-Florentin de rendre sa réponse au Roi et au 
cardinal, et lui dit qu'il alloit à Saint-Hubert et y 
altendroit le retour de S. M., pour prendre congé. 
De là, M. de Richelieu courut chez M"^^ de MaïUy, 
qui étoit dans les petits cabinets du Roi, qui étoit à 
la chasse, et lui dit ce qui s'étoit passé entre M. de 
Saint-Florentin et lui. Elle étoit à déjeuner. Après 
ravoir entendu, elle lui dit que c'étoit un tour que 
le cardinal avoit voulu lui jouer ; que le Roi, qui 
étoit embarrassé, seroit bien aise du parti qu'il avoit 
pris, et elle ajouta à cela bien des choses honnêtes 
en promesses et marques d'intérêt, auxquelles il 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY, ETC. 51 

n'avoil pas grande foi. M. de Richelieu quitta M"^ de 
Mailly pour aller trouver M""* de la Tournelle, depuis 
duchesse de Châteauroux. Il y avoit longtemps qu'il 
vivoit avec elle dans la plus grande amitié, parce 
qu elle en avoit encore davantage pour M. d'Agénois 
et que [M. de Richelieu] en avoit aussi beaucoup 
pour M™* de Flavacourt, ce qui formoit de grandes 
liaisons des deux sœurs avec lui et avec M™^ de 
^Nlazarin K Elles étoient de la maison de Maillv, 
comme elle, aimables, très jolies, et attiroient beau- 
coup de monde chez M"^ de Mazarin, qui étoit leur 
belle grand'mère, ce qui justifiait sa grande amitié 
pour elles deux. Comme elle vouloit avoir la meil- 
leure maison de la cour, elles servoient beaucoup à 
y attirer la meilleure compagnie et la plus agréable. 
M™* de Mazarin étoit dame d'atour de la Reine et sa 
favorite : M"' de la Tournelle l'étoit - de M'"" de 



1. Le marquis d'Argenson dit, à la date du 22 novembre 
1740 : « M. le duc de Richelieu a mis à mal M™' de Flavacourt, 
la première beauté de la cour ; il la animée : elle parle davan- 
tage, elle lorgne beaucoup. Elle a 'peu d esprit. Elle se piquoit 
depuis longtemps d'une grande haine contre son mari. Le petit 
duc d'Agénois a pris à M°'* de la Tournelle. Voilà ce qu'on 
appelle des bonnes fortunes. — Hier, M. de Richelieu donna 
un grand souper à sa petite maison, par delà la barrière de 
Vaugirard, etc., etc. w {Journal, t. III, p. 234). — Emmanuel- 
Armand de Vignerot du Plessis-Richelieu, fils unique du duc 
d'Aiguillon, né le 31 juillet 1720 et titré depuis 1740 duc 
d'Agénois, est celui qui fut si célèbre, plus tard sous le nom de 
duc d'Aiguillon. Il était neveu à la mode de Bretagne du duc de 
Richelieu, d'où M*"' de la Tournelle prit l'habitude d'appeler 
aussi M. de Richelieu son oncle. Il avait épousé récemment, le 
4 février 1740, une fille du fameux comte de Plélo. 

2. Etait favorite. 



52 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

Mazarin, et avoit, indépendamment de cela, une 
amitié directe de la Reine, qui passoit sa vie à déplo- 
rer les amours du Roi, qui éloient presque dans 
leur commencement. M. de Maurepas étoit aussi 
intime, tant par lui que par sa femme, avec M"* de 
Mazarin et étoit neveu de M. de la Vrillière, qui 
étoit secrétaire d'État comme lui, de façon que la 
maison de M'°® de Mazarin étoit un centre où abou- 
tissoient toutes les intrigues, et qu'il s'y faisoit des 
échanges de confidences continuelles *. M. de 
Richelieu raconta donc à M"* de la Tournelle ce qui 
venoit de se passer de la part du cardinal avec le 
Roi, et entre M. de Saint-Florentin et lui. Elle con- 
vint bien qu'il devoit y avoir quelque intrigue à cet 
égard, et elle lui promit de la découvrir. Comme 
elle étoit favorite de la Reine et de M™'' de Mazarin, 

1. Il est bon d'établir aussi clairement que possible ces 
diverses parentés, qui faisaient, comme le dit M. de Richelieu, 
du salon de M""" de Mazarin le foyer commun des intrigues les 
plus opposées. Françoise de Mailly épousa en premières noces, 
et à son corps défendant, M. de la Vrillière, ministre, et en eut : 
M. delà Vrillière (plus tard Saint-Florentin), aussi ministre, la 
comtesse de Plélo, mère de M™^ d'Agénois, et M™* de Maurepas. 
En secondes noces, le 14 juin 1731, elle s'était remariée au duc 
de Mazarin, et se retrouva encore en famille dans cette nouvelle 
maison, puisqu'Armande-Félice de la Porte-Mazarin, fille du 
premier lit du duc de Mazarin, avait épousé en 1709, le marquis 
de Mailly-Nesle, cousin germain de Françoise de Mailly, d'où les 
cinq sœurs bien connues ; M"** de Nesle était devenue ainsi la 
belle-fille de sa cousine germaine, et les cinq sœurs ses belles- 
petites-filles. Enfin, M""* de Mazarin avait pour frères le comte 
de Mailly, qui avait épousé en 1726 laînée de ces cinq sœurs, et 
M. de Rubempré. Ses deux alliances avaient donc fait d'elle la 
belle-grand'mère et la belle-sœur de M""" de Mailly la favorite, 
fille de son cousin germain. 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY. ETC. 53 

M. de Richelieu en espéra beaucoup, et partit pour 
aller à Saint-Hubert, où il trouva le Roi déjà arrivé, 
qui lui parut assez sérieux. M™^ la comtesse de 
Toulouse parla d'un projet de voyage prochain ', et 
le Roi ayant été prié par elle d'ordonner à M. de 
Richelieu de revenir -, le visage de S. M. chansfea un 
peu. et il dit qu'il savoit que M. de Richelieu ne 
pouvoit revenir de ce voyage, et qu'il avoit des 
affaires. La conversation fut moitié plaisanterie, 
moitié sérieux. On se mit au jeu ; M™® de Mailly, 
qui devoit tout savoir, s'en mêla aussi, pour changer 
d'objet de conversation. Le lendemain se passa à 
jouer et chasser. Le surlendemain S. M. retourna 
à Versailles. M. de Richelieu y arriva des premiers, 
pour trouver M°^ de la Tournelle, qui lui dit qu'elle 
savoit toute son affaire, et que c'étoit M. de Maurepas 
qui avoit dit à la Reine que l'abbé de Broglie lui 
avoit dit qu'il avoit entendu dire à M. de Richelieu 
du mal du cardinal, [savoir] qu'il falloit qu'il radotât 
pour avoir un Conseil comme celui des ministres qui le 
composoient ; que la Reine avoit dit cela au cardi- 
nal, qui en avoit été fort piqué ; qu'il vouloit en 
conséquence lui faire ôter le commandement du 
Languedoc, mais que, pour ménager les bienséances 
en raison de l'amitié qu'il lui marquoit, c'est ce qui 
l'engageoit à suivre le biais qu'il prenoit. Cela suffit 
à M. de Richelieu, qui prit sur le champ le parti 
d'aller trouver le cardinal. Il lui dit en entrant qu'il 
venoit prendre congé de lui ; le cardinal parut 



1. C'est-à-dire du projet du prochain voyage à Saint-Hubert. 

2. De revenir à Saint-Hubert la prochaine fois. 



54 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

embarrassé et lui répondit que son départ n'étoit 
pas si pressé. M. de Richelieu insista, dit qu'il parti- 
roi t le surlendemain et qu'il alloit dans Tinstant 
même prendre congé du Roi. M. de Richelieu s'en 
alla ; mais, quand il fut à la porte, rentrant tout de 
suite, il dit au cardinal que le plus zélé, le plus 
sincère et le plus attaché de ses serviteurs alloit lui 
parler à ce titre et non pas comme commandant du 
Languedoc. Il commença donc par dire au cardinal 
qu'il ne pouvoit croire que la révolte des protestants 
fût la véritable raison de son départ, et qu'il devoit 
sentir celles que M, de Richelieu avoit de se plaindre 
de lui ; qu'au surplus, il prendroit les plus sûres 
mesures pour connoître les véritables raisons de son 
mécontentement, mais qu'il vouloit savoir de lui- 
même ces nouvelles tracasseries. 

Alors, le cardinal lui répondit qu'on lui avoit 
rapporté qu'il avoit frondé le Conseil et ceux qui le 
eomposoient, et blâmé infiniment son administration. 
M, de Richelieu lui dit : « Je ne vous mentirai pas ; 
on vous a dit vrai ; mais ce n'est pas de cela dont 
vous avez à vous plaindre. Le pénultième voyage à 
Saint-Hubert, ajouta M. de Richelieu, j'allai prendre 
M. de Meuse, que je menai avec moi, et, dans un 
quart d'heure que nous fûmes ensemble, il commença 
à dire du mal de vous et de votre conduite, comme 
font tous les bons espions. Je fis semblant de faire 
comme tous les sots ; j'adhérai en partie à ce que 
disoit M. de Meuse, convenant qu'il étoit dangereux 
d'avoir un Conseil composé comme le nôtre, au 
milieu d'une guerre avec toute l'Europe, et sans 
qu'il y eût un militaire, ni un homme qui se doutât 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY, ETC. ^^ 

de ce que c'étoient que la guerre et les troupes. » 
M. de Richelieu ajouta qu'il étoit persuade que M. le 
cardinal ne tarderoit pas à composer un autre Conseil 
quand il y auroit réfléchi. C'étoit dire seulement ce 
qui se dit dans les chambres entre miembres. Et 
M. de Richelieu ajouta : « Je vous suis trop attaché 
pour ne me pas croire coupable de ne vous avoir 
pas dit toutes ces réflexions ; car, comme on ne peut 
savoir ces choses-là que de ceux qui nous sont 
attachés, j'ai à me reprocher de ne vous avoir pas 
dit plus tôt ce que je pensois. Mais vous devez con- 
venir aussi qu'il faut faire bien des réflexions pour 
prendre le parti de tenir de pareils discours à un 
homme comme vous et dans la place où vous êtes. » 
Le cardinal, qui avoit foncièrement de la bonté et 
de l'amitié pour M. de Richelieu, et qui sentoit que 
ce qu'il disoit étoit vrai, se radoucit encore infini- 
ment, et discuta le tout avec M. de Richelieu, comme 
s'ils avoient parlé d'un tiers. Le cardinal finit par 
lui dire ^ que le choix n'étoit pas aisé, et lui demanda 
qui il penseroit mettre au Conseil. On auroit pu 
croire, en connoissant moins le cardinal, que c'étoit 
un panneau qu'il tendoit à M. de Richelieu, ou pour 
lui, ou pour un autre ; mais il est bien sûr que 
c'étoit de bonne foi qu'il parloit. M. de Richelieu 
lui répondit, avec la même franchise, que, si le Roi 
lui faisoit une pareille question, il lui diroit avec 
vérité que celui de tout son royaume qui étoit le 
plus en état de lui donner un bon conseil, en y 
réfléchissant, etquiconnoissoitlemieux les hommes, 

1. A M. de Richelieu. 



56 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

c'étoitM. le cardinal de Fleury. « Et, si vous voulez 
effectivement y penser, ajouta M. de Richelieu, vous 
réussirez . » 

Enfin, à la fin de cette conversation, le cardinal 
convint que le Conseil étoit dénué de bonnes tètes 
et dit qu'il chercheroit à le mieux composer et y 
réfléchiroit. M. de Richelieu lui demanda sa parole 
qu'il feroit ce qu'il promettoit. Il la lui donna, et 
ensuite il dit à M. de Richelieu de ne point partir 
encore pour le Languedoc, ce départ n'étant pas 
absolument pressé, M. de Richeheu lui répondit 
qu'il n'en feroit rien ; que ce qui venoit de se passer 
avoit fait du bruit, et qu'il falloit qu'il fît le voyage, 
qui pourroit être utile ; que d'ailleurs les voyages ne 
lui coûtoient rien, et que ce qui lui coûtoit, c'étoit 
sa gloire et le bien de l'État. M. le cardinal lui pro- 
mit de la manière la plus énergique son amitié, et le 
pria de revenir dès qu'il croiroit le pouvoir faire le 
plus tôt. Quant à ses promesses d'amitié, le cardinal 
tint parole, comme on le verra par la suite ^ 

M. de Richelieu fut quelques jours à Lyon en 
passant, et, arrivé à Montpellier, il prit des infor- 
mations de ce qui se passoit, envoya des coumers 
de part et d'autre dans les Cévennes et autres lieux, 
avec les ordres nécessaires pour qu'on lui rendît 
compte de tout. Delà, il fut à Toulouse et s'y arrêta, 
comptant rester quelques jours et loger chez l'ar- 
chevêque, qui fut depuis cardinal de la Roche- 



1. M. de Richeliou figure encore, au mois d'avril 1742, parmi 
les lialiitués des petits cabinets du Roi et des soupers de M"* de 
Mailly {Luynea, t. IV, p. 152.) 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY, ETC. 57 

Aymon '. Étant à Toulouse, il prit pour le haut 
Languedoc les mêmes précautions et les mêmes 
mesures qu'à Montpellier. Un jom' qu'il étoit à dîner 
avec l'archevêque et AP^ de Caraman, mère du lieu- 
tenant général qui vit encore aujourd luii^. étant à 
table, on lui annonça un courrier de M. le cardinal 
de Fleurv, qui avoit été à Montpellier le chercher et 
l'avoit suivi à Toulouse, ce qui étonna fort l'arche- 
vêque, qui étoit un grand courtisan, et fit augmenter 
beaucoup son estime pour M. de Richelieu ; mais 
lui et M""^ de Caraman furent encore bien plus 
étonnés, quand ils apprirent que M. le cardinal 
écrivoit à M. de Richelieu pour lui faire part du 
nouveau changement survenu dans le Conseil ", et 
M. le duc de Richelieu ne dit pas le motif de sa 
joie, mais il en eut beaucoup de voir qu'il avoit 
repris auprès du cardinal la confiance et l'amitié 
qui avoient toujours subsisté entre eux. 

1. Charles-Antoine de la Roche-Aymon, archevêque de Tou- 
louse depuis 1740, transféré à Xarbonne en 1751. 

2. Louise-Madeleine-Antoinette Portail, comtesse de Caraman, 
mère de Victor-Maurice, lieutenant général des armées en 1780 
et qui ne mourut qu'en 1807. 

3. 26 août 1742. — Entrée au Conseil de M. d'Argenson le 
cadet et de M. le cardinal de Tencin. Voy. Luynes, t. IV, p. 
212 et 216, et Argenson, t. IV, p. 21. « Dernière consternation 
du public ! » dit le frère du nouveau ministre. Argenson cadet 
avait été surnommé la Chèvre ; cétait un ami de collège de 
Voltaire. M. Aubertin l^Esprit public, p. 146, 147) a cité de lui 
des lettres de jeunesse fort piquantes sur les affaires publiques. 
Un rapport de police, daté du 2 août 1742, qu'on trouvera dans 
les Lettres de M. de Marville, lieutenant général de police, 
1. 1, p. 59, donne une idée curieuse des intrigues qui amenèrent 
ce changement de cabinet. 



58 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

Il partit de là pour Bordeaux, où il resta deux 
jours et donna ses ordres pour ce qui l'intéressoit 
dans son duché de Fronsac et autres terres du voi- 
sinage. Ensuite il alla à Richelieu, où il s'arrêta 
quatre ou cinq jours ; de là il vint tout de suite à 
Versailles, où il arriva assez avant dans la nuit, ayant 
eu la précaution de faire avertir sa concierge. En se 
couchant, il lui ordonna d'aller de bonne heure le 
matin avertir M™^ de Mazarin de son arrivée, et de 
lui dire que, dès qu'il seroit levé, il iroit la voir. Le 
concierge [de celle-ci J, étonné, fit répéter à cette 
femme ce que M. de Richelieu lui a voit dit, et 
s'écria que M'"^ de Mazarin étoit morte depuis quinze 
jours K Cette nouvelle, qui étoit fort importante 
pour M. de Richelieu et pour la cour, l'étoit fort 
peu pour les provinciaux, et, comme il ne s'étoit 
arrêté nulle part que dans ses terres et n'avoit vu 
aucun papier public, il fut grandement surpris. Il 
demanda à sa concierge ce qu'étoient devenues 
M"' de laTournelle et lYP' de Flavacourt. Elle lui dit 
qu'elle les croyoit à Versailles, mais que le Roi étoit 
à Choisv. M. de Richelieu chargea sa concierge 
d'aller faire à ces deux dames le compliment qu'il 
lui avoit ordonné d'aller faire à M™" de Mazarin, et 
le matin, en effet, il alla les voir et les trouva se 
désolant, M™^ de laTournelle surtout, parce qu'elle 
avoit parole pour la première place de dame du 
palais de la Reine, et [que la Reine] vouloit la donner 

1. M"*" de Mazarin (Françoise de Mailly) mourut le 10 sep- 
tembre 1742, après quatre jours de maladie. Voy, Luynes, t. 
IV, p. 224 et 225. 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY. ETC. 59 

à M"* de Tavannes, nièce de son grand aumônier ^ 
malgré lamitié qu'elle avoit toujours marquée à 
AP" de la Tournelle. 3P' de Flavaeourt n'étoit pas 
moins désolée, parce que cela l'éloignoit de la 
seconde place, qui lui étoit aussi promise, et M""* de 
la Tournelle éloit piquée effroyablement contre 
M. de Maurepas. qui lui avoit conseillé de se mettre 
dans un couvent pour attendrir le Roi et la Reine, 
en vovant se retirer du monde une jeune veuve aussi 
jolie qu'elle. Il est vrai qu'elle n'avoit pas assez de 
fortune pour y rester, nayant plus M""** de Mazarin, 
sa belle-mère, chez qui elle ^demeuroit]. Ce raison- 
nement lui avoit déplu fort, et jamais elle ne put le 
pardonner a M. de Maurepas. Elle pria M. de 
Richelieu d'aller à Choisy et de tenter d'engager sa 
sœur à avoir la charité de parler pour elle pour 
avoir cette place de dame du palais, et de lui per- 
suader que cet acte de générosité prouveroit encore 
mieux son crédit et lui feroit honneur dans le monde. 
M. le duc de Richelieu promit et tint parole : il alla 
effectivement le même jour, le soir, à Choisy. et se 
mit à souper exprès à côté de M™^ de Mailly. pour 
avoir plus de loisir de lui parler et savoir ce qu'elle 
pensoit. Il la trouva extraordinairemenl indisposée 
contre ses deux sœurs, et principalement contre 
>P^ de la Tournelle. Le lendemain, ou le surlen- 
demain, le Roi retourna à Versailles. AI. de Richelieu 
alla avec empressement trouver les deux sœurs, qui 

1. Marie-Anne-Ursule Amelot de Gournay, comtesse de 
Tavannes, nièce de Nicolas-Charles de Saulx-Tavannes, 
archevêque de Rouen, grand aumônier de la Reine en janvier 
1743. cardinal en 1756. 



60 MÉMOIRES DE KICHELIEU 1740-44 

étoient logées dans un appartement que leur avoit 
prêté M"" la duchesse de Boufflers '. M"^ de la 
Tournelle étoit dans un grand fauteuil, ayant l'air 
fort indolent et rêveur, tandis que M""' de Flavacourt 
se promenoit dans la chambre, avec beaucoup de 
vivacité et d'inquiétude. Elles dirent à M. de Richelieu 
que le Roi n'avoit encore rien décidé pour les places 
de dames du palais, et elles paroissoient, M'"^ de 
Flavacourt surtout, fort en peine. M™' de la Tour- 
nelle étoit plus tranquille en apparence ; mais, 
quand M. de Richelieu voulut s'en aller, elle lui fit 
signe de lui venir parler et de se baisser pour l'en- 
tendre. Elle lui dit tout bas que sa place de dame 
du palais lui étoit accordée^, et lui dit adieu. M. de 
Richelieu les quitta, et il est aisé de comprendre qu'il 
n'étoit pas nécessaire d'avoir une grande sagacité 
pour soupçonner la certitude et la connoissance 
secrète du bienfait, sans être persuadé en même 
temps d'une très grande intimité. Le lendemain 
matin, M. de Richelieu alla à la toilette de M""^ de 
la Tournelle, lui dire qu'il n'avoit pas voulu partir 

1. Suivant M. de Luynes (p. 226), les deux sœurs restèrent 
à Versailles, lune dans le logement de Tévêque de Rennes 
fVauréal;, l'autre dans un des appartements de M™'^ de Mailly. 
La duchesse de Boufflers était Marie-Angélique de ^'eufville. 
Villeroy. 

2. M""^ de la Tournelle eut le 20 septembre au matin, la suc- 
cession de M""" de Villars, qui lui avait été promise dès que 
cette duchesse avait remplacé M""* de Mazarin comme dame 
d'atour ; le cardinal alla annoncer à la Reine la décision du 
Roi. Ce fut seulement le soir du même jour que Ion accepta la 
démission pure et simple de M""^ de Mailly en faveur de M""' de 
Flavacourt [Luynes, t. IV, p. 232-237). 



1740-44 MESDAMES DE M\1LLY. ETC. 61 

pour Paris sans venir lui faire son compliment sur 
la place importante qu'elle venoit d'obtenir, et au 
lieu du désespoir où elle lui avoit paru. Elle répliqua 
qu'efFectivement la place de dame du palais, dans 
la situation où elle étoil, mettoit une furieuse diffé- 
rence dans sa situation. M. de Richelieu lui dit que 
sûrement elle ne le croyoit pas assez sot pom' lui 
faire compliment de cette babiole-là, et que c'étoit 
de la place de M™^ de Mailly qu'il parloil ; mais elle 
fit semblant de ne pas comprendre, et la petite dis- 
cussion qu'ils eurent ensemble, faisant semblant 
d'être fâchée de ce que M. de Richelieu venoit de 
lui dire, finit parce que M. le chevalier de Grille, 
qui commandoit les grenadiers à cheval de la maison 
du Roi ^ entra. Il lui étoit fort attaché et à toute 
sa maison. M. de Richelieu voulut prendre congé et 
s'en aller à Paris ; mais M™" de la Tournelle fit des 
efforts pour l'en empêcher, et ne consentit à le laisser 
aller qu'à condition qu'il seroit le lendemain matin 
à Versailles. M. de Richelieu l'en assura, en ayant 
au moins autant d'envie qu'elle, pour achever la con- 
fidence toute entière. 

Le Roi étoit à la messe, et il attendit que S. M. 
sortît, pour lui faire cortège, lorsque, au milieu de 
l'appartement, le Roi lui parlant sans tourner la tête, 
regardant toujours devant lui, et lui parlant assez 
bas pour qu'il fût obligé d'avancer la tête afin que 
le capitaine des gardes n'entendit rien, il demanda 

1. Le chevalier de Grille, « fort ami de M""^ de la Tournelle », 
n'étoit à cette époque que capitaine aux gardes françaises, et ce 
fut seulement en janvier 1744 qu'on lui fit donner la compagnie 
des grenadiers achevai [Luynes, t. IV, p. 308). 



62 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

à M. de Richelieu s'il étoit capable de garder un 
grand secret ; M. de Richelieu répondit à S. M. 
qu'il avoit gardé les siens à Vienne avec autant de 
précision qu il garderoit celui qu'il vouloit lui con- 
fier. Et continuant toujours sa marche sans tourner 
la tète, le Roi dit à M. de Richelieu de se trouver le 
soir à son souper. 

M. de Richelieu ne put pas voir M"" de laTournelle 
dans la journée, et il ne se souvient plus de ce qui 
l'en empêcha. Il se trouva exactement au souper du 
Roi, qui ne lui dit pas un mot, jusqu'à ce que l'on 
servit le fruit et qu'il voulût s'en aller. Alors S. M. 
le rappela, lui demanda où il vouloit aller, et lui dit 
de rester. Lorsque le Roi se leva de table pour se 
laver les mains, M. de Richelieu s'approcha, pour 
qu'il lui dît quelque chose. S. M. en efl'et lui dit 
de passer dans sa chambre et de l'y attendre. Le 
Roi étoit dans l'usage, quand il soupoit avec la Reine, 
ce qui lui arrivoit tous les jours, hors ceux de chasse, 
de rentrer au sortir de souper dans la chambre de 
la Reine, et de faire une petite conversation plus ou 
moins grande avec le peu de gens qui avoient alors 
les grandes entrées et qui seuls pouvoient y assister. 
Comme M. de Richelieu ne les avoit pas alors, il 
passa dans la chambre du Roi, comme il le lui avoit 
ordonné. S. M. y arriva bientôt après, mais entra 
tout de suite dans son cabinet pour y donner, comme 
c'étoit l'usage alors, l'ordre au capitaine des gardes. 
Le duc de Yilleroy, qui étoit de quartier, ressortit 
pour aller rendre l'ordre aux autres officiers et se 
retirer chez lui ; il fut surpris de trouver encore 
M. de Richelieu dans la chambre du Roi et lui 



J 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY. ETC. 63 

demanda pourquoi il y étoit. M. de Richelieu répon- 
dit qu il y attendoit quelqu'un à qui il avoit donné 
rendez-vous, et il attendit un gros quart d heure 
sans entendre parler de rien. Enfin, S. M. vint, ren- 
eoigna M. de Richelieu dans un coin de la fenêtre 
et lui demanda s'il avoit soupe. S. M. lui dit d'y 
aller et de se retrouver à minuit, avec une méchante 
perruque et une grosse redingote, dans l'endroit de 
la cour qu il lui indiqua '. Puis le Roi se retira brus- 
quement dans l'intérieur de ses cabinets. M. de 
Richelieu alla tout de suite faire ce que S. M. avoit 
dit et se trouva précisément à minuit au rendez- 
vous ; il se promena autant qu il put éloigné de 
ceux qui pouvoient le voir ; cependant, il fut aperçu 
de Le Bel, premier valet de chambre favori ~, qui lui 
a dit peu de temps après qu'il avoit été en peine de 
le voir là et qu'il avoit eu envie d'en avertir le Roi, 
mais qu'il ne le fit pas. Au moment que M. de 
Richelieu s'y attendoit le moins, il vit un homme 
auquel il n'avoit pas pris garde, qui se jeta sur lui 
en lui disant : « Que fais-tu là ? » Comme cet homme 
avoit une grosse perruque noire et un haijit fort 
déguenillé, M. de Richelieu ne le reconnut pas 
d'abord ; mais comme cet homme lui dit : « Suis- 
moi ! » ils s acheminèrent, sans que ce même homme 
lui dit un mot, en traversant toute la cour, et, 
entrant dans la porte du pavillon d'avant celui des 

1. Voyez 1 épisode dans les Mémoires de M'"^ de Brancoj;. 

2. Dominique-Guillaume Le Bel avait succédé à son père, en 
1726, comme premier valet de garde-robe ordinaire et concierge 
du château de Versailles : mais il ne remplaça de \vert, comme 
premier valet de chambre, que le l-"' février 1744. 



64 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

ministres, ils passèrent devant celle du premier maître 
d'hôtel de la Reine ^ et montèrent l'escalier jusqu'au 
premier étage, où ils entrèrent dans l'appartement 
du maître de chapelle du Roi, dont l'abbé de Vauréal 
avoit la charge, et qu'il avait prêté à M""* de la Tour- 
nelle lorsqu'il partit pour aller en ambassade en 
Espagne, où il étoit alors. Le Roi entra le premier ; 
M. de Richelieu le suivit, et ils se trouvèrent avec 
M™^ de la Tournelle, se mettant tous à rire ~. Cette 
dame fit alors à M. de Richelieu une petite pérorai- 
son, comment le Roi vouloit la venir voir les soirs 
et se déguiser de peur de médisance ; tout le monde 
se rangeoit bien vite dès qu'il paraissoit ; mais, ajou- 
toit M""' de la Tournelle, elle avoit craint que des 
cochers ou des postillons malavisés, venant à toute 
bride, ne rencontrassent le Roi, et elle avoit désiré 
que quelqu'un de fort attentif l'accompagnât les soirs 
pour prévenir les accidents qui pourroient arriver. 
M. de Richelieu répondit à cette petite raison en 
riant et se moquant de M™^ de la Tournelle ; on 
causa de beaucoup de choses particulières et inté- 
ressantes ; ensuite M. de Richelieu dit qu'il se reti- 
roit, de crainte qu'il n'y eût des choses plus intéres- 

1. Louis de Talaru, marquis de Chalinazel. 

2. Ce récit offre certaines différences sensibles avec celui que 
l'auteur de la Vie privée a donné (t. I'^'', p. 352 à 356), et qui 
aurait été écrit par le maréchal, à une époque beaucoup moins 
avancée de sa vie, pour l'édification de ses amies, M™'' de 
Luxembourg et M'"'= de Monconseil ; mais le fonds est bien le 
même de part et d'autre. Ici, cependant, nous ne trouvons 
aucune allusion aux quelques semaines d'exil que M"'' de 
Charolais fit infliger à M. de Richelieu et qui auraient précédé 
immédiatement la scène du déguisement royal. 



1740-44 MESDAMES DE M.ULLY, ETC. 65 

sautes encore à dire, et il les laissa seuls. Ces visites 
recommençoient tous les soirs, et, comme il y avoit 
toujours ou très souvent des laquais de M. de 
Chalmazel et de ceux qui avoient soupe chez ce 
premier maître d'hôtel, qui voyoient passer deux 
personnes inconnues, [il étoit à craindre qu'ils] 
n'eussent la curiosité de savoir qui elles étoient. Il 
étoit impossible qu'à la deuxième ou troisième fois 
ils ne le dissent à leur maître, et que M. de Maurepas, 
qui avoit des espions partout, ne découvrît qui ils 
étoient. Quand on l'a su après, on a cru, et avec 
vraisemblance, que c'éloit M. le duc de Richelieu 
qui avoit conduit cette affaire-là, de sorte que tout 
le monde en étoit persuadé, même M. d'Agénois, 
son cousin, qui possédoit M""" de la Tournelle avant 
le Roi et avec qui M. de Richelieu avoit été [chez 
elle] de la même manière qu'il venoit d'y être avec 
le Roi, et qui étoil furieux contre M. de Richelieu, 
qui ne pouvoit lui rien dire. Tout cela doit faire voir 
combien les anecdotes de la cour sont difficiles à 
connoître bien au vrai, et combien les connoissances 
que Ton croit en avoir sont fautives. Le bruit que 
fit cette affaire, et la suite du conseil que ]\1. de 
Maurepas avoit donné à jVP" de la Tournelle de se 
mettre dans un couvent, sont les principes de l'ini- 
mitié que M. de Maurepas et M. de Richelieu ont eue 
l'un pour l'autre '. Il y avoit eu cependant un autre 

1. Sur cette inimitié, connue de toute la cour, voy. Luyncs^ 
t. XIII, p. 446, et Argenson, t. IV, p. 94-95. Aussi beaucoup de 
genscrurentreconnaître la raaindc Riclielicu lors de la disgrâce 
du ministre [Barbier, t. IV, p. 302 à 3G5, et Luynes, t. X, p. 
116 à 120). — Argenson, qui cite la lettre sèche et bien connue 



66 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1740-44 

commencement ; mais celui-ci est le plus vrai et le 
plus ridicule. 

Enfin, cette liaison du Roi et de M'"^ de la Tour- 
nelle fit du bruit ; M™' de Mailly s'en douta bien 
vite, et ne tarda pas à en être convaincue. Le Roi 
même le lui dit ^ . Comme elle étoit inspirée à tenir 
bon, les tracasseries survinrent, beaucoup de gens 
prenant des partis. M""^ de la Tournelle exigeoit, 
pour la conclusion parfaite de la liaison, queM™^ de 
Mailly ne fût plus dans Versailles, et le Roi ne trou- 
voit pas raisonnable d'exiler, pour ainsi dire, une 
femme de sa naissance, qui ne pouvoit avoir d'autre 
démérite que celui d'avoir été aimée de lui ~. 

Ce fut dans ces circonstances que l'armée s'assem- 
bla en Flandres, et que M. de Richelieu fut obligé 
de partir. Il fut question qu'un autre accompagnât 
le Roi. jVP^ de la Tournelle sentoit la nécessité que 
S . M. eût un compagnon qui resteroit autour delui dans 
ses traversées nocturnes, et M. le duc de Richelieu 
proposa le marquis de Meuse-Choiseul . Il étoit dans 
la familiarité du Roi, de très bonne société, et n'étoit 
pas cependant à craindre pour les grandes choses. 

M'°^ de la Tournelle, qui gouverna absolument 

par laquelle le Roi signifia son renvoi à Maurepas, constate que 
depuis lors Richelieu est plus en faveur que jamais (t. V, p. 443 
et 449). 

1. M. de Luynes, très réservé sur ces bruits, rapporte 
cependant que le Roi, plusieurs jours avant de congédier M^'^de 
Mailly, lui aurait dit : « Je vous ai prorais de vous parler natu- 
rellement ; je suis amoureux fou de M""= de la Tournelle ; je ne 
l'ai pas encore, mais je l'aurai » (t. IV, p. 267). 

2. Luynes, t IV, p. 266 à 269, et Argenson, t. IV, p. 38 et 39. 



1740-44 MESDAMES DE MAILLY, ETC. 67 

pendant l'absence deM. de Richelieu, avoil la bonté 
d'être en commerce très fréquent avec lui et de lui 
mander ce qui se passoit. particulièrement les 
colères du Roi sur les refus continuels de rendre 
son bonheur complet jusqu'à ce que M™* de Mailly 
fût hors de la cour. Le marquis de Meuse trouva un 
expédient fort adroit. Il avoit été de tout temps 
ami de ^P*^ de Mailly, qui lui parloit toujours avec 
confiance sur les sujets de plaintes qu'elle avoit du 
Roi. 

Après en avoir raisonné avec elle, il lui conseilla 
de consulter son ancien ami, M. d'Argenson, qui 
étoit secrétaire d'Etat de la guerre et très attaché à 
la faveur naissante, à quoi il sacrifioit tout, avec 
beaucoup d'esprit et fort peu déloyauté. Ce ministre 
commença par dire à M™^ de Mailly qu'il étoit 
extravagant d'imaginer qu'une jolie femme comme 
elle voulût rester à la cour ; il lui conseilla de faire 
de temps en temps de petits voyages et de commen- 
cer par obstiner le Roi pour une absence de huit ou 
quinze jours, disant qu'il ne falloitpas s'obstiner les 
premiers moments, mais songer à rester amie pour 
ne pas casser, et que par cela elle reprendroit peut- 
être un jour sa première place et seroit toujours 
l'amie du Roi. L'amour-propre acheva la persuasion, 
et ce conseil spécieux parut admirable à M"^ de 
Mailly, qui partit le lendemain de la Toussaint K 
S. M. fut contente. M. de Meuse le manda à M. de 
Richelieu, qui en fut fort aise aussi '. M""^ de Mailly, 

1. Le surlendemain, 3 novembre [Luynes, t. IV, p. 267). 

2. D'Argenson dit (t. IV, p. 42) : « C'est M. de Richelieu qui 
a arrangé toute la quitterie du Roi et de M""^ de Mailly. Le 



68 MÉMOIRES DE RICHELIEU 174U-44 

une fois à Paris, ne revint plus à la cour, le Roi 
n'ayant pas la même répugnance pour l'empêcher 
d'y revenir que celle qu'il avoit pour la Taire partir 
de force * . Alors, W' de la Tournelle fut pour ainsi 

Roi l'a mandé pour revenir ici de l'armée de Flandre beaucoup 
plus tôt qu'il n'eût fait sans cela. Il a conseillé au Roi d'écrire 
chaque jour un billet à la maîtresse délaissée, puis tous les 
huit jours, et, quand on lui raconte ce que le Roi a déjà fait 
sur cela, il dit : « Cela est selon mes principes, etc. » 

1. On sait que M°"' de Mailly se trouva sans maison, sans 
fortune, et accablée des dettes que sa magnificence et son 
désintéressement avaient accumulées pendant les années de 
sa faveur. Voici ce que fit le Roi pour elle : « Aujourd'hui, 
5 octobre 1742, ayant agréé la démission que la dame comtesse 
de Mailly a faite en faveur de la dame marquise de Flavacourt, 
sa sœur, de la place de dame du palais de la Reine, S. M. a 
voulu dédommager ladite dame comtesse de Mailly de la perte 
qu'elle fait des appointements aUribués à ladite place, et dési- 
rant même lui donner une nouvelle marque de considération, 
S. M. après s'être fait représenter son brevet du 20 novembre 
1734, par lequel, pour les causes y contenues, elleauroit accordé 
3.000 fr. de pension à ladite dame comtesse de Mailly, a juge 
à propos de l'augmenter jusqu'à la somme de 12. 000 fr. ;... veut 
et entend qu'elle en jouisse sa vie durant à commencer du 
20 novembre 1741. . . « (Arch. nat. 0^86, f° 435.) Cette géné- 
rosité fut complétée plus tard, en guise d'étrennes, par un don 
plus considérable, c Aujourd'hui, 30 décembre 1742, le Roi 
étant à Versailles, voulant donner à la dame comtesse de 
Mailly une nouvelle marque de sa bienveillance, S. M. lui a 
accordé et fait don de la somme de 20.000 fr. de pension. . . « 
(f° 528). Un peu plus tard, le Roi, pour tirer M"^-^ de Mailly de 
l'embarras où la mettaient ses créanciers, lui fit don de tout ce 
qui garnissait la maison qu'il lui avait donnée pour logement, 
diamants, bijoux, argenterie ou meubles (brevet du 4 mars 
1743), et enfin, le 27 août de la même année, il lui accorda 
encore la jouissance, sa vie durant, de la maison que la duchesse 
de Le-sdiguières occupait précédemment dans la rue Saint- 
Thomas du Louvre [0*S1, f" 353 et 480 v"). 



1740-44 MESDAMES DE MXILLY, ETC. 69 

dire maîtresse déclarée, et peu à peu elle le fut de 
la cour, et son crédit augmenta toujours par l'usage 
qu'elle en faisoit. 

Quand M. de Richelieu arriva de l'armée, il trouva 
M™* de la Tournelle au comble de la joie et de la 
satisfaction, et il part il pour aller tenir les États de 
T^anguedoc. 



! 



mi 



IV 

NÉGOCL\TION SECRÈTE AVEC LA PRUSSE ^ 

(1744) 

Dans ce temps-là, S. M. faisoit, comme de cou- 
tume, des voyages à Choisy. M. de Richelieu, de 
retour du Languedoc, passait toujours quelques 
heures à Paris, en allant à Choisy. Un jour-, il 
trouva une lettre de M. de Rottembourg, neveu de 
celui qui, avec de grands succès, avait été ambassa- 
deur et était mort à Paris, aimé et considéré^. 
M. de Rottembourg ^ avoit été longtemps à Paris, y 
avoit joué avec sagesse et avoit vu toute la bonne 

1. Le récit qui suit est reproduit presque textuellementdans 
le Mémoire présenté à Louis XVI, où il est placé immédia- 
tement après l'ambassade de Vienne. Sur cet épisode voir 
Frédéric II et Louis XV, par le duc de Broglie, t. II, p. 178- 
187, 203-205, etc. 

2. M. de Luynes écrit, le 16 mars 1744 ft. V, p. 362) : 
« M. de Rottembourg est ici depuis quelques jours ; il est tou- 
jours au service du roi de Prusse. Le public le disoit chargé de 
quelques négociations de la part de ce prince, mais il est venu 
ici pour ses affaires particulières. » M. de Rottembourg ne 
retourna en Prusse qu'à la fin du mois de mai, alors que 
Louis XV était déjà à larmée. Cf. Soulavie, t. VII, p. 105. 

3. Conrad-Alexandre, comte de Rottembourg, maréchal de 
camp, ambassadeur à Berlin à diverses reprises de 1714 à 1727, 
plénipotentiaire au congrès de Cambray ;1723-1725j, ambassa- 
deur à Madrid de 1727 à 1734, mort le 4 avril 1735. 

4. Le neveu, Frédéric-Rodolphe 1710-1751). 



72 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

compagnie, particulièrement chez M™" de Mont- 
bazon ', où M. de Richelieu Tavoit beaucoup connu. 
Après la mort de son oncle, il étoit retourné en 
Prusse ', d'où le roi le traitoit à merveille. M. de 
Richelieu trouva dans la lettre dont il vient de par- 
ler, et qui lui fut donnée en passant à Paris, que 
M. de Rottembourg avoit des choses importantes à 
lui dire, et, comme il ne vouloit ni se faire voir 
ni être connu à Paris, où il venoit d'arriver, il 
prioit M. de Richelieu de lui donner un rendez- 
vous chez lui, de façon qu'il pût y entrer sans être 
vu de personne. M. de Richelieu ne douta point 
qu'il ne se fût fait une affaire personnelle, et il lui 
donna tous les moyens de le voir par une porte 
qu'il lui indiqua, maisM. de Richelieu fut fort étonné 
de le voir d'abord avec des instructions revêtues 
de toutes les formes qui pouvoient les rendre res- 
pectables. Elles étoient du roi de Prusse 'K II aver- 
tissoit le Roi du dessein que l'Empereur avoit de 
faire entrer un corps de troupes en Alsace, pendant 
qu'il seroit en Flandres, et il lui faisoit l'offre d'un 
traité par lequel il s'engageroit à entrer en Bohême, 
pendant que l'Empereur entreroit en Alsace. A quoi 
le roi de Prusse ajoutoit que la première condition 
qu'il exigeoit du Roi, par l'importance du secret 

1. Louise-Gabrielle-Julie de Rohan-Soubise. 

2. « M. de Rottembourg, héritier du feu comte de Rottem- 
bourg, arriva de Prusse et fit sa révérence le 10 mai 1740, 
pour demander la permission de s'établir en Prusse où le Roi 
lui offrait un régiment de dragons. Il avait besoin de rétablir sa 
fortune compromise au jeu : il avait perdu 180.000 livres en 
trois ans. » [Mémoires de Luynes, t. III, p. 286, et XI, p. 371). 

3. Cf. Journal de M. d'Argenson, t. IV, p. 241. 



1744 NÉGOCIA.TION SECRÈTE AVEC LA PRUSSE 73 

pour tous deux, étoit que M. de Rottembourg ne 
traitât qu'avec S. M. Aucun de ses ministres n'en 
fut informé, et il n'y eut que M. de Richelieu, avec 
qui M. de Rottembourg a voit permission de prendre 
les arrangements pour voir le Roi. M. de Richelieu 
convint [de faire en sorte], selon les ordres qu'il 
auroit, pour que M. de Rottembourg pût voir le Roi 
chez M*"® de la Tournelle, et l'assura que ce qu'il 
désiroit seroit fait dans la soirée. Après avoir parlé 
avec lui de leur ancien temps et de la vie qu'il 
menoit en Prusse, M. de Richelieu le renvoya et 
partit pour Choisy. Il alla tout de suite chez M™" de 
la Tournelle. Le Roi y étoit ; on lui dit qu'il ne pou- 
voit entrer, comme il le savoit bien ; mais hardi- 
ment, il entr'ouvrit la porte. Le Roi, fort étonné, 
l'ayant aperçu, lui demanda par quel hasard il étoit 
là. M. de Richelieu lui dit que c'étoit par un hasard 
dont S. M. seroit peut-être plus surprise que lui, et 
dont il n'avoit pas à perdre un moment pour lui 
rendre compte. M. de Richelieu entra et rendit 
compte d'abord de sa conversation avec M. de Rot- 
tembourg. M'"* de la Tournelle parla la première et 
dit au Roi ; « Que dites-vous de cela » ? S. M. 
répondit : « Cela peut être très bon ; mais il faut 
l'examiner ». Il fit à M. de Richelieu plusieurs 
questions : sur quoi, ils raisonnèrent quelques 
moments, et enfin, il lui dit qu'il alloit réfléchir à 
tout cela et à la manière dont il pourroit voir M. de 
Rottembourg K M. de Richelieu se retira ensuite, 



1. Cette scène est rappelée par M""^ de Tencin, dans une 
lettre au duc de Richelieu, du 14 juillet [1745] : « Quand ce 



74 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

jusqu'au souper, pendant lequel il se mit à l'ordi- 
naire, près de M™" de la Tournelle, qui lui dit que 
le Roi avoit fait beaucoup de réflexions sur cette 
aventure, qu'il lui diroil après souper la manière de 
recevoir M. de Rottembourg, et comment il le lui 
araèneroit à Versailles, chez elle. En effet, après 
.souper, le Roi lui donna ses ordres, et M. de Riche- 
lieu introduisit M. de Rottembourg, qui remit à 
S. M. un projet de traité, qui fut, pour ainsi dire, 
convenu ; mais M. de Richelieu fit faire la réflexion 
au Roi qu'il croyoit que, pour la forme et par consi- 
dération pour son Conseil, il convenoit que 
quelques ministres vissent le traité et le dressassent. 
M. de Richelieu avait beaucoup d'intérêt personnel 
à le désirer, et cela étoit important pour lui par- 
ticulièrement. Il lui semble, autant qu'il s'en peut 



prince vous adressa son envoyé pour proposer au Roi d'atta- 
quer en même temps la reine de Hongrie, quand il entreroit en 
Silésie, malgré mon désir de voir tout en beau, je n'eus pas 
une très grande opinion de ce qui devoit arriver, à cause de la 
nonchalance du maître. Vous devez vous ressouvenir que, quand 
vous vous fîtes annoncer à Choisy, dans un moment où il étoit 
en tête-à-tête avec M""'' de la Tournelle, pour lui faire part des 
propositions du roi de Prusse, il ne montra aucun empres- 
sement pour recevoir l'envoyé, qui vouloit lui parler sans con- 
férer avec les ministres. Ce fut vous qui le pressâtes de vous 
donner une heure pour le lendemain : vous fûtes étonné vous- 
même, mon cher duc, du peu de mots qu'il articula à cet envoyé, 
et de ce qu'il étoit comme un écolier qui a besoin de son pré- 
cepteur. Il n'eut pas la force de rien décider ; il fallut qu'il 
recourût à ses Mentors, qui, par leur lenteur et la manière dont 
ils disposèrent les choses, firent manquer l'opération. Le roi 
de Prusse jugeoit Louis XV d'après lui, etc.. » [Vie privée, 
t. Il, p. 452;. 



1744 NÉGOCIATION SECRÈTE AVEC LA PRUS>E 75 

souvenir, que M. de Rottembourg consentit, et sans 
doute cela étoit dans ses instructions, à la forme 
proposée, qui n'étoit que pour la conclusion du 
traité, craignant que le Roi n'eût de la rancune de 
celui qui avoit déjà été fait sur l'alliance qui avoit 
été entre eux, dont le roi de Prusse s'étoit détaché 
un peu brusquement '. 

Le Roi, le lendemain, v-it M. de Richelieu chez 
M™^ de la Tournelle. où il raisonna sur l'impor- 
tance de ce traité et de toutes les précautions, 
beaucoup et mieux qu'aucun de ses ministres, ce 
qui donna lieu à M. de Richelieu de dire au Roi 
que, quelque secret qu'il dût garder selon sa parole 
au roi de Prusse, qui sans doute se méfioit de 
quelqu'un de ses ministres, il ne pouvoit imaginer 



1. On voit ici se créer ce curieux ministère secret dont les 
travaux de M. Boutaric et du duc de Broglie ont révélé les 
ressorts et les résultats. Suivant un mémoire envoyé par le 
comte de Broglie à Louis XVI, en 1774, ce fut dès la mort du 
cardinal de Fleury que M™*" de la Tournelle, voulant retenir la 
succession tout entière et se ménager dans le Conseil une 
suprématie de premier ministre, « inspira au Roi l'idée de con- 
sulter sur la politique M. le prince de Conti, avec qui elle étoit 
fort liée. Ce qu'on croit de certain, c'est que ce fut à peu près 
à cette époque qu'on le vit commencer à travailler avec le Roi 
et y porter toutes les semaines des portefeuilles pleins de papiers 
dont aucun ministre n'avoit connoissance. » [Correspondance 
secrète inédite de Louis XV, t. II, p. 403 et 404'. Voyez, sur le 
travail secret du prince de Conti avec le Roi, les Mémoires du 
duc de Luynes, t. XV, p. 336. — On a vendu en 1875 ce 
billet de trois lignes autographes de Louis XV : « Dire au 
comte de Broglie de croire à ce que M. le prince de Conti lui 
dira, c'est-à-dire tout et sur tout. » 'Vente Charavay, 8 mai 
1875, n» 209, . 



76 AfÉMOIRES DE RICHELIEU 174^1 

cependant que ce soit M""" de la Toiirnelle et lui qui 
en seroient les secrétaires, et que, pour sa dignité 
même, il devoit choisir [quelqu'un] dans son Conseil. 
Il proposa le cardinal de Tencin et le maréchal de 
Noailles ; ce que le Roi approuva, et le chargea de 
leur en parler. Ils firent tous trois un projet qui étoil 
à bien peu de chose près ce que le Roi avoit dit ; il 
fut convenu que le cardinal le porteroit au Roi avec 
le maréchal qui crurent tous deux être les inven- 
teurs comme les rédacteurs de ce traité '. 

1. Le traité fut signé le 5 juin 1744 ; il comportait une 
alliance offensive et défensive (A. Waddington, Recueil des 
instructions aux Ambassadeurs en Prusse, p. 380). 

Il eût été intéressant que M. de Richelieu parlât du rôle 
que Voltaire avait joué dans l'établissement de ces relations 
secrètes entre le roi de Prusse et l'entourage intime de Louis XV ; 
mais sans doute il conservait rancune à son favori d'avoir 
accepté et rempli une mission de ce genre à l'insu des personnes 
qui étaient les plus intéressées dans la question. C'est au mois 
de juin 1743 que l'idée était venue à AI. de Maurepas et à 
M. Amelot, au premier surtout, de faire sonder les intentions 
du roi de Prusse, soit à l'égard de la France, soit vis-à-vis de 
M"" de la ïournelle, et voici comment Voltaire lui-même a 
raconté le fait, dans ses Mémoires, : « Les affaires publiques 
n'allaient pas mieux depuis la mort du cardinal de Fleury que 
dans ses deux dernières années. La maison d'Autriche renais- 
sait de sa cendre, la France était pressée par elle et par 
l'Angleterre. Il ne nous restait alors d'autres ressources que le 
roi de Prusse, qui nous avait entraînés dans la guerre, et qui 
nous avait abandonnés au besoin. On imagina de m'envoyer 
secrètement chez ce monarque, pour sonder ses intentions, 
pour voir s'il ne serait pas d'humeur à prévenir les orages qui 
devaient tomber, tôt ou tard de Vienne sur lui, après avoir 
tombé sur nous, et s'il ne pourrait pas nous prêter cent mille 
hommes dans l'occasion, pour mieux assurer sa Silésie. Cette 
idée était tombée dans la tête de M. de Richelieu et de M'"" de 



1744 >ÉGOClATIO> SECRÈTE AVEC LA PRUSSE 77 

Châteauroux. Le Roi l'adopta, et M. Amelot, ministre des 
affaires étrangères, mais ministre très subalterne, fut chargé 
seulement de presser mon départ. Il fallait un prétexte ; je pris 
celui de ma querelle avec l'ancien évéque de Mirepoix... » 
Voltaire prit si bien au sérieux le secret de sa mission, qu'il 
n'en laissa pas échapper un mot dans les lettres qu'il écrivait 
alors à M. de Richelieu ; mais quelqu'un était averti, et ce 
quelqu'un-là en valait bien deux. Voltaire avait été obligé de 
confier l'objet de son voyage à M"**^ du Chatelet ; celle-ci, inti- 
mement attachée au duc de Richelieu, se laissa arracher le 
secret par M™* de Tencin, moyennant une promesse absolue de 
n'en parler à personne ; mais, comme le dit M™® de Tencin, il 
y avait toujours dans un engagement de ce genre une restric- 
tion mentale pour ce qui pouvait toucher M. de Richelieu, et, 
d'ailleurs, M"**^ du Chatelet elle-même n'y aurait pas mis plus 
de discrétion, si le duc n'avait pas été absent à cette époque. 
Toujours est-il que M™^ de Tencin, dès le premier jour, annon- 
çait le départ de Voltaire et mit M. de Richelieu au courant des 
projets de la coterie Maurepas. (Voiries lettres imprimées dans 
la Vie privée, t. II, p. 438 et 439). Lorsque Voltaire revint, au 
mois de décembre 1743, porteur de promesses dont M. de 
Rottembourg acheva la réalisation, il ne fut pas récompensé de 
ses travaux diplomatiques, mais au contraire puni de sa discré- 
tion : « La duchesse de Châteauroux fut fâchée que la négocia- 
tion n'eût point passé immédiatement par elle. Il lui avait pris 
envie de chasser M. Amelot, parce qu'il était bègue, et que ce 
petit défaut lui déplaisait ; elle haïssait de plus cet Amelot, 
parce qu'il était gouverné par M. de Maurepas ; il fut renvoyé 
au bout de huiî jours, et je fus enveloppé dans sa disgrâce. » 
[Mémoires, t. I", p. 319). 



V 

LE ROI A METZ : SA MAL.4DIE 

(1744) 

Peu de temps après, le Roi partit pour l'armée 
de Flandre et Ypres. Au commencement de la cam- 
pagne, il débuta d une façon brillante. M""' de Châ- 
teauroux n'avoit pas voulu y aller, pour tâcher de 
conserver de la décence dans tout, même dans ce 
qui ne l'étoit pas. Le Roi donna le gouvernement 
du Saumurois à M. d'Aubigné', à la sollicitation de 
M. le maréchal de Noailles, de préférence à tous les 
officiers de son armée, parce qu'il étoit son 
parent ^ Peu de jours après, M. le comte de Bissv ' 
étant arrivé, de la part de AI. le prince de Conti, 
apporter la nouvelle de la bataille de Coni, qui n'en 

1. Louis-Henri d'Aubigny, dit le marquis d'Aubigné, était 
colonel du régiment de la Marine. M"»« de Maintenon avait 
reconnu sa branche pour être de même maison qu'elle, et cest 
ainsi qu'il pouvait se dire parent de la maréchale de Noailles, 
nièce de la célèbre marquise. 

2. Ce fut à l'occasion du mariage de M. d'Aubigné avec 
M"« de BoudJcrs, que son père obtint de se démettre du gou- 
vernement de Saumur en sa faveur 'Luynes, t. V, p. 431. et 
les lettres^ du comte de Xoailles, publiées dans la Vie privée, 
t. I, p. 375i. Le gouvernement du Saumurois, tout proche dé 
Richelieu, et beaucoup moins lourd que le commandement en 
Languedoc, avait été vivement convoité par M. de Richelieu. 

3. Anne-Louis de Thiard, né en 1715, fut blessé mortellement 
au siège de Maëstricht en 1748. 



80 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

valoit pas trop la peine, le Roi lui donna le cordon 
bleu ', que M. le prince de Conti avoit demandé 
pour lui, ce qui mit M™^ de Châteauroux dans la 
plus grande colère, et dans la crainte que tous les 
jours on arrachât du Roi des choses qu'elle croyoit 
aussi déplacées, elle prit la résolution de partir pour 
aller joindre S. M. Comme M. de Richelieu lui 
avoit toujours entendu dire qu'elle ne feroit jamais 
pareille chose, malgré l'exemple de Louis XIV, il 
lui demanda en arrivant d'où venoit l'heureux chan- 
gement qui lui donnoit le plaisir de la voir, et elle 
lui répondit que. si le Roi n'étoit pas instruit sur 
ceux qui l'environnoient et qui abusoient de sa 
bonté, elle en connoissoit auxquels elle vouloit 
mettre obstacle. 

Peu de jours après cette arrivée, il vint un cour- 
rier d Alsace, qui annonça que le prince Charles - 
étoit entré en Alsace avec une armée, avoit passé le 
Rhin et menaçoit toute l'Alsace. Sur le champ, le 
Roi prit la résolution de marcher au secours de 
l'Alsace, avec une partie de son armée, et [de laisser] 
l'autre au maréchal de Saxe pour garder la Flandre 
et se tenir sur la défensive seulement . Le Roi mar- 
choit à quelques journées devant son armée, passa 
par Laon, où M. l'évéque, depuis cardinal ^% lui 

1. M. de Bissy était commissaire général de la cavalerie, 
et le Roi, n ayant osé, à cause de sa jeunesse, le nommer lieu- 
tenant général, se détermina à le faire chevalier des ordres 
[LuyneSy t. V, p. 441 et 451). 

2. Le prince Charles de Lorraine, frère du grand-duc de 
Toscane. 

3. .Tean- François-Joseph de Rochechouart, qui avait suc- 
cédé en 1741 à M. de la Fare. — Il y eut une scène curieuse 



1"44 LE ROI A METZ : SA MALADIE 81 

donna une fête ; ce fut de là que M. de Richelieu 
demanda permission au Roi de venir à Paris, pour 
s'en retourner immédiatement à Metz, où il seroit 
aussitôt que S. AI. Pendant le feu d'artifice qui fut 
tiré à Laon. il eut avec M"^ de Chàteauroux une 
conversation sur des choses importantes qui ont été 
détruites avec elle, et qu'il ne pourra jamais ouhlier. 
M. de Richelieu arriva à Metz le lendemain matin 
du jour où le Roi étoit arrivé le soir. S. M. trouva 
a Metz un ministre du roi de Prusse ', qui lui annon- 
çoit que son maître alloit entrer en Bohème et faire 
la diversion qu'il avoit promise -. Le Roi n'étoit 
pas encore éveillé, et tout ce qu'il y avoit de plus 
grands seigneurs ou officiers généraux étoient dans 
1 antichambre, attendant son réveil. Tout le monde 
vouloit savoir toutes les particularités de ce coup du 
ciel qui avoit engagé le roi de Prusse, en connoitre 
tous les détails, et l'importance que la nouvelle pou- 
voit exiger, M. de Richelieu entendit un grand sei- 
gneur 3, plus grand sot encore, dire avec confiance : 

pendant ce séjour à Laon. M. de Richelieu réunit à dîner 
incognito le Roi et M'"^ de Chàteauroux ; à la sortie, Je Roi fut 
reconnu par tous les badauds assemblés et poursuivis de tant 
d'acclamations, qu'il dut se sauver .< comme Pourceaugnac 
poursuivi par les clystères », dit le marquis d'Argenson t. IV 
p. 1061. 

1. Le maréchal Schmettau. 

2. Le traité avait été signé secrètement le 5 a\ril et depuis 
une alliance avait été conclue à Francfort entre la France, la 
Prusse, l'Empereur, l'électeur palatin et le roi de Suède,' en 
qualité de landgrave de Hesse [Siècle de Louis XV p 111 et 
112). , t.. i 

3. M. de Richelieu ajoute en marge : « Le duc de la Roche- 
foucauld. » — Alexandre, duc de la Rochefoucauld, était 

6 



82 MÉMOIRES DE RICHELIEti 1744 

« Il faudroit couper le col à celui qui a fait et signé 
(( un pareil traité avec le roi de Prusse, parce que 
« cela rendra la paix infaisable ». Il est vrai que 
ce docteur-là ne fit pas comprendre d'abord sa 
position politique et ne fut pas accueilli ; mais il est 
bon de pouvoir toujours se souvenir du degré 
d'extravagance, d'audace et d'esprit de parti qui 
domine dans toutes les cours et surtout à celle de 
France. Le Roi s'éveilla quelques moments après 
et fit entrer le ministre de Prusse, qui fut accueilli 
d'une manière qui auroit pu en imposer, si quelque 
chose pouvoit contenir des espèces semblables à 
ceux que l'on vient de citer et qui trouvent tou- 
jours quelques partisans. 

On passa toute la journée à visiter la placc^ avec 
les dames. Le lendemain S le Roi se trouva un peu 
incommodé d'un mal à la tête, ce qui ne laissa pas 
de donner beaucoup d'inquiétude -. Elles redou- 

grand-niaître de la garde-robe, ennemi déclaré de tout ce qui 
touchait à la favorite et ami intime de M. de Maurepas. Der- 
nier descendant masculin de l'auteur des Maximes, il avait 
servi a^ec distinction sur mer, et, comme brigadier des armées 
du Roi, il venait de se signaler par une grande activité dans la 
campagne de Flandre. — Tl est inutile de faire remarquer que 
les épithètes décernées au grand-maître par M. de Pucheheu 
sont la suite dun ressentiment de vieille date. M. de la Roche- 
foucauld avait une parfaite réputation, non seulement d'hon- 
nête homme, mais d'homme d'esprit. Le Roi lui-même ne pou- 
vait s'empêcher de le reconnaître, et M. de Luynes en est 
garant [Mémoires, t. VllI, p. 388). 

1. Samedi 8 août 1744. 

2. Le récit qui va suivre a été certainement communiqué 
à l'auteur delà Vie privée, qui raconte toute la scène de Metz 
de la même façon, et souvent avec les mêmes expressions : 



1744 LE ROI A METZ : S\ MALADIE 83 

bièrent bientôt, parce que l'esprit de parti fit 
augmenter la maladie du Roi. On parla de le faire 
confesser et recevoir ses sacrements. S. M., qui 
avoit un srrand fonds de relio^ion, avoit un mal de 
tête fort grand avec de la fièvre, et n'étoit pas en 
état de juger par elle-même de son mal, qui étoit 
infiniment augmenté dans son idée par un homme 
gagné ', en qui il avoit pourtant confiance sur sa 
santé même, et qui lui dit qu'il feroit très bien de 
se confesser. Comme on a vu le Roi, toute sa vie, 
conserver les dehors de bienséance et du fonds de 
religion qu'il avoit, il résolut de se confesser et 
recevoir les sacrements. M. de Richelieu Tavoit 
quitté la veille, après avoir tàté son pouls -. Il 

T. II. p. à 14. — Cf. la double relation que M. de Luynes, 
pour plus d exactitude et d'impartialité, a transcrite dans ses 
Mémoires, t. VI, p. 39 à 48 et 60 à 62, rapportant les uns 
après les autres les souvenirs, souvent contradictoires, des 
principaux témoins qui entouraient le Roi. Voyez aussi le jour- 
nal tenu par le premier commis Le Dran, aux Affaires étran- 
gères, vol. France 1329. 

1. Le maréchal veut parler ici certainement de M. de La 
Peyronie (ci-après, p. 85), premier médecin par quartier, 
qui engagea, dès le mardi 11, l'évêque de Soissons à parler 
de confession et de sacrements, ce que le prélat fit le len- 
demain, bien que la Peyronie lui dît ce jour-là que rien ne 
pressait encore [Luynes, t. VI, p. 60). Ce furent ensuite les 
instances pressantes et les remontrances très vives du duc de 
Bouillon, grand chambellan, qui décidèrent le Roi à se 
confesser au P. Pérusseau (Ibidem, p. 42 et 61-62). 

2. On sait que M. de Richelieu avait de grandes prétentions 
à se connaître en médecine, en hygiène, aussi bien qu'en astro- 
logie et en magie, et, pendant la première période de la mala- 
die, il s'arrogea le droit d'assister seul aux consultations des 
médecins ^Luynes, t. VI, p. 40 et 60). Il écrivait ce même jour 



84 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

retourna chez lui le lendemain matin, à sept heures. 
Il y trouva M™^ de Châteauroux assise au chevet de 
son lit, et ils raisonnèrent une demi-heure comme 
à l'ordinaire. M. de Richelieu ta ta le pouls du Roi ; 
la fièvre n'étoit pas augmentée ; mais il se plaignoit 
toujours du mal de tête. Tout d'un coup, il lui 
demanda son pot de chambre ; M™^ de Château- 
roux se leva et passa dans la chambre à côté. 
Alors, avec force et vivacité, le Roi cria : « Faites 
entrer pour la messe ! » et répéta ces mots de 
manière à étonner M. de Richelieu. Le Roi 
ajouta : « Emmenez-la chez elle ^ ». 

à un correspondant inconnu «... Le Roi s'est trouvé incom- 
modé ce matin : il a un petit mouvement de fièvre ; je lui ai 
touché le pouls qui est bon, et ce n'est presque rien : un peu de 
constipation qu'il a laissé venir sans remède a causé cette 
émotion que des lavements et du lavage emporteront... [Cata- 
logue Charavay 328, n" 321, et L'amateur d'autographes, 6' 
année, n° 125, p. 67). 

1. Cf. Soulavie, t. VII, p. 30. — M. de Luynes (VI, 42) ne 
raconte pas cette scène de séparation de la même manière : 
« Le 12, M"™* de Châteauroux étant auprès du lit du Roi, il lui 
prit la main et la baisa ; puis, la repoussant, il lui dit : « Ah ! 
princesse, je crois que je fais mal. w Elle voulut l'embrasser; 
il la refusa, en lui disant : « Il faudra peut-être nous séparer. » 
A quoi l'on dit qu'elle répondit fort bien et d'une manière très 
convenable. 11 passa le reste de la journée dans de grandes 
inquiétudes et beaucoup de troubles d'esprit. La nuit fut mau- 
vaise depuis trois heures, et le jeudi matin le Roi fut saigné à 
sept heures. Il y eut de grandes agitations, qui augmentèrent 
pendant la messe. 11 fit demander le P. Pérusseau par M. de 
Bouillon. Dans cet intervalle, le Roi eut un mouvement de 
vapeurs très fort, de manière que M. de Bouillon sortit dan.s 
l'antichambre pour demander un flacon avec précipitation. 
Lorsque ce mouvement fut passé, M. de Bouillon sortit de la 
chambre et dit : « Cela est passé. » Des gens qui l'entendirent. 



1744 LE ROI A METZ : SA MALADIE 85 

M. de Richelieu fut hienlôt hors de lui, comme 
étoit [aussi] S. M. On ordonna aux garçons de la 
chambre d'ou"STir les portes et de demander la 
messe, et, en même temps, M. de Richelieu alla 
trouver M™^ de Châteauroux, qu'il ne surprit pas 
autant qu'il devoit le croire, et qui lui dit que 
le Roi lui avoit parlé toute la matinée de sacrements, 
se crovant plus malade qu'il ne l'étoit. Mais le sieur 
de la Peyronie ', excellent chirurgien, qui s'étoit 
rendu maître du Roi, en santé comme malade, 
étoit livré depuis longtemps à M. de M. ~ et avoit 
pour porteur de paroles La R. " qui étoit fort sot, 
mais insolent, et qui prononçoit toutes les paroles 
que la Pevronie lui disoit conséquemment à ses 
instructions. Il n'y avoit aucun moyen de l'écarter ^. 



et qui ne savoient pas de quoi il s'agissait, crurent que le Roi 
étoit mort. Cependant, il se confessa, et l'ordre fut donné pour 
renvoyer M""^ de Châteauroux et sa sœur, M""^ de Lauraguais, 
etc. » (t. VI, p. 42 et 61-62). 

1. François Gigot de la Peyronie, quoique premier chirur- 
gien, avait été nommé, en outre, médecin consultant le 22 
septembre 1742, et médecin par quartier le 14 mars 1743. 
Accusé ici par M. de Richelieu, il se trouve nécessairement 
déchargé des accusations contraires qui coururent alors contre 
lui. Voy. Barbier, II, 404, et Luynes, VIII, 192 et 193. 

2. M, de Richelieu ajoute en marge : « M. de Maurepas ». 
.3. En marge : « le duc de la Rochefoucauld ». 

4. Parce qu'il était grand-maître de la garde-robe du Roi. 
M. de la Rochefoucauld fut, plus tard, un des premiers à 
essuyer les effets de la courte vengeance de M"*^ de Château- 
roux. M. de Maurepas fut chargé de lui commander verbale- 
ment, sans lettre de cachet, d'aller à sa terre de la Roche- 
Guyon. Quoique l'absence des formalités nécessaires put laisser 
le temps de chercher une intercession puissante, M. de la 



86 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

M. de Richelieu eonduisoit M™* de Chàteauroux 
chez elle, par une galerie qui communiquoit de 
l'appartement du Roi à la maison qu'elle occupoit, 
lorsque M. le comte d'Argenson, ministre et secré- 
taire d'État de la guerre, arriva et fit semblant de se 
trouver mal. Il parut même avoir bien de la peine 
à prononcer que S. M.conseilloit à M"'- de Château- 
roux de sortir de Metz et de s'en aller à quatre ou 
cinq lieues. L'étonnement fut grand ; mais il fallut 
songer à exécuter les ordres, et, pour cela, M. de 
Richelieu se sentit la force d'aller trouver M. le 
maréchal de Belle-Isle '. qui n'avoil pas eu le temps 
de savoir tout ce qui se passoit que très imparfaite- 
ment. M. de Richelieu le trouva plein de senti- 
ments d'honneur et d'honnêteté pour M™" de Chà- 
teauroux, et d'indignation pour la manière dont on 
en usoit. Il dit qu'il avoit en vue deux ou trois mai- 
sons, et alloit penser à celle qui seroit la plus com- 
mode. M. de Richelieu lui dit qu'il y avoit des gens 
dans les rues que l'on avoit ameutés pour faire du 
désordre quand elle paroîtroit. Ensuite, il retourna 
chez ^P'' de Chàteauroux, où étoit M™' de Lau- 
raguais, sa sœur, dit ce qu'il venoit de faire, après 
avoir averti les dames qui étoient venues avec elles 
de Paris, dont la marquise de Bellefonds, nièce de 

Rochefoucauld, qui montra la plus grande dignité, se tint pour 
dûment exilé pendant dix ans. Après quoi, il revint s'établir 
k Paris, mais sans demander la permission de reparaître à la 
Cour, et sans que le Roi pût rien blâmer dans sa conduite, 
ni pendant ni depuis cet exil presque volontaire. Il mourut 
en 1762. 

1. Ami de M"* de Chàteauroux et gouverneur de Metz. 



1744 ' LE ROI A METZ : SA MALADIE 87 

M. de Richelieu ^ étoit de la compagnie, et il les 
engagea à prendre aussi promptement que faire se 
pourroit des arrangements préliminaires. M. de 
Richelieu repartit tout de suite pour aller voir ce 
qui se passoit chez le Roi. En chemin, il trouva un 
homme qui lui dit que S. M. étoit dans le même 
état où il l'avoit laissée, demandant à cor et à cris 
ses sacrements ; mais que M. l'évéque de Soissons, 
fils du maréchal de Berwick ~, disoit qu'on ne pou- 
voit pas les donner au Roi tant que M™* de Château- 
roux seroit dans la maison, ou même dans la 
ville '\ M. de Richelieu demanda si ce qu'on lui 
avoit dit étoit vrai. Cet homme attendoit d'être 
assuré du départ de M"® de Çhâteauroux, pour le 
dire au Roi. M. de Richelieu lui répondit qu'il sor- 
toit d'avec elle, et qu'elle achevoit ses paquets, en 
attendant l'arrivée du carrosse de M. de Belle-Isle ; 
qu'il étoit impossible, quand même elle voudroit 
aller à pied gagner la maison de son exil, qu'elle pût 
aller plus vite, et empêcher 1 auguste cérémonie qui 
pressoit, ni même sortir sans précaution au milieu du 

1. Marie-Suzanne-Armande du Châtelet de Clefmont, fille 
d'une des sœurs du duc de Richelieu, avoit épousé en 1733. 
Charles-Bernard-Godefroy Gigault, marquis de Bellefonds, 
gouverneur de Vincennes. Elle fut faite dame du palais de la 
Dauphine en 1745. Les autres compagnes de M'"* de Château- 
roux éloient M"""* du Ptoure et de Rubempré. 

2. François de Fitz-James, abbé de Saint-Victor en 1728, 
évêque de Soissons en 1739, avait succédé au cardinal d'Au- 
vergne dans la charge de grand aumônier. Il fut exilé à la 
suite du voyage de Metz. — Sa vie a été imprimée en tête de 
ses Œuvres posthumes. 

'.j. Mémoires^ de Litynes, t. VI, p. 42. 



88 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

monde qui se ramassoit pour faire un scandale encore 
plus grand. L'évêque de Soissons étoit dévot, avec la 
tête chaude ; mais il avoit de la bonne foi et étoit 
capable d'entendre raison. M. de Richelieu le vit. 
M. l'évêque lui demanda s'il pouvoit lui donner 
parole de la vérité de tout ce qu'il venoit de lui 
dire; M. de Richelieu lui en fit le serment, et ce 
qu'il lui disoit étoit en effet très exact; mais il ne se 
souvient plus de ce qui arriva. Il est néanmoins sûr 
que ce ne fut que l'après-dîner que le Roi reçut les 
sacrements. M. de Richelieu lui tâta le pouls, en lui 
donnant un bouillon. S. M. ne lui parut pas fort 
malade et n'avoit pas le pouls fort élevé. 

Il partit de suite pour aller voir M"* de Château- 
roux : ce fut la dernière fois qu'il la vit, et il n'y 
peut penser sans des impressions peu communes. 
M. de Soubise y avait déjà été et en était parti. On 
peut se figurer tous les sujets qui furent traités, mais 
on ne peut s'imaginer les effets d'un changement 
aussi subit et aussi prodigieux. La principale ques- 
tion du moment étoit celle de ce que feroit M™^ de 
Châteauroux. Elle pensoità aller dans quelque terre 
en province ; mais elle prit le bon parti d'aller 
droit à Paris, dans une maison déjà offerte à 
M™* de Lauraguais, sa sœur, pour y faire ses 
couches. 

M. de Richelieu retourna chez lui à Metz. Son 
valet de chambre lui dit que M. de Soubise l'avoit 
fait avertir qu'on alloit donner au Roi les derniers 
sacrements, et qu'il lui conseilloit de venir vite- 
ment. En sortant, il trouva à sa porte un homme qui 
venoit assez vite et lui mit un papier dans la main. 



1744 LE ROI A METZ : «^A MALADIE 89 

Il le lut en arrivant à la lumière de la sentinelle du 
Roi, en entrant dans la cour ; ce papier contenoit 
un avis à M. de Richelieu de prendre garde à lui, 
contre qui tout étoit déchaîné. Lorsqu'il fut dans 
l'escalier montant dans l'antichambre du Roi, il y 
eut un autre homme qui lui donna un papier qui, 
à quelques mots près, étoit semblable au premier. 
Enfin, il arriva chez le Roi, où l'on étoit plus pressé 
qu'au parterre de l'Opéra, à une première représen- 
tation. A travers la foule, M. d'x\rgenson lui dit, 
passant auprès de lui, et sans avoir l'air de le regar- 
der : « Je vais dans la chambre de Le Bel (premier 
» valet de chambre du Roi de quartier) ; je vous y 
« attends ; n'y manquez pas » . Il s'y rendit en effet 
d'un côté, pendant que M. d'Argenson alloit par un 
autre. Lorsque M. de Richelieu y fut, M. d'Argen- 
son lui dit que le Roi alloit recevoir ses sacre- 
ments, et que l'on avoit exigé auparavant qu'il 
renvoyât M™* de Châteauroux bien loin. « On vous 
« apostrophe, ajouta-t-il, comme l'ayant entraîné 
« dans tous ses désordres. Si vous m'en croyez, 
« je vous conseille de ne pas vous montrer, ou de 
« vous tenir éloigné du lit, pour que le Roi ne 
« puisse pas vous voir. » — « Je suis bien éloigné, lui 
« répondit M. de Richelieu, de penser comme cela; 
«je vous assure, au contraire, que je serois très aise 
(( que cela arrivât, parce que ce seroit un moyen 
(( d'éclaircir tout le mystère de la manière la plus 
« authentique qu'on puisse jamais trouver et de 
« confondre tous les imposteurs. » Effectivement, 
M. de Richelieu se mit dans le balustre, Ais-à-vis 
du Roi, et, quand M. l'évêque de Soissons pro- 



90 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

nonça l'anathème contre 'W^^ de Châteaiiroux et 
de Lauraguais, M. de Richelieu ne douta pas qu'il 
en A'înt à lui, et la réponse, qu'il auroit prononcée 
tout haut étoit toute prête ; mais il ne dit mot et 
M. de Richelieu ne sut jamais ce qui l'arrêta ^. 11 ne 
seroit pas étonné que AI. d'Argenson, qui se livroit 
toujours à celui qu'il croyoit le plus fort, ne se fût 
mis parmi les dévots, pour lui tendre un panneau. 
M. de Richelieu a tâché une fois ou deux, lorsque le 
Roi lui parla de cela, et surtout la première fois 
qu'il le vit après, deconnoître ce qui en étoit ; mais 
voyant que S. M. avoit de la peine de voir qu'il 
voulût l'approfondir, M. de Richelieu s'en tint là. 
Il se doute bien qu'il y eut en cela quelque intrigue ; 
mais il n'a jamais pu en savoir la vérité bien exacte. 
Les moteurs de ces belles scènes-là firent arriver 
M. le Dauphin, à qui le Roi avoit ordonné de rester 
à huit ou dix lieues, et c'est ce qui fâcha le plus 
S. M., après sa guérison ^. Il le fil payer bien cher 

1. Suivant les rapports insérés par M. de Luynes (t. VI, p. 43 
el62;, le Roi était trop abattu pour prononcer d'autres paroles 
que les réponses du rituel ordinaire ; ce fut M. de Soissons qui 
se chargea de demander pardon pour S. M. et même qui 
ordonna, de sa propre autorité, que les deux sœurs eussent 
à quitter le voisinage de Metz et à se retirer à Paris ou ailleurs. 
Du moins, l'un des deux premiers gentilshommees qui étaient 
aux côtés du Roi assura que son maître n'avait rien prononcé 
de semblable. 

2. Le Dan|)hin avait demandé à suivre les opérations de 
cette campagne ; mais Louis XV le lui avait refusé, par une 
lettre très belle et très digne, du (3 mai 1744, qui a été publiée 
dans les Mémoires historiques et militaires du maréchal de 
Noailles, t. VI, p. 361. — Les premières nouvelles de la mala- 
die du Roi ('taieiit arrivées à Versailles dès le 9 ; mais ce Hit 



4 744 LE ROI A METZ : SA MALADIE 91 

à celui qui étoit le moins coupable, le pauvre duc de 
Chàtillon. qui suivoit les impressions dictées par 
M. de ^Maurepas et prononcées par l'insolent imbé- 
cile duc de la Rochefoucauld. 

Tout ce qu'on vient de raconter étoit capable de 
tuer le Roi. s'il avoit été bien malade, ou de le 
rendre tel. s'il ne l'étoit que médiocrement ' : c'est 



seulement le vendredi 14 qu'une lettre de M. de Bouillon, très 
exagérée, décida la Reine à se mettre en route, et, le même 
jour, M. d'Argenson écrivit quelle pouvait s'avancer jusqu'à 
Lunéville, le Dauphin et Mesdames jusquà Chàlons ou à Ver- 
dun. La Reine arriva à Metz le lundi matin. 18, et vit le soir le 
Roi, qui lui demanda pardon du scandale et des peines qu il 
lui avait donnés. Voici la lettre quelle écrivit aussitôt à M. de 
Maurepas, dans l'élan de sa joie, qui devait bien peu durer : 
« A Metz, ce 18. Je n'ay rien de plus pressée que de vous 
dire que je suis la plus heureuse de toutes les créatures, le Roy 
se porte mieu. Du Moulin assurre qu'il est comme hors 
d'affaire, il dit mesme plus, mais je n'ose encore m'en flater, 
il a de la bonté pour moy, je l'aime à la folie. Dieu veuille 
avoir pitié de nous et nous le conserver. Je vous conseille de 
demander permission de venir. Adieu, ne doutez pas un instant 
de mon amitié. J'embrasse M™^ de Maurepas. » (Original 
autographe auv Archives du marquis de Chabrillan . — Quant 
au Dauphin, M. de Chàtillon, son gouverneur, prit sur lui de ne 
point s'arrêter à Verdun et de le mener droit à Metz, où ils 
arrivèrent quelques jours après la Reine ; mais on cacha cela 
au Roi, et ce fut seulement au bout de quelques jours, quand 
on lui eut demandé la permission de faire venir le Dauphin, 
que ce prince fut admis à voir son père. La première entre- 
vue ne fut pas aussi tendre qu'on se le seroit imaginé, et 
M. de Chàtillon ne tarda pas à payer son audacieuse initiative. 
— Cf. Luynes, passini ; Mémoires de Af™^ de Brancas. et 
Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. VIII, p. 297 el suiv. 

1. M. de Richelieu, en toutes occasions, soutint que la mala- 
die du Roi n'avait rien eu de grave; beaucoup de témoignages 



92 :WÉM0IRES DE RICHELIEU 1744 

ce que les moteurs de cette abominable intrigue 
vouloient ; mais tous les instruments dont ils se 
servoient ne vouloient pas tout à fait les servir, et 
cependant ils croyoient par là rester maîtres de S. 
M. et en avoir meilleur marché que de tout autre ; 
mais la Providence sauva le Roi, et la première 
chose qu'ils firent, dans sa parfaite convalescence, 
fut de lui faire faire ses dévotions, à l'occasion de 
la Saint-Louis, et d'exiger qu'il révoquât la com- 
mission qu'il avoit donnée à M. de Richelieu d'aller 
en Espagne faire la demande de l'Infante, comme 
son ambassadeur extraordinaire, qui fut le dernier 
trait du crédit et de la méchanceté qui entouroient 
S. M. K 

Pendant ce temps-là, l'armée, commandée par 
M. le maréchal de INoailles, marcha pour aller chasser 
les ennemis du bord du Rhin de notre côté. Le Roi, 
à cette occasion, manda à M. le maréchal de 
Noailles qu'il espéroit qu'il feroit comme M. le 

sérieux, et, particulièrement celui de la Peyronie lui-même, que 
M. de Luynes nous a conservé (t. VI, p. 46) attestent en effet qu'il 
y eut un échauffement intestinal et peut-être un coup de soleil, 
mais aucun symptôme de fièvre maligne ou de mal analogue. 

1. Tout était en effet convenu et disposé pour ce voyage, où 
M. de Richelieu comptait bien gagner la grandesse et la Toison 
d'or en échange d'un luxe etd'un apparat qui devaient bien faire 
oublier à jamais la fameuse ambassade de M. de Saint-Simon. 
Voir les lettres que l'évêque de Rennes, alors à Madrid, lui 
écrivait sur ce sujet. Elles ont été publiées par Soulavie dans 
les Pièces inédites, t. II, p. 347 et suiv. Ce fut M. de Lauraguais 
qui eut la mission. Mais, deux ans plus tard, Louis XV, comme 
nous allons le voir, trouva une compensation pour M. de 
Richelieu, lorsqu'il s agit d'aller chercher à Dresde une autre 
princesse pour le Dauphin et un médiateur pour la paix. 



1 



1744 I,E ROI A METZ : SA MALADIE 93 

prince de Condé à la mort de Louis XIII, en 
gagnant une bataille le jour de sa mort ; mais il 
n'y eut qu'une éehauffourée ridicule, que l'on 
appela depuis la Journée des culbutes ' M. le 
prince Charles repassa fort tranquillement le Rhin 
se retira en Bohême, où étoit le roi de Prusse et fit 
la paix avec lui. Pendant ce temps-là, on faisoit des 
préparatifs pour le siège de Fribourg, et l'armée 
s'avança de ce côté-là. M. de Richelieu alla joindre 
l'armée dans l'instant qu'il apprit qu'elle marchoit. 
Il prit congé du Roi dans son lit. Son départ met- 
toit une sorte d'incertitude dans l'esprit des intri- 
gants, sur la manière dont il seroit avec le Roi à 
mesure que les forces et la santé de S. M. se rétabli- 
roient ; mais ce qui les occupa fort et les inquiéta 
encore plus, c'est qu'ils apprirent que le Roi avoit 



1. Luynes, t. VI, p. 56, 65 à 68. — On ne connaît pas beaucoup 
ce surnom de Journée des culbutes, mais pourtant voici ce que 
dit M. de Luynes (t. VI. p. 73) : « Le Roi demanda tout haut au 
maréchal de Noailles comment il avoit fait pour n'être pas 
culbuté à l'affaire du passage du Rhin, et lui nomma plusieurs 
personnes qui l'avoient été. La question étoit embarrassante ; 
car, dans cette affaire effectivement, après des retardements 
dont on s'est beaucoup plaint, il y eut un désordre et une 
confusion dont les suites pouvoient être fâcheuses. M. de 
Noailles répondit au Roi que, pour lui, il étoit au cinquième 
rang; que les bagages et les chevaux de main avoient fait tout 
l'embarras ; que de ceux-ci même il y en avoit encore plusieurs 
de perdus le lendemain ; que lui et M. de Coigny crioient tant 
qu'ils pouvoient, mais qu'il n'avoit pas été possible d'en venir 
à bout. » Jamais général ne fût bafoué si universellement que 
M. de Noailles en cette occasion, et l'on ne fit que rire d'une 
relation qui fut imprimée par ses soins à Francfort et répandue 
dans le public. 



94 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

écrit à M™^ de Châteauroux, et que ce commerce 
duroit. 

Le Roi partit enfin pour aller joindre l'armée, et 
l'on commença l'investiture de Fribourg. Pendant 
ce temps-là, M. le maréchal de Noailles chargea les 
aides de camp du Roi de venir tous les jours lui 
apporter des nouvelles de ce qui se passoit à 
l'armée. Quand ce fut au tour de M. de Richelieu, 
la curiosité et l'inquiétude augmentèrent, et il 
n'étoit pas lui-même fort à son aise ; mais le Roi le 
reçut tout comme il avoit reçu ceux qui étoient 
déjà venus. M. de Richelieu dîna avec lui, et tout 
se passa fort simplement, ce qui affligea beaucoup 
de monde. En prenant congé du Roi, quoique seul 
avec lui dans son cabinet, M. de Richelieu ne lui 
parla pas de ce qui s'étoil passé, le connoissant assez 
pour sentir que le moment n'en étoit pas venu et 
qu'il ne feroit que l'embarrasser et le fâcher dans 
un pareil moment, ce qui fut encore mieux prouvé 
dans la suite. Il trouva, à la porte de la dernière 
antichambre du Roi, un billet de Le Bel, premier 
valet de chambre, par lequel il redemandoit toutes 
les lettres de M™^ de Châteauroux qu'il lui avoit 
remises dans le commencement où il s'étoit aperçu 
que la maladie du Roi devenoit sérieuse. Le Roi ^ 
les avoit mises dans une serviette et avoit ordonné 
à Le Bel de la remettre à M. de Richelieu ; elles 
étoient toutes ouvertes et n'étoient pas seulement 
liées par pages : il n'y avoit que les nœuds de la 

1. Tout ce qui suit, jusqu'au mot Fribourg, est une addition 
autographe du maréchal. 



1744 LE ROI \ METZ : SA MALADIE 05 

serviette qui les enfermassent, et le paquet étoit 
dans l'équipage à Fribourg. M. de Richelieu voulut 
rentrer chez S. M. pour [le] lui dire et savoir si elle 
vouloit qu'il les lui renvoyât de l'armée. Il rentra 
en effet dans son cabinet ; le Roi, le voyant, parut 
embarrassé, et, sans attendre ce que M. de Riche- 
lieu vouloit lui dire, il lui fit, passant dans sa garde- 
robe : « Comme vous voudrez, comme vous vou- 
drez ' ». M. de Richelieu se retira tout de suite et 
monta dans sa chaise aussitôt. Le Roi, quelque 
temps après, arriva à l'armée ; il fut comme il avoit 
toujours été avec M. de Richelieu, à cela près qu'ils 
ne parlèrent de rien sur ce qui s'était passé, 
quoique M. de Richelieu couchât à son tour dans 
son antichambre, et que S. M. vînt tous les matins 
causer avec ses aides de camp. 11 est vrai qu'ils 
étoient tous gentilshommes de la chambre, capi- 
taines des gardes, ou gens de la sorte, et que le 
nombre en étoit fort diminué. La surveille que la 
capitulation de Fribourg se fit, il y avoit eu, la 
veille, à la tranchée, où M. de Richelieu avoit été 
présent, une action qui n'avoit pas tourné à la fan- 
taisie du Roi -, qui en étoit fort en colère et qui en 
accusoit injustement le lieutenant général M. de 



1. Le duc A. deBroglie [Marie-7'/iérèse i?npérairice, t.I,p. 35] 
semble avoir lire des conséquences exagérées de ce récit qu il 
reproduit, mais en enjolivant : le Roi rougit..., dit d'une voix 
sèche et ^asse, etc. 

2. Fribourg se rendit le 6 nos'embre. Le 3, on avait fait un 
logement dans les deux demi-lunes ; mais l'attaque contre le 
bastion avait échoué, avec une perte considérable, par le feu 
des assiégés [Luynes, t. VI, p. 128 et 129). 



96 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

Balincourt, depuis maréchal de France \ qui n'avoil 
point eu de tort et que M. de Richelieu soutint avec 
hauteur au Roi et partout, ce qui le sauva, qui 
alors commandoit la tranchée. Cela n'empêcha pas 
qu'il fut nommé maréchal de France quelque temps 
après. 

Le surlendemain, la capitulation commença. 
L arrangement avoit toujours été pris que M. de 
Richelieu partiroit de l'armée, ainsi qu'il étoit 
convenu, pour aller tenir les Etats en Languedoc, 
et de là en Espagne, pour faire la demande, tant 
que ce dei'nier point avoit existé. M. de Richelieu 
avoit abandonné cette idée, qu'il ne pensoit pas à 
rétablir, et il dit seulement au Roi qu'il alloit passer 
par Paris, où il avoit des affaires. S. M. le lui 
défendit absolument, quelque chose qu'il pût lui 
dire, ce qui le fâcha, et le fâche encore toutes les 
fois qu'il y pense, parce qu'il auroit vu M"*" de 
Châteauroux, à qui il avoit bien des choses à dire, 
et elle mourut avant son arrivée. Il fallut donc que 
M. de Richelieu allât tenir les Etats, pendant lesquels 
il apprit la mort de M™** de Châteauroux ". 



1. Claude-Guillaume Testu, marquis de Balincourt, fut fait 
maréchal de France en novembre 1746. 

2. M. de Richelieu put donc croire, qu'il y avait eu un 
crime dans la mort subite de M™^ de Châteauroux ; il put même 
au milieu d'une conversation légère et dans l'abandon des 
souvenirs, laisser entendre ce qu'il pensait. Ce bruit d'un 
empoisonnement qui aurait daté de plusieurs mois courut par- 
tout : il fut même accueilli par les personnes les plus accrédi- 
tées, et l'habitude qu'avait M"'*' de Châteauroux de porter tou- 
jours du contrepoison, autorisait jusqu'à un certain point les 



1744 LE ROI A xMETZ : SA MALADIE 97 

A son retour de Paris, après les États, le Roi lui 
fit dire par le marquis de Meuse qu'avant de lui 
faire sa révérence, il vouloit le voir en particulier 
dans son intérieur et qu'il montât dans son entresol. 
Il s'y rendit la veille de Noël, après la messe de 
minuit. S. M. le garda jusqu'à cinq heures du 
matin, pleurant à chaudes larmes, en lisant toutes 
les lettres de M™" de Châteauroux, qu'il apporta ^ 
Le Roi lui répéta bien des fois : « Vous voyez 
comme elle me disoit tous mes défauts et quelle 
perte j'ai faite ! » Sa Majesté lui parla aussi de toute la 
cour et de ce qui s'étoit passé, avec autant de con- 
fiance que l'on pourroit faire avec son meilleur 



soupçons de la cour (Voy. Luynes, t. VI, p. 182; d'Argenson, t. VI, 
p. 147, etc.) Cependant on voit ici que le duc n'en dit pas un mot, 
et l'auteur delà Vie privée, qui remarque également ce silence, 
cite en outre une lettre écrite le 2 décembre 1744, par M. d'Ar- 
genson au duc lui-même, et conçue dans des termes tels qu'on 
ne peut plus soupçonner ce ministre du crime horrible et du 
reste inexplicable que les pamphlétaires se sont plu à lui 
imputer. Il est certain que M. de Richelieu perdit beaucoup, 
à cette mort prématurée, et que, M""* de Châteauroux ren- 
trant en faveur, il eût pu espérer une dignité bien supérieure 
à celle de premier gentilhomme de la chambre, l'ambassade 
d'Espagne peut-être, le ministère des affaires étrangères, 
vacant jusqu'au mois de novembre 1744, ou même la dignité 
de connétable. Soulavie (t. VII, p. 80et 81) donne encore une 
autre raison à des regrets très réels et fait une scène ridicule 
de M. de Richelieu craignant que le Roi ne fît saisir les papiers 
de M"® de Châteauroux et n'y trouvât tout le détail de ses rela- 
tions avec sa favorite, 

1. Louis XV, suivant toutes probabilités, brûla cette pré- 
cieuse correspondance, et il ne nous reste qu'une seule lettre, 
ou une copie, qui a été publiée dans la Vie privée, t. II, p. 43. 



98 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1744 

ami ^ à cela près que M. de Richelieu ne trouva pas 
que le Roi fût aussi bien informé de ce qu'il savoit 
lui-même et de beaucoup de choses qu'il ne savoit 
pas directement. 

1. Cf. Vie privée, t. II, p. 40 à 42. — M. de Luynes écrit à la 
date du 25 décembre 1744 : « M. de Richelieu arriva hier au 
soir, et vit le Roi vraisemblablement en particulier avant le 
coucher, car il est certain que, lorsque le Roi fut rentré de la 
chapelle, il s'enferma. La Reine ne savoit point l'heure de la 
messe pour aujourd'hui; elle l'envoya demander, et on lui dit 
que le Roi étoit enfermé » (t. VI, p. 193). 



1 



VI 

BAT.ULLE DE FONTENOY i 

(1745) 

La guerre continua. Le Roi résolut d'entrer de 
très bonne heure en campagne et d'y aller des pre- 
miers. 

A la première couchée -, après souper, il reçut 
un courrier, par lequel il apprenoit que les enne- 
mis marchoient à nous et qu'on ne pouvoit évi- 
ter une bataille. S. M. avoil voulu mener M. le 
Dauphin. Il résolut de partir sur-le-champ avec tous 
ses aides de camp, et partit en effet, et donna ordre 
de laisser dormir M. le Dauphin jusqu'au lendemain 
matin ^. Le Roi rejoignit bientôt l'armée, et dit que 
tout se préparait à une bataille pour la journée sui- 
vante. Nous avions pris une très mauvaise position. 
M. le maréchal de Saxe étoit plus malade qu'il ne le 

1. Le récit qu'on va lire se trouve reproduit avec des 
variantes assez considérables dans le Mémoire que M. de 
Richelieu fit présenter en 1783 à Louis XVI ; quoique cette ver- 
sion-là ait été publiée par l'auteur de la Vie privée, t. H, p. 59 
à 61, puis reproduite par Soulavie 'Mémoires, t. VIII, p. 136 
et suiv.) ; nous en donnerons le texte ci-après en Appendice, 
p. 104 et suivantes. Cet épisode forme un fragment incomplet 
du Mémoire de 1783 conservé aux Archives nationales sous 
la coteR 143,n°73. 

2. M. de Richelieu accompagnait le Roi {Luynes, t. VI, 
p. 434) . 

3. Le Roi arriva le 8 mai au matin, devant Tournay ; mais 
la bataille ne se livra que le lendemain. 



100 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1745 

fut la veille qu'il mourut, si malade même, que, le 
soir de la bataille, on lui fit la ponction. Il marchoit 
néanmoins dans un petit chariot, dans lequel il est 
aisé de comprendre qu'on ne peut pas tout voir 
assez vite et changer les dispositions, surtout les 
ennemis étant aussi près de nous. Le Roi se posta 
à une justice ^ sur une petite hauteur, d'où il pou- 
voit voir presque toute l'armée, et où il comptoit 
déjeuner. Dans un instant, il vit plusieurs régi- 
ments de cavalerie qui avoient plié et se retiroient 
très précipitamment, et de suite une grosse masse 
d'infanterie des ennemis qui avoit percé et étoit, 
pour ainsi dire, au milieu de notre armée. Chacun, 
dans son coin, venoit attaquer cette masse énorme, 
qui les recevoit avec confiance, voyant qu'elle 
n'avoit affaire qu'à une poignée de monde. Cepen- 
dant, les ennemis étoient gênés par la faute qu'ils 
avoient faite de ne pas prendre des redoutes qui se 
trouvoient alors derrière eux. M. le duc de Riche- 
lieu demanda au Roi permission d'aller voir ce qui 
se passoit à la gauche de ce gros bloc d'infanterie 
pour lui en rendre compte tout de suite. M. de 
Richelieu doit dire, à propos de cela, à la louange 
de feu M. le Dauphin, qu'il mit sur-le-champ l'épée 
à la main pour le suivre, ce que l'on empêcha ~. 
M. de Richelieu alla donc à la gauche, où il trouva 
la brigade du régiment des Vaisseaux qui marchoit 

1. C'est-à-dire une érainence sur laquelle était un gibet, 

2. M. de Richelieu semble avoir conservé un bon souvenir 
de la lettre que le Dauphin écrivit à la Dauphine le lendemain 
de la bataille, et dont les copies se répandirent partout. Le 
prince, qui n'était pas suspect de faveur pour le duc, ne par- 



1745 BATAILLE DE FONTENOY 101 

aux ennemis, ce qui l'obligea d'aller avec elle et 
M. de Guerehy, qui la eommandoit. M. de Riche- 
lieu reconnut donc que les ennemis n'étoient pas 
fort à leur aise non plus, n'ayant que de l'infante- 
rie et se voyant entourés de tous côtés ; mais, 
comme ils ne voyoient venir à eux que des pelotons, 
ils n'étoient nullement effrayés et recevoient fort 
mal jnos troupes. D'un autre côté, toutes les troupes 
avoient été maltraitées en détail, et l'effroi étoit 
grand, parmi les officiers généraux surtout. M. de 
Richelieu alla rejoindre le Roi, après avoir trouvé 
dans son chemin des troupes fort effarées. Il rendit 
compte de ce qu'il avoit vu. et, dans un conseil de 
guerre qui se tint à cheval et assez hautement ', 
tout le monde pensa qu'il falloit se retirer et com- 
mencer par faire retirer le Roi. M. de Richelieu 
hasarda seul de dire qu'il ne pensoit pas que tout 
fût perdu, étant en force aussi près des ennemis, et 
n'ayant qu'un pont à passer où l'armée ne pouvoit 
éviter d'être détruite ^. Il ajouta qu'il croyoit voir 

lait que de lui et du service qu'il avait si heureusement rendu 
au Roi. Voltaire, qu'on a accusé d'être trop partial pour son 
patron et ami, aux dépens du maréchal de Saxe, suivit en cela 
l'exemple du Dauphin et le courant de l'opinion publique. Cf. 
Luynes, t. VI, p. 468 et 483. 

1. Mémoire de 1783 : « Il se tint alors un conseil de guerre 
à cheval et à haute voix, de sorte que ceux qui étoient à por- 
tée pouvoient entendre tout ce qui s'y disoit. » Cf. le récit de 
Voltaire, dans le Siècle de Louis XV. p. 145, et celui du duc 
de Chevreuse, da.ns les Mémoires de Luynes, t. VI, p. 444. 

2. La fin de la phrase est peu claire : le maréchal veut dire 
que la retraite lui semblait dangereuse parce que notre armée 
n'avait qu'un seul pont pour se retirer et quelle ne pouvait 
éviter d'y être attaquée et détruite. 



102 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1745 

une ressource, et qu'il falloit au moins la tenter ; 
c'étoit celle, continua-t-il, d'avoir du canon chargé 
à cartouches, et de tirer sur l'infanterie ennemie, 
qui étoit très pressée, et d'attaquer ensuite de tous 
les côtés à la fois, et non par pelotons, comme l'on 
avoit fait. Quelqu'un répondit : « Mais où 
« prendre du canon? » M. de Richelieu indiqua une 
batterie assez près qu'il venoit de voir. Une autre 
personne prit la parole et dit : « M. le maréchal de 
« Saxe a défendu que le canon de cette batterie fût 
« dérangé ». M. de Richelieu répliqua : « M. le maré- 
« chai de Saxe ne pouvoit prévoir ce qui arrive ; le 
« Roi est bien au-dessus de M. le maréchal de Saxe ; 
« le Roi n'a qu'à ordonner. » Et personne ne dit 
plus mot. S. M. étoit dans le plus grand embarras 
et la plus grande colère intérieure, ce qui se voyoit 
aisément. M. de Richelieu dit : « Votre Majesté 
« m'ordonne-t-elle de marcher avec ces canons ? » 
Après un petit moment de réflexion, le Roi avec 
vivacité, dit à M. de Richelieu : « Oui ! je vous 
« l'ordonne ». M. de Richelieu vit alors auprès de 
lui un nommé Isnard, officier du régiment de Tou- 
raine, qu'il connoissoit, et qui étoit aide de camp 
de M. de Tingry, à qui il ordonna, delà part du Roi, 
de mener le canon K Le sieur Isnard courut vite à 



1. Linguet, dans l'article nécrologique de M. de Richelieu 
[Annales politiques, année 1788, p. 119), nie que le duc ait eu 
une part quelconque à la victoire de Fontenoy. Il répète, à ce 
propos, un récit d'après lequel l'emploi du canon aurait été 
conseillé par un simple officier d'artillerie, M. de Saisseval; 
celui-ci aurait communiqué son idée au duc de Chaulnes, qui, 
faute d'autre ressource, l'aurait transmise au maréchal de 



1745 BATAILLE DE FONTENOY 103 

la batterie, et plusieurs aides-de-eamp allèrent aver- 
tir de tous les côtés, afin que, si l'on apercevoit de 
l'ébranlement parmi les ennemis, tout le monde 
chargeât à la fois. La batterie, arrivée, fut servie 
admirablement ])ien, et, à la deuxième ou troisième 
décharge, il v eut un ébranlement si grand, que 
notre cavalerie, entra de tous côtés dans le sjros de 
l'infanterie des ennemis, qui se replièrent en se reti- 
rant de tous les côtés en fort «rand désordre. Yovant 
l'effet que produisoit le canon, M. de Richelieu 
chargea avec la cavalerie ^ et, pensant que peut- 
être M. le maréchal de Noailles mèn croit trop vite 
le Roi passer la rivière, envoya prévenir [le Roi] 
que tous les ennemis, plioient de tous côtés et que 
la bataille seroit gagnée incessamment, ce qui 
arriva peu après. M. de Richelieu alla alors au-devant 
du Roi, qui revenoit bien content, et [qui] dit à 



Saie, et c'est dans l'entourage du maréchal que M. de Riche- 
lieu aurait saisi au vol la communication, pour en porter l'avis 
au Roi, tandis que le duc de Chaulnes faisait jouer l'artillerie. 
Voltaire, ajoute Linguet, rendit justice à M. de Saisseval dans 
la première édition du Poème de Fontenoy ; puis, dans les édi- 
tions postérieures, il sacrifia ce nom et celui du maréchal de 
Saxe à ceux des ducs de Chaulnes et de Richelieu. 

1. Le marquis d'Argenson dit dans la lettre si connue qu'il 
écrivit à Voltaire : « Votre ami M. de Richelieu est un vrai 
Bayard. C'est lui qui donna le conseil, et qui l'a exécuté, de 
marcher à lennemi, comme des chasseurs, ou comme des 
fourrageurs, pêle-mêle, la main baissée, le bras raccourci, 
maîtres et valets, officiers, cavaliers, infanterie, tout ensemble. 
Cette vivacité française dont on parle tant, rien ne lui résiste ; 
ce fut l'affaire de dix minutes que de gagner la bataille avec 
cette botte secrète ». 



104 MEMOIRES DE RICHELIEU 1745 

i\l. de Richelieu : « Je n'oublierai jamais le service 
« que vous venez de me rendre ^ » . 

Pendant tout le reste de la campagne, on prit 
beaucoup de villes, et l'on revint à Paris. » 



APPENDICE 



A propos d'un événement aussi important que la vic- 
toire de Fontenoy, il est intéressant de rapprocher du texte 
des Mémoires authentiques celui du Mémoire que le maré- 
chal adressa à Louis XVI en 1783 ; on y trouvera quelques 
détails que ne donnent pas les Mémoires authentiques, et 
une rédaction plus châtiée et plus claire, écrite par un 
secrétaire. 

« La première fois que le maréchal de Richelieu put se 
distinguer à la guerre, ce fut à la bataille de Fontenoy. Le 
maréchal de Saxe, qui avoit été le général de l'armée 
l'année précédente et qui le fut encore dans celle-ci, étoit 
devenu hydropique. On lui fit même la ponction, le soir 
de la bataille ; mais son courage, sa dureté pour lui-même 
et l'amour du commandement lui firent cacher l'excès de 
son mal, et il en partit pour se mettre à la tête de l'armée. 
Les ennemis s'étoient empressés d'assembler la leur. Le 
Roi, à la première nouvelle, partit, et, le soir du même 

1. Le comte d'Argenson, dans la relation qu'il envoya à la 
Reine et qu'on trouve dans les Mémoires de Luynes, t. Vil, 
p. 161 et suiv., fait la part moins belle à Richelieu. Il raconte 
que ce fut le maréchal de Saxe qui rallia l'infanterie disloquée, 
y joi^'nil la brigade irlandaise et les régiments de Normandie 
et des Vaisseaux et fit charger tout à la fois, tandis que Richelieu 
menait la Maison du Roi, la gendarmerie et les carabiniers. 
Cf. Siècle de Loitia XV, p. 147-148. 



1 



1745 BATAILLE DE FONTENOY 105 

jour de son départ, comme il s'alloit coucher, il apprît que 
les ennemis marchoient à nous et nous attaqueroient peut- 
être le lendemain, de sorte que le Roi, au lieu de se cou- 
cher, ordonna que Monsieur le Dauphin, qui Tétoit déjà, 
ne fût point éveillé, S. M. se mit en route sur le champ et 
arriva à temps pour la bataille, qui n'eut lieu que le len- 
demain, ce qui donna le temps à Monsieur le Dauphin 
d'arriver. Le maréchal de Saxe, qui étoit dans le plus 
cruel état et qui avoit été obligé de s'en rapporter à des 
officiers généraux, qui avoient pris une très mauvaise posi- 
tion, n'eut pas le temps ni la force d'y rien changer, ni de 
faire ce qu'il auroit peut-être fait si sa santé lui eût permis 
de se donner la peine qu'il auroit eue pour changer la posi- 
tion de toute une grande armée, étant aussi près des 
ennemis, et dans le moment surtout qu'ils marchoient pour 
l'attaquer, comme cela arriva en effet. 

« Les ennemis commencèrent par attaquer le poste où 
étoit le régiment des Gardes, le culbutèrent et se trouvèrent 
au milieu de notre armée, sans que leur cavalerie eût pu 
percer. Dans cette position, ils étoient, ainsi que nous, fort 
embarrassés. Il eût été à désirer qu'il fût possible de les 
attaquer de toutes parts à la fois ; mais cela étoit impos- 
sible par la difficulté du grand circuit qu'il auroit fallu taire 
et celle d'envoyer chacun dans son poste pour donner au 
moment qui auroit été convenu. De sorte que nos troupes, 
qui attaquoient par pelotons cette masse énorme d'infan- 
terie, étoient toujours repoussées, et, par cette raison, 
étoient rebutées d'aller visiblement se faire passer par les 
armes en détail. 

« Un grand nombre de lieutenants généraux, qui ne 
savoient que faire, vinrent prendre les ordres du Roi et lui 
dirent qu'il n'y avoit aucun moyen d'attaquer l'infanterie 
ennemie et qu'il falloit se retirer. Le duc de Richelieu, 
aux premières charges qui avoient été faites, avoit demandé 



106 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1745 

au Roi la permission d'aller voir de près ce qui se passoit 
et de lui en rendre compte. Il arriva au poste qu'occupoit 
la brigade du régiment des Vaisseaux, commandée par 
M. de Guerchy, comme elle étoit déjà ébranlée pour aller 
toute seule attaquer l'infanlerie ennemie. Le duc de 
Richelieu, qui s'étoit joint à cette brigade déjà en marche, 
chargea avec elle et vit de très près le peu d'effet qu'elle 
produisoit ; aussi fut-elle repoussée et criblée. Le duc de 
Richelieu vit M. de Guerchy culbuté et son cheval tué. 
Quand il fut relevé, le duc de Richelieu examina la posi- 
tion de ce côté et revint en rendre compte au Roi. 

« Il se tint alors un conseil de guerre à cheval et à 
haute voix, de sorte que ceux qui en étoient à portée 
pouvoienl entendre tout ce qui s'y disoit. Il n'y eut aucun 
de ceux qui étoient avec S. M. qui ne proposât la retraite 
et n'exposât l'impossibihté de compter sur aucune ressource 
avec des troupes aussi effarouchées que les nôtres. Le duc 
de Richelieu osa seul être d'un avis contraire. Il observa 
que, de la manière dont on avoit attaqué par pelotons 
l'infanterie ennemie, il étoit impossible que nos troupes 
pussent avoir aucun succès. Il ajouta qu'il ne doutoit pas 
qu'en tirant du canon au milieu de cette infanterie, qui 
étoit très pressée et sans cavalerie, on n'y mît un fort grand 
désordre qui seroit vu bien vite de nos troupes, auxquelles 
cela donneroit le courage d'attaquer de toutes parts toutes 
à la fois, si on le pou voit, et en en faisant passer l'ordre 
de tous les côtés ; mais que l'on pouvoit espérer que, si le 
gros de l'infanterie ennemie recevoit tranquillement les 
effets terribles que le canon pourroit faire et n'étoit point 
chassée ou détruite, on pourroit du moins retirer nos 
troupes, si l'on s'y voyoit forcé, et que sans cela on 
n'oseroit le faire sans le plus grand danger. Quelqu'un 
répondit : « Où prendre du canon ?» — « Tout près d'ici, 
reprit le duc de Richelieu, je viens d'en voir une batterie.» 



1745 BATAILLE DE FONTENOY 107 

On répliqua que le maréchal de Saxe avoit défendu que 
cette batterie fût enlevée. Le duc de Richelieu reprenant et 
disant que le maréchal de Saxe l'avoit ordonné avant ce 
qui s'étoit passé et que le Roi étoit fort au-dessus d'un 
général d'armée, personne ne répliqua, et il demanda à 
S. M. si elle vouloit bien ordonner que l'on prît le canon 
de ladite batterie. Le Roi, après avoir hésité, y consentit, 
paroissant fâché et troublé. Le duc de Richelieu dit alors 
à un officier du régiment de Touraine nommé Isnard, 
qu'il connoissoit, de courir à l'endroit qu'il lui indiqua et 
d'ordonner de la part du Roi au commandant de la bat- 
terie d'en amener les canons au plus v-ite, ce qui fut effec- 
tivement fait avec la plus grande diligence . Il n'y eut pas 
un seul coup de ces canons qui ne produisît un carnage 
affreux, et les deux premières décharges jetèrent les enne- 
mis dans un si grand désordre, qu'ils ne perdirent pas de 
temps pour se retirer. Alors on les chargea de tous côtés, 
et on parvint à les chasser complètement, ce qui donna un 
tel courage à nos troupes qu'il n'y eut presque pas d ordres 
à leur donner et que les ennemis ne songèrent qu'à fuir en 
très grand désordre, étant poursuivis de toutes parts. 

« Dans cet état le duc de Richelieu envoya son écuyer 
avertir le Roi de ce qui se passoit. S. M., que le maréchal 
de Noailles avoit emmenée, étoit prête de repasser la 
rivière ; mais elle rebroussa chemin, et, quand le duc de 
Richelieu fut assuré de la retraite complète des ennemis, 
il vint lui-même au devant de S. M., qui eut la bonté de 
lui dire en lui mettant la main sur l'épaule, qu'elle n'ou- 
blieroit jamais le service qu'il venoit de lui rendre. Le 
maréchal de Saxe se fit faire la ponction le soir de ce même 
jour, et tout le monde est instruit du reste de la belle 
campagne que nous fîmes. » 

On peut comparer à ce récit les relations du duc de 
Chevreuse et de M. de Vézannes, reproduites dans les 



108 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1745 

Mémoires du duc de Luynes (t. VI) et notamment cette 
dernière, p. 447, où il est rendu hommage au mouvement 
fait par Richelieu : « M. de Richelieu chargea si à propos, 
à la tête de la Maison, qu'il acheva de les mettre en 
déroute ». Voyez aussi la relation du comte d'Argenson 
[Luynes, t. VII, p. 161-167), et la note du général de 
Vault en faveur de Richelieu, d'après le volume 3084 du 
Dépôt de la guerre, pièce 173 bis (cette pièce porte par 
erreur, en marge : « Remis à M. le maréchal de Richelieu, 
11 89 ») ; enfin, la narration reproduite dans le Correspon- 
dant, t. LXXXIX, p. 98-131. 

On trouve un récit de la bataille de Fontenoy dans les 
Souvenirs du marquis de Valf'ons (p. 139 et suiv.), et cet 
officier général ne manque pas, comme tant d'autres, de 
s'attribuer une grande part dans la victoire inespérée. 
Suivant lui, on avait déjà insisté pour que le Roi et le 
Dauphin se retirassent, et des ordres avaient été donnés 
de préparer l'incendie du pont du haut Escaut ; mais M. de 
Richelieu lui répéta plusieurs fois : « Sire, la seule pré- 
sence de Votre Majesté peut rétablir l'affaire et la gagner. » 
Après quoi, il prit le commandement des Irlandais pour 
écraser la fameuse colonne. 

Une autre relation, par l'officier qui commandait sous 
les ordres du duc de Penthièvre la 2* division de la droite 
de la cavalerie, attribue à son auteur et à son chef la pen- 
sée patriotique d'arrêter le mouvement de retraite et de 
lancer la cavalerie sur la colonne anglaise et sur quatre 
pièces de canon qui faisaient ravage. Ensuite, ce mouvement 
n'ayant pas réussi, il courut partout pour rallierl'infanterie, et 
rencontra, occupés de même, le duc de Richelieu, le comte 
d'Estrées, le marquis de Clermont-Tonnerre et M. de la 
Suze (Arsenal, mss. 4412). 

Après la bataille de Salamine, chacun des chefs grecs 
s'attribua la plus grande part du succès, mais tous 



1745 BATAILLE DE FONTENOY 100 

donnèrent la seconde place à Thémistocle : c'est un peu le 
cas du duc de Richelieu après Fontenoy. Ceux même qui 
ne raimaient pas ne laissèrent pas de le louer, et, au 
premier rang, le Dauphin : on remarqua [Luynes, t. VI, 
p. 468) que, dans sa fameuse lettre à la Dauphine, il ne 
parlait que de M. de Richelieu : la lettre fit tant de bruit 
que le Roi se la fit envoyer à l'armée. 

Quant au poème de Voltaire, c'était l'œuvre d'un ami 
de Richelieu. « Roy, le poète reproche à Voltaire un faux 
étonnant dans son poème sur la bataille de Fontenoy, 
lorsqu'on parlant de M. le duc de Richelieu il le fait favori 
de l'Amour, de Mars et de Minerve. Roy dit que l'Amour 
n'a jamais eu pour favori un mignon ridé comme lui ; 
qu'il n'est point favori de Mars puisqu'il a manqué l'ou- 
vrage à cornes de Tournav, et moins encore de Minerve, 
témoin les fêtes qui ont été données à Versailles, dont il 
étoit l'ordonnateur» (A. de Boislisle, Lettres de M. deMar- 
ville au ministre Maurepas, 12 juin 1745 ; voyez dans 
cette même correspondance, au 21 juin, de curieux détails 
sur Fontenoy, et aux 18 mai et 23 juillet des plaisanteries sur 
la lâcheté du duc de Noailles, tome II, p. 81-82, 90-91, 96 
et 117). On sait d'ailleurs que, pour n'avoir pas voulu paraître 
flatter un seul des héros de Fontenoy et avoir voulu parler 
de tout le monde. Voltaire accumula dans son poème tant 
d'erreurs qu'il ne fallut pas moins de cinq éditions pour le 
mettre en état d'être présenté à la Reine ; le crédit de 
l'auteur faillit être compromis [Luynes, t. VI, p, 483). 
Voyez aussi le duc de Broglie, Marie-Thérèse impératrice, 
t. II, p. 8 et suiv. 

La faveur de Richelieu fut très grande après la bataille : 
le duc de Luynes raconte (i. VI, p. 485, 489, 490) 
qu'il était chambre à chambre avec le Roi, et que 
c'était le Roi qui allait passer la première heure du jour 
chez son voisin ou qui assistait à son dîner. 



116 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1745 

Le 16 mai, du camp devant Tournay, le Roi adressait 
à l'archevêque de Paris la lettre missive suivante (Archives 
nationales, registre 0'89, fol. 194). 

De par le Roi. 

Mon cousin, quelque grands que soient les succès dont 
il a plu à Dieu de favoriser mes armes pendant la cam- 
pagne dernière, je viens de recevoir des marques encore 
plus sensibles de sa puissante protection : mon cousin le 
maréchal comte de Saxe ayant ouvert la campagne en 
Flandre par le siège de Tournay, mes ennemis se sont 
aussitôt assemblés pour marcher au secours de cette place, 
et à peine ai-je été rendu à mon armée que j'ai eu la 
satisfaction de lui voir remporter une victoire des plus 
signalées. Le duc de Cumberland, à la tête des troupes 
unies des Anglois, Hanovriens, Autrichiens et Hollandois, 
s'est présenté devant nous le 10 de ce mois ; après avoir 
employé toute la journée à faire ses dispositions pour se 
former entre le ruisseau de Rumignies et le haut Escaut, 
il a commencé l'attaque le lendemain à la pointe du jour : 
le combat, longtemps incertain, s'est enfin décidé en notre 
faveur à une heure de l'après-midi, et mes ennemis, étant 
partout défaits ou rebutés, se sont retirés en désordre, aban- 
donnant une partie de leur canon et laissant sur le champ 
de bataille plus de huit mille hommes de leurs morts et 
de leurs blessés. Je ne puis donner assez de louanges à la 
valeur que mes troupes, surtout celles de ma Maison et 
mon régiment des carabiniers, ont fait paroître sous mes 
yeux dans une occasion de cette importance. Mais, si je 
suis touché comme je le dois de cette nouvelle preuve de 
leur zèle, je dois pas moins reconnoître les bienfaits de la 
Providence dans l'heureux effet qu'il a produit, et c'est 
pour lui en rendre les actions de grâces les plus solennelles 



1745 BATAILLE DE FONTENOY 111 

que je vous fais cette lettre pour vous dire que mon inten- 
tion est que vous fassiez chanter le Te Deurn, dans l'église 
métropolitaine de ma bonne ville de Paris et autres de 
votre diocèse, avec les solennités requises, au jour et à 
l'heure que le grand maître des cérémonies vous dira de 
ma part. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, 
en sa sainte et digne garde. 

Louis. 

Des lettres conformes lurent envoyées, selon 1 usage, aux 
cours souveraines, aux gouverneurs des provinces et des 
villes, aux archevêques et évèques du royaume, aux inten- 
dants, etc. 



VII 

>USSION A DRESDE 

(1746-1747). 

L'année d'après, l'infante femme de M. le Dauphin 
mourut, et on ne tarda pas à songer à remarier ce 
prince. Le choix tomba sur la fille du roi de 
Pologne. S. M. prit M. de Richelieu pour allei- à 
Dresde faire la demande K La fdle aînée du roi de 
Pologne étoit déjà promise à l'électeur de Bavière ; 
cependant le roi de Pologne offrit le choix, si S. M. 
le Youloit, et M. de Richelieu eut plein pouvoir à 
cet égard. Il fut chargé aussi de voir comment le 
roi de Pologne étoit à la cour de Vienne et de savoir 
si, sans commettre S. M., ce prince se croiroit a 
portée de pouvoir entamer des propositions de 
paix. Le roi de Pologne accepta, et envoya sur le 
champ un premier commis du comte de Bruhl, 
premier ministre. 

A peine la négociation étoit-elle commencée, que 

1. C'était une compensation, soit à la mission analogue qui 
lui avait été enlevée en 1744, soit au projet de descente en 
Angleterre qu il avait mis en avant et dont il était allé lui- 
même activer les préparatifs à Calais ; l'insuffisance des 
ressources mises à sa disposition et la supériorité redoutable 
de la marine anglaise avaient réduit tous ses plans à néant. 
Pour achever de l'en détourner ou pour le consoler, M°"' de 
Pompadour le fit envoyer k Dresde en décembre 1746. (Cf. 
Luynes, t. VIII, p. 25 et 89. ; — Le mariage par procuration 
eut lieu le 10 janvier 1747. 

8 



114 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1746-47 

le Roi renvoya* M. d'Argenson, minisire des affaires 
étrangères, et mit à sa place M. de Puyzieulx, et, 
quand M. de Richelieu arriva [à Paris ^], il le ^ 
trouva avec la petite vérole ^ de façon qu'il fut 
chargé seul de la négociation directe entre le roi de 
Pologne, S. M. et M. [Le Dran , qui étoit premier com- 
mis des affaires étrangères ^. Cette négociation alloit 
fort bien, et Tlmpératrice avoit déjà cédé Ypres et tout 
le côté de la mer, lorsque le Roi, à la tête de l'armée, 
marcha et donna la bataille de Lawfeld, qu'il 
gagna ^. En allant à cette bataille, le Roi reçut un 
courrier, par lequel un favori de l'Impératrice, qui 
étoit chargé de la même négociation de son côté, 
demandoit que les François envoyassent un chargé 
de procuration. 

Les deux parties étoient également d'accord sur 
ce point, mais non pas sur le lieu. Celui de Vienne 
craignoit de s'en éloigner, et dans le petit concilia- 
bule qui se tint àTournay", M. de Richelieu en fit 
sentir les inconvénients ; mais, pour ne pas trop 
éloigner, il représenta qu'on pouvoit choisir 
Augsbourg ou Ralisbonne, où l'on pourroit envoyer 

1. Le 10 janvier 1747 [Luynes, t. Mil, p. 79-82). 

2. Le l*"" mars [ibidem, p. 99). 

3. Le nouveau ministre. 

4. Ibidem, p. 92. 

5. Richelieu a laissé le nom en blanc. Cétait Nicolas-Louis 
Le Dran 1686-1774), qui était premier commis depuis 1740. 
L'autre, premier commis, La Porte du Tlieil, était alors aux 
négociations de Bréda, et Le Dran laisoit tout le travail du 
département politique. 

6. Le duc de Richelieu assista k cette bataille 

7. En marge : « ou Louvain ». 



1746-47 MISSION A DRESDE 115 

quelqu un. sous prétexte de négociation avec des 
princes d'Allemagne. C)n lui demanda s'il connois- 
soit quelqu'un capable de cela ; il proposa un homme 
qui étoit déjà chargé des affaires du Roi à Francfort. 
qui connoissoit la routine des négociations, et qui 
en savoit plus qu'il en falloit pour aller et n'avoir 
pour ainsi dire à signer que des préliminaires ^ 

1. On lit dans le Mémoire de 1783 : « Il fut convenu, de la 
part de l'Impératrice, de céder Furnes, Ypres, Audenarde et 
tout le côté de la mer, et l'on arrêta de s'expliquer plus 
amplement sur Tournay et Mons, que la France vouloit avoir. 
A cet effet, il fut proposé d'envoyer à Vienne, ou aux environs, 
un chargé de pouvoirs pour traiter définitivement ce dernier 
article ; mais il parut au duc de Richelieu que la France ne 
devoit pas aller si loin, ni même passer Augsbourg ou Ratis- 
bonne, où il croyoit qu'il seroit plus à propos d'envoyer un 
homme qui étoit alors chargé des affaires de France à Francfort, 
lequel pouvoit aisément trouver un prétexte pour aller k 
Ratisbonne, où il étoit déjà connu. Et il est certain que, si 
l'Impératrice eût fait de même de son côté, on auroit pu signer 
le traité au milieu de tous les négociateurs allemands, sans 
qu'ils se doutassent de rien. » Ce négociateur était Malbran de 
la Noue, qui avait été envoyé à Ratisbonne de 1738 à 1742 ; 
accrédité à Francfort en 1743, il y resta jusqu'à sa retraite en 
octobre 1748 B. Auerbach, La France et le saint Empire romain 
germanique, p. 327-334). 



Il 



vni 

COMMANDEMENT A GÊNES ^ 
(1748). 

Après la bataille de Lawfeld, et lorsque le siège 
de Berg-op-Zoom fut commencé, M. d'Argenson et 
M. le maréchal de Noailles proposèrent au Roi de 
faire aller M. de Richelieu commander les troupes 

1. Ce fragment est réuni au précédent, dans le Mémoire de 
1783, par ces quelques phrases : 

« Le duc de Richelieu pourroit parler bien longtemps et 
bien amèrement de l'étonnement où il fut à la fin de l'année 
qui suivit, en apprenant la paix honteuse que firent les Fran- 
çois, sans avoir, par le traité, la moindre des choses qui leur 
avoient été cédées par l'Impératrice, quoique, depuis, le Roi eût 
gagné une bataille, qu'il eût pris Berg-op-Zoom, et que 
Maëstricht fût assiégé. Aussi, faut-il ici que le duc de Richelieu 
fasse bien des efforts pour ne pas accompagner le nom de 
M. de Saint-Sèverin de toutes les épithètes qu'il a si souvent 
méritées, au liou de toutes les grâces qu'il a reçues. Le duc de 
Richelieu n'oubliera pas non plus, à son sujet, qu'il donna à 
l'impératrice, pour l'exécution des conditions du traité qui 
concernoient l'Italie, six semaines de plus qu'aux autres puis- 
sances, après la signature de la paix, et que M. de Brown, 
général de l'empereur, se mit en devoir d'en profiter pour 
s'emparer de la république de Gênes et la mettre à contribu- 
tion. Il fallut alors un miracle pour faire marcher les Espagnols, 
qui vouloient abandonner la république, sous le prétexte de la 
paix et comme ne pouvant agir sans de nouveaux ordres. 
Même, sans une action heureuse, M. de Brown n'auroit pas 
accepté de suspension d'armes, et jusque là il pouvoit encore 
faire la guerre sans manquer à aucun engagement. On seroit 



118 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1748 

de Gênes, où M. de Boufïlers venoit de mourir. Le 
maréchal de Noailles, qui avoit pris à cœur de l'y 
faire aller, et pour lequel M. de Richelieu avoit 
grande déférence et amitié, le décida. Il céda enfin ; 
mais son principal objet fut d'aller faire un tour à 
Rome, qu'il n'avoit pas vue, [quoiqu'il fut allé] deux 
fois en Italie, n'imaginant pas d'ailleurs qu'il pût y 
avoir de guerre, comptant la paix faite et les préli- 
minaires devant être signés. M. de Richelieu prit 
donc congé et partit *. 

Il arriva à Gènes, après avoir été presque pris par 
un vaisseau anglois et avoir couru le plus grand 
risque qu'on puisse courir par une tempête dans 
une felouque. Peu de temps après, il vit qu'il cou- 
roi t un autre danger, qui lui parut fort grand ; 
c'étoit celui de se défendre, avec un nombre 
d'hommes bien inférieur à celui des ennemis. Il fit 
tous ses efforts, et, sans entrer dans aucuns détails 
militaires ^, on sait qu'il finit la guerre heureusement 

étonné des particularités très curieuses qui déterminèrent le 
commandant des Espagnols à faire marcher ses troupes. Le duc 
de Richelieu n auroit pu tenir sans elles, et auroit été forcé de 
ne rien hasarder, ainsi que le lui avoit mandé M. d'Argenson : 
la république auroit été perdue. » — Suivant le marquis 
d'Argenson [Mémoires, t. VI, p. .380, à la date du .30 mars 
1751), M. de Richelieu disoit publiquement que « le traité d'Aix- 
la-Chapelle étoit un chef-d'œuvre de stupidité, sil ne l'étoit de 
corruption. » Cf. Soulavie, Mémoires, t. VII, ch. xvii. 

1. Il faut ici se reporter à ce que dit le marquis d'Argenson 
du départ de M. de Richelieu, et du curieux portrait qu'il en 
fait à cette occasion [Mémoires, t. V, p. 87). 

2. Voy. Luynes, t. VIII, p. 431, et t. IX, p. 167, 168. 
L'affaire de Voltri est racontée t. VIII, p. 474, et une tentative 
de M. d'Agénois sur Savone, l. IX, p. 8. — Voy. aussi les 



1748 COMAIANDEMENT A. GENES 119 

pour les Génois ^ et pour les armes du Roi ~. S. M. 
le fit alors maréchal de France ; après quoi, il revint ^, 
et fut assez sot pour se laisser entraîner dans une 
dispute de charges et de prétentions des commen- 
saux de M"^ de Pompadour ^, et dans toutes sortes 
de petits détails qui commencèrent à indisposer cette 
dame contre lui. sans être fort bien ni fort mal. 
Cela subsista quelque temps. 



lettres du Roi et du comte d'Argenson (Arch. nat., RK 1369, 
volume aux armes de Richelieu^. — Les volumes suivants, RK 
1370-1372, contiennent la correspondance avec le maréchal de 
Belle-Isle, le marquis de Puyzieulx, M. de Bertillet, etc. 

1. Pour marquer leur reconnaissance, les Génois inscrivirent 
M. de Richelieu sur la liste des nobles de leur ville. M. d'Agé- 
nois reçut le même honneur Luynes, t. IX, p. 112). 

2. Sur cette affaire, voyez le fragment du Mémoire de 1783 
qui est donné en appendice à la page suivante. 

3. « M. de R^ichelieu, devenu maréchal de France, devoit 
revenir de Gènes pour prendre son service d'année de premier 
gentilhomme. Le bruit de ses succès, Téclat des triomphes que 
lui avoit décernés la reconnoissance des Génois, l'habileté géné- 
ralement reconnue de ses manœuvres ou de ses négociations, 
l'heureuse fortune qui sembloit l'accompagner partout, ceci et 
cela en faisoit, aux yeux dune partie de la cour, comme le 
Messie qui devoit donner de bons coups de collier pour la 
gloire et la sûreté du royaume, chasser la maîtresse roturière 
et tyrannique de la cour, et... en donner une autre. » C'est le 
marquis d'Argenson qui s'exprime ainsi et ne tarit point sur 
ce sujet. Voy. Journal, t. V, p. 270. 274, 322, 333, 337, 345, 
348, 353 et suiv. Quand, vers Xoël, le nouveau maréchal 
débarqua à Versailles « tout resplendissant de gloire, frais et 
reposé », ce fut un « ébranlement » dans toute la cour. 

4. C'est l'affaire dite des cabinets {Luynes, t. X, p. 79, 84, 
85, 89). 



120 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1748 



APPENDICE. 

A propos de Taifaire de Voltriet des opérations militaires 
autour de Gênes, voici ce qu'on lit dans le Mémoire de 
1783 ; ce récit, encore très succinct, est cependant moins 
obscur que les quelques lignes de nos Mémoires : « Celui 
qui commandoit les troupes Irançoises avoit fait un très 
gros détachement, qui étoit fort exposé. Le duc de Richelieu 
tenta tout ce qui fut possible pour le faire revenir ; mais 
il n'étoit plus temps : le chef de ce détachement arriva 
avec cinq hommes seulement ; le reste avoit été tué ou 
fait prisonnier. Le duc de Richelieu se vit alors, avec une 
armée fort inférieure à celle des ennemis, obligé de se 
défendre et de garder une très grande étendue de pays, et, 
malgré cette infériorité, il n'eut pas le plus petit échec et 
fit assez de prisonniers pour pouvoir les échanger avec 
ceux qu'ils nous avoient faits et avec M. de Montai, lieu- 
tenant-général en Piémont, qu'ils retenoient. Il eut même 
deux avantages considérables. Le principal fut contre M. de 
Nadasti, qui étoit venu pour surprendre Voltri. Les offi- 
ciers généraux quiy commandoientétoient venus à Gênes ; il 
n'y restoit que le marquis de Monti, avec son régiment, 
celui de Bavière, et quelques autres troupes. M. de Monti, 
qui étoit le colonel le plus ancien, commanda avec le talent 
et le courage qu'il a depuis montrés partout. Il avoit pris 
toutes les précautions nécessaires pour n'être pas surpris, 
et, dès qu'il vit les ennemis près de ses postes avancés, il 
envoya un courrier au duc de Richelieu, qui, sur le champ, 
fit marcher ce qu'il put rassembler de troupes, dont il 
donna le commandement au comte de Maupeou, et qu'il 
suivit de près. Le courage et la prudence du marquis de 
Monti, qui se défendoit aux Capucins de Voltri, laissèrent 
le temps à nos troupes d'arriver et de chasser M. de Nadasti, 



1748 COMMANDEMENT \ GENES 121 

qui pensa même être pris. Peu de temps après, le duc de 
Richelieu prit l'offensive, et s'empara d'un bataillon ennemi 
tout entier dans Varaggio. Cette guerre défensive n'eut pas 
l'éclat des grandes actions ; mais elle pouvoit être plus 
difficile, et l'objet en étoit bien important, puisque le sort 
de la république en dépendoit à tous moments. On fut si 
content du duc de Richelieu, que le Roi le fit maréchal de 
France, et le duc peut assurer qu'il ne l'avoit demandé 
directement ni indirectement. » 



IX 
EXPÉDITION DE MINORQUE 

(1756). 

M. le maréchal de Belle-Isle s'étant fait donner 
le commandement de la côte de l'Océan, et personne 
n'ayant été nommé pour la Méditerranée, M. de 
Richelieu, qui avoil trouvé cela déplacé, apprit 
cependant qu'il y avoit des maréchaux de France 
qui le demandoient. Cela réveilla son engourdis- 
sement, et il partit pour Versailles, débarqua chez 
M. d'Argenson pour lui en parler, et fut fort étonné 
de le trouver engagé à proposer M. le maréchal de 
Mîrepoix, par des circonstances particulières, hési- 
tant cependant, et disant que M. de Maillebois 
l'avoit fort pressé et qu'il devoit le savoir. Comme 
M. de Richelieu le * connoissoit, il vit bien qu'il 
étoit contre lui absolument, ce qui l'échaufFa un peu, 
de sorte qu'il fut tout de suite chez M"^ de 
Pompadour, pour lui en parler. S. M. entra dans ce 
moment, lui dit ce qu'il venoit de faire pour le plus 
ancien des maréchaux de France qui avoit commandé 
des armées, ce que les autres n'avoient point fait 
après lui ^. M. de Richelieu retourna chez 

1. Le ministre. 

2. CeUe phrase est très obscure, même incompréhensible. 
Il semble qu'il y ait ici une lacune dans le récit ; le maré- 
chal aurait dû mentionner sa nomination. Le marquis d'Ar- 
genson dit, à la date du 6 janvier : « Le maréchal de 



124 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1756 

M. d'Argenson l'en avertir. Celui-ci fil semblant 
d'en être fort aise, et efFeclivement il ne se soucioit 
que des choses qui pouvoient l'intéresser personnel- 
lement ou faire de la peine à ceux qu'il n'aimoit pas, 
et, comme M. de Richelieu, en cet instant-là, n'étoit 
ni bien ni mal avec lui, il ne songea plus qu'à faire 
ce qu'il falloit pour la réussite d'une entreprise 
importante et difficile, parce que, selon le grand 
usage de la cour de France, où l'on ne pense jamais 
aux choses qu'au moment, il auroit fallu, pour que 
celle dont on va parler réussît, prendre des mesures 
trois mois à l'avance. M. de Richelieu prit donc le 
ton qu'il falloit, étant une fois commandant, pour 
tout préparer, et il partit lui-même, trouvant des 
obstacles à tout : jusqu'à l'argent nécessaire pour une 
aussi grande et dispendieuse entreprise, il n'y avoit 
pas un écu de prêt. Il fallut, en attendant mieux, 
envoyer chercher des louis d'or chez tous les notaires, 
pour rassembler cinquante mille louis, qu'on lui 
envova en poste. M. de Richelieu les suivit de près, 
et alla débarquer à Marseille, où il ne trouva rien 
de prêt, mais seulement qu'on avoit donné ordre 
de préparer trente vaisseaux marchands, auxquels 
on n'avoit pas encore touché. Il y établit un ordre 
avec les officiers de terre, par lequel il y avoit quatre 

Richelieu vient d'être nommé commandant général sur les 
côtes françoiscs de la Méditerranée, comme M. de Belle-fsle l'a 
été sur l'Océan ; sous lui trois lieutenants généraux, pour les 
trois provinces maritimes que nous y avons : M. de Maillebois, 
M. de Mirepoix et M. de Gravelle... » Selon d'Argenson. on 
avait l'idée de faire des descentes en Angleterre, à Gibraltar, 
ou à Minorque [Journal, t. IX, p. 168). 



1756 EXPÉDITION DE MINORQUE 125 

officiers qui se relevoient, dont un étoit toujoui's 
présent, pour faire travailler les ouvriers aux diffé- 
rents objets, pour empêcher les querelles et que les 
uns n'embarrassassent les autres. Le commissaire 
de marine qu'il y trouva étoit intelligent et de bonne 
volonté. M. de Richelieu, ayant vu le peu de soin 
qu'on avoit pris et qui y avoit des ordres pour 
commander à la mer comme à la terre, ordonna que 
l'on prit de l'artillerie partout où l'on en trouveroit. 
Il n'y en avoit que très peu, et c'étoit sur le plan 
que l'on avoit du fort Saint- Philippe, quand les 
Anglois le prirent aux Espagnols, qu'on dirigeoit les 
opérations et que l'on avoit fait prononcer à M. de 
Vallière, commandant notre artillerie et le génie, 
que vingt-quatre pièces de canon suffiroient pour 
le prendre, et que la seule difficulté étoit de débar- 
quer. Sur ce point, la seule instruction qu'il ^ eût 
sur la désignation de l'endroit [étoit de débarquer] 
où les Anglois avoient débarqué eux-mêmes, étant 
maîtres de la mer et n'y ayant aucunes troupes dans 
l'île, de sorte que c'étoit au milieu d'une plaine. Il 
y avoit quarante ou cinquante ans. M. de Richelieu 
avoit cependant pris assez de connoissance, pour 
savoir que les Anglois avoieiit travaillé au fort et 
dépensé des sommes immenses, comme il n'étoit 
que trop vrai. Les nouvelles qu'il put savoir par le 
peu de gens qui étoient à Marseille ou à Toulon, 
ayant connoissance de l'île de Minorque, l'effrayèrent. 
Le seul homme capable de l'éclairer un peu sur l'en- 
droit du débarquement des Anglois, qu'il ne savoit 

1. Le duc de Richelieu. 



126 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1756 

qu'en général, fut un capitaine marchand, qui étoit 
dans le port de Marseille et qui parut fort instruit 
sur l'endroit du débarquement, qui est une plage 
fort découverte et très belle, mais assez proche du 
fort, et dans laquelle un détachement de la garnison 
auroit pu aisément empêcher tout débarquement, 
puisque cette plage est à portée du canon de la 
place. 

M. de Richelieu revint aux préparatifs, qu'il trouva 
heureusement le moyen de faire, et la manière dont 
il fut secondé pour y parvenir le mit en état de par- 
tir, contre l'assurance que tous les marins avoient 
donnée que la flotte ne pourroit jamais être prête à 
partir avant le 20 ou 25 de juin *, ce que les espions 
que les Anglois avoient dans nos bureaux avoient 
mandé également, comme on le trouva dans les 
papiers du secrétaire de M. de Blackney, gouver- 
neur et commandant de l'île de Minorque et du fort 
Saint-Philippe, par lesquels on a vu que ces espions 
mandoient journellement ce qui se passoit dans 
notre marine. Cependant M. le duc de Richelieu 
établit un ordre, comme on l'a dit ci-devant, pour 
que tout fût prêt pour partir, mais toujours avec 
l'incertitude de savoir où l'on débarqueroit, et le 
projet que l'on avoit alors paroissoit très difficile à 
M. le maréchal de Richelieu. Sur tout ce qui regar- 
doit cette île, il falloit bien qu'il suivît ce que por- 
toient ses instructions, et ce qu'il savoit d'ailleurs. 

1. M. de Richelieu écrit, de Marseille, le 26 mars 1756, au 
garde des sceaux, que les ordres sont donnés pour embarquer 
tout, que cela ira vite, et que, si les matelots ne manquent pas 
à Toulon, il sera prêt le 5 ou le 6 avril. 



1756 EXPÉDITION DE MINORQUE 127 

En partant •, il essuya une tempête qui sépara 
tous ses bâtiments de transport (il en avoit rassem- 
blé cent quatre-vingt-dix-huit), de façon qu'il croyoit 
tout perdu ; mais, au jour, ils se rassemblèrent peu 
à peu, quelques-uns furent jetés jusques aux iles 
d'Hyères ; mais, comme il avoit fait désigner aux 
mâts tous les bâtiments de transport, pour savoir ce 
qu'ils portoient et connoître, dans les cas d'accident, 
ce qui arriva effectivement, ce qui pou voit rester 
en état de faire le siège qu'il alloit tenter, au jour 
que le temps se raccommoda, il s'aperçut qu'il avoit 
de quoi achever son entreprise. Le soleil fut même 
très beau, et, avec un petit vent favorable, il arri^^a 
à la vue de l'île de Minorque, avec un nombre de 
bâtiments imposant pour les habitants de l'île. 
Comme il se trouva vis-à-vis de la pointe de l'île où 
est Ciutadella, il aperçut un mouvement fort grand 
de gens qui paroissoient très embarrassés, et, avec 
la lunette d'approche, il crut voir des gens effrayés 
de son approche. N'ayant nulle nouvelle, il chargea 

1 . Le tome XV des Mémoires de Luynes contient, sur l'expédi- 
tion de Minorque, les relations détaillées du maréchal et de ses 
officiers. Grimoard a publié, sur cette même campagne : 1" en 
1789, la Correspondance particulière et historique, du maréchal 
de Richelieu en 1756, 1151 et 1158 avec Paris-Duvei'ney , suivie 
des mémoires relatifs à V expédition de Minorque et précédée 
d'une notice sur la vie du maréchal (2 vol. in-8°) ; 2° en 
1798, une Collection de pièces originales inconnues et intéres- 
santes sur r expédition de Minorque ou de Mahon en 1156 (très 
rare). On peut encore consulter un volume de la collection de 
Vault au Dépôt de la guerre. Enfin les archives du château de 
Mouchy contiennent de très curieuses lettres du maréchal au 
comte de iNoailles, son neveu, datées de Mahon, etc. 



128 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1756 

le chevalier de Bedmont, avec lequel il étoit dans 
la chambre du Conseil, d'aller chercher M. de la 
Gallissonnière, qu'il amena et à qui M. le maréchal 
proposa d'envoyer une chaloupe parlementaire 
sommer la ville de se rendre et lui offrir une bonne 
capitulation. M. de la Gallissonnière y consentit, et 
fit signal à l'avanl-garde de s'arrêter. On mit une 
chaloupe à la mer, et l'on envoya M. le chevalier de 
Castellane pour sommer cette ville, qui se trouva 
Giuladella, comme on l'avoit imaginé. Il n'y avoit 
ni troupes ni défenses, ou très peu de monde, et 
elle envoya des otages pour faire la capitulation, ce 
qui fut, comme on peut le juger, une grande satis- 
faction. Toute l'armée débarqua pendant le reste du 
jour et de la nuit, dans le petit port qu'il y avoit. Le 
lendemain matin, à la pointe du jour, M. le maré- 
chal envoya M. le prince de Beauvau, avec un très 
gros détachement, à Marcadal, village qui est 
presque au milieu de la dislance de Ciutadella à 
Mahon, et dans la journée qu'il passa à Ciutadella avec 
le curé et quelques habitants, il prit plus de connois- 
sances de l'île et de ce qui pouvoit regarder son 
expédition, qu'il n'en avoit eu jusque-là. Le len- 
demain, il marcha avec toute l'armée, et fit avancer 
M. le prince de Beauvau pour se porter en face des 
débouchés de la place, et prendre les reconnois- 
sances nécessaires en pareil cas. En arrivant, il 
aperçut une très jolie petite maison, de bois à la 
vérité, mais très bien arrangée, qui étoit à un quart 
de lieue de la ville de Mahon, et dans laquelle il 
plaça le chevalier de Lorenzi, son aide de camp, 
pour la lui garder, quand les maréchaux des logis 



1756 EXPEDITION DE MINORQUE 129 

viendroienl pour marquer les logements. Cette cir- 
constance, qui paroît fort indifférente, est cependant 
très essentielle, comme on va le voir, parce que 
cette maison appartenoit au secrétaire de M. de 
Blackney, lequel avoit toute sa confiance et tous ses 
papiers. Il fut effrayé, comme tout ce qui étoit dans 
la ville, de voir arriver les François, ne se doutant 
de rien, et, quand il apprit que nos troupes étoient 
à Marcadal, il ne songea qu'à renfermer tout ce qu'il 
avoit de plus précieux, et lui-même. Il fut donc des 
premiers à vouloir aller dans la place, et emporta 
des papiers, dont il fit un triage apparemment ; 
mais il ne voulut pas mettre le feu au reste d'une 
quantité considérable de papiers qu'il laissa, et enfin 
il oublia la table des signaux de la flotte de l'amiral 
Byng, et une relation très exacte et un journal bien 
tenu de nos bureaux de France, par lequel toutes 
nos opérations maritimes étoient marquées dans 
leur véritable degré et avec la plus grande exacti- 
tude. M. de Richelieu envova la table des signaux 
à M. de la Gallissonnière, et elle lui fut fort utile le 
jour du combat, que M. de Fabri, aujourd'hui chef 
d'escadre et qui étoit major-général de la flotte, et 
avoit connu l'exécution exacte de tous les signaux 
que l'armée avoit faits selon la table et voyant celui 
de mettre un pavillon jaune aux mâts d'artimon, ce 
qui signifioit de faire semblant de s'allonger comme 
pour envelopper les ennemis, pour que nous en 
fissions autant et qu'ils prissent le moment de 
resserrer plus vite et de couper notre flotte, sur quoi 
nous fîmes nous-mêmes semblant d'y être attrapés 
et nous fîmes ce qui étoit nécessaire pour les attra- 

9 



iSO MÉMOIRES DE RICHELIEU 1756 

per eux-mêmes. Nous gagnâmes le combat ^ ; les 
ennemis se retirèrent â Gibraltar, en nous laissant 
le champ libre jusqu'à la fin du siège, que M. de 
Richelieu tâcha d'abréger de son mieux, malgré tous 
les obstacles qu'il trouvoitdans son armée même, où 
M, deMaillebois ~ avoit excité et persuadé que M. de 
Richelieu avoit pris mal son parti pour la façon 
d'attaquer. Souvent M. de Richelieu recevoit des 
lettres de M. d'Argenson, dont il ne comprenoit pas 
toute la valeur, disant que l'on disoit qu'il auroit 
dû attaquer la place par une redoute détachée, que 
l'on appeloit « Marlborough », M , de Richelieu ignora 
longtemps que ces propos vinssent de son armée, 
quoique M. de Maillebois lui eût d'abord fait cette 
proposition, et qu'il eût dû reconnoître, avec tous 
les autres aussi que le succès prou voit la justesse de 
son opération, et comme l'a encore mieux prouvé 
l'examen que M. de Richelieu, en fit faire après la 
prise du fort. Il examina alors tous les beaux diseurs 
sur cette attaque, qui en reconnurent le danger et 
l'inutilité. Toutes les lettres de l'armée mandoient 
que M. de Richelieu ne prendroit jamais la place, 

1. On sait que l'amiral Byng paya sa défaite de sa vie ; 
Richelieu s'honora par les démarches qu'il fit en sa faveur 
(Voltaire, Corresp. gén., 20 décembre 1756, et réponse, 3 jan- 
vier 1757, etc. ; cf. Luynes, t. XV, p. 442 et 465). 

2. Il est facile de reconnaître là les procédés habituels de 
Maillebois, procédés qui eurent une si fâcheuse influence lors 
de la campagne du maréchal d'Estrées en Hanovre (1757) et 
qui aboutirent d'abord au rappel du maréchal, puis à la dis- 
grâce irrémédiable et à la prison de Maillebois lui-même 
(Rousset, le Comte de Gisors, p. 195 et suiv., et un mémoire 
sur la bataille d'Haslenbeck, dans Luynes, t. XV, p. 308. 



1756 EXPEDITION DE MIKORQUE 131 

par son obstination y ne vouloir pas suivre les con- 
seils. M. de Richelieu d'après cela, se détermina à ne 
parler à personne de ce qu'il vouloil faire ; il ne 
disoit ce qu'il pensoit qu'au seul (un blanc), comman- 
dant de l'artillerie et du génie, qui venoient d'être 
fondus sous la même autorité et qui se trouvoient 
réunis la première fois pour une opération militaire ; 
mais, M le maréchal avoit eu avec lui à Gênes cet 
officier ', de sorte que, la veille de l'attaque défini- 
tive, M. de Richelieu rassembla les officiers généraux 
pour leur dire son projet. Presque tous, qui étoient 
dans la terreur de passer l'hiver dans l'île, les ayant 
assurés qu'il l'y passeroit plutôt que de lever le siège, 
furent si contents d'avoir une lueur d'espérance 
pour finir, qu'ils approuvèrent tous son projet, hors 
M. de Maillebois, qui en étoit fâché et faisoit mau- 
vaise mine, mais ne put pas désapprouver le projet, 
le succès^, le lendemain, ayant pleinement justifié 



1. Les opérations de l'artillerie furent des plus difficiles, 
comme l'avait b en prévu le maréchal. Dans une lettre écrite 
par lui devant Mahon, le 2 juin, il dit qu'on ne peut rien 
attendre de décisif avant que les batteries soient terminées, et 
que la maladresse de l'artillerie, sortie de sa routine ordinaire, 
allonge le travail ; mais « il est impossible à toute l'Angleterre 
et trois fois plus de forces qu'elle n'en peut réunir, de me 
déposter. » 

2. Voyez des relations de la prise de Mahon dans les 
volumes France 1350 et 1351 au Dépôt des Affaires étrangères ; 
voyez aussi la Prise de Port-Mahon, recueil général des 
pièces, chansons et fêtes données à l'occasion de la prise de 
Port-Mahon, précédé du journal historique de la conqueste de 
Minorque, 1151, in-8'^. — Un tableau du temps représen- 
tant cette victoire est à Versailles, n° 1424. 



132 MEMOIRES DE RICHELIEU 1756 

M. de Richelieu, et il fut porté de même à Paris ' ; 
mais ce qu'on pourroit avoir peine à comprendre, 
c'est que M. de Richelieu trouva, en arrivant à Toulon , 
une lettre de M. d'Argenson, qui lui marquoit que 
le Roi désiroit qu'il restât en Provence, pour la 
contenir et la garantir, si elle étoit attaquée. M. de 
Richelieu envoya un courrier au ministre, pour lui 
marquer que la prise de Minorque mettoit la Provence 
hors de portée de toute crainte, et qu'il étoit bien 
éloigné de penser de même pour sa santé ; que le 
Roi devoit savoir qu'elle avoit été bien altérée, et 
étoit à peine rétablie, quand il partit pour Mahon, 
et que, pendant cette expédition, il avoit été obligé 
de faire des remèdes, qu'il détailla. Il ajouta qu'il ne 
pouvoit rester en Provence, dont le climat étoit pour 
lui trop sec, et qu'il ne pouvoit se dispenser de 
retourner à Paris. L'objet de M. d'Argenson étoit de 
ne pas laisser arriver M. de Richelieu dans un 
premier moment où l'on étoit si engoué de cette con- 
quête et de celui qui l'avoit faite, craignant qu'il 
n'en abusât et ne lui fût pas soumis. En arrivant, 
cependant, il dit à M. de Richelieu que c'étoit 



1. Ce fut le duc de Fronsac qui porta la nouvelle ; il fut reçu 
à merveille, et le Roi lui donna la croix de Saint-Louis. Son 
beau-frère, M. d'Egraont, apporta quelques jours après les 
détails, et fut fait maréchal de camp [Liiynes, t. XV, p. 448). — 
Le récit donné par Soulavie [Mémoires, t. IX, p. 118) est la 
reproduction intégrale de la lettre particulière écrite par le 
maréchal au ministre de la guerre le 28 juin ; une copie de cette 
pièce est dans la collection du Dépôt de la Guerre, vol. 3413, 
n" 102, et, en outre, un rapport officiel du 29 juin, qui est beau- 
coup plus détaillé. 



1 



1756 EXPÉDITION DE MINORQUE 133 

M"** de Pompadour qui l'avoît exigé du Roi, et M. de 
Richelieu le trouva en effet fort embarrassé, au tra- 
vers de la bonne mine que S. M. sentoit qu'elle 
devoit lui faire. Par ce que M. de Richelieu a su 
depuis, il y a lieu de croire, à n'en pas douter, que 
c'étoit 31. d'Argenson qui avoit été le principal 
auteur de l'espèce d'ordre qui lui fut donné pour 
rester en Provence. Tout le monde en fut révolté, 
même ceux qui n'en étoient peut-être pas fâchés dans 
le fond, de sorte que M"* de Pompadour dit publi- 
quement qu'elle en pensoit comme les autres et 
s'écria beaucoup contre M. d'Argenson, qui de son 
côté assuroit le contraire et donnoit à M. de Richelieu 
de petites fêtes pour marquer encore plus sa noir- 
ceur. M. de Richelieu avoit été élevé avec lui : il 
connoissoit à fond son caractère. Il avoit une figure 
très agréable et très douce, qui cachoit des qualités 
tout opposées, avec tout l'art imaginable, et 31. de 
Richelieu a eu lieu de croire que c'est lui qui a 
imaginé un traitement aussi monstrueusement 
méchant et ridicule. Il n'avoit aucun objet direc- 
tement utile à M™^ de Pompadour ; mais elle n'avoit 
pas assez de nerf dans l'esprit pour l'avoir imaginé : 
elle ne fut pas fâchée néanmoins que 31. d'Argenson 
eût employé ce moyen, pour avoir le plaisir de rejeter 
cela sur lui dans toute sa force et avoir celui d'en 
dire du mal. 



134 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1756 



APPENDICE 

Nous croyons devoir encore, pour l'expédition de 
Minorque, rapprocher du récit des Mémoù^es authentiques 
celui du Mémoire de 1783 adressé à Louis XVI : 

« Après une paix assez longue, le Roi crut devoir faire 
la guerre aux Anglois et la commencer par la prise de 
l'île de Minorque. S. M. voulut donner le commandement 
de l'armée destinée à cette entreprise au maréchal de 
Richelieu, quin'étoit pas encore bien rétabli d'une maladie 
cruelle qu'il venoit d'essuyer. Il crut cependant pouvoir se 
charger de. cette expédition ; mais, lorsqu'il fut question 
d'exécuter ce projet, qui ne pouvoit avoir quelque succès 
qu'en prévenant les Anglois, il n'y avoit pas la plus petite 
chose de prête. Aucune troupe de terre et de mer n'étoit 
encore commandée ; on n'avoit même pas de plan ni d'idée 
du pays, et bien moins encore de la place que l'on vouloit 
prendre. Le maréchal de Richelieu et le ministère éga- 
lement en furent effrayés, sachant bien que l'on ne s'étoit 
encore occupé d'aucune des choses nécessaires. Cependant, 
le maréchal de Richelieu, ayant accepté le commandement 
et étant persuadé que le seul moyen de réussir étoit la 
promptitude de l'exécution, demanda un commandement 
absolu sur mer comme sur terre, et même jusque dans les 
provinces voisines de l'embarquement. On avoit poussé si 
loin l'oubli de ce qui étoit indispensablement nécessaire 
que l'on n'avoit pas seulement préparé aucun fonds, de 
sorte qu'il fallut envoyer au Trésor royal et chez tous les 
notaires de Paris pour trouver d'abord cinquante mille 
louis, que l'on fit partir en poste. Le maréchal de Richelieu 
se rendit aussitôt après à Toulon. Il y fut reçu par M. de 
Massiac, qui fut depuis ministre de la marine, et qui 
commandoit alors en Provence. Il assura le maréchal de 



1756 EXPÉDITION DE MINORQUE 135 

Richelieu qu'il étoit impossible qu'il pût s'erabarquer 
avant le commencement de juillet ou la fin de juin au plus 
tôt. On avoit donné des ordres à Marseille et aux commis- 
saires des classes de fournir des matelots pour vingt-cinq 
bâtiments de transport seulement et dix vaisseaux de 
guerre. Le maréchal de Richelieu fit des dispositions qui 
étonnèrent beaucoup, mais auxquelles tout le monde se 
prêta avec zèle : il avoit donné des ordres pour travailler 
jour et nuit et multiplier les ouvriers, de manière cepen- 
dant qu'ils ne pussent s'embarrasser ni se nuire et que tout 
pût se faire à la fois et sans confusion. Enfin tout se trouva 
prêt. Le maréchal de Richelieu partit le 12 avril 1756 avec 
douze vaisseaux de ligne et cent quatre-vingt dix-huit 
bâtiments de transport, et il débarqua à Ciutadella le jour 
de Pâques 1756. 

a Les ordres du maréchal de Richelieu étoient de des- 
cendre où les Espagnols avoient débarqué quand ils prirent 
la ville ; mais on avoit de la place des idées si différentes 
de ce qu'elle étoit réellement, qu'il eût été insensé d'en 
entreprendre le siège avec seulement ce que le maréchal 
de Richelieu avoit pu rassembler avant son départ. A peine 
fut-il embarqué, qu il essuya dans la nuit une tempête qui 
dispersa toute la flotte, de manière qu'il pouvoit croire 
son expédition manquée absolument; mais, dès le commen- 
cement du jour, les bâtiments se rassemblèrent en assez 
grand nombre ; le vent devint très favorable, et le soleil 
si beau, que de très loin encore on aperçut l'île. On 
manœuvra pour la côtoyer le plus près qu'il seroit possible. 
En très peu de temps le maréchal de Richelieu fut à por- 
tée de distinguer la ville de Ciutadella et d'apercevoir aux 
environs avec sa lunette beaucoup de gens qui couroient 
de tous côtés, ce qui annonçoit un grand trouble dans la 
ville. Le maréchal de Richelieu envoya alors chercher 
M. de la Gallissonnière, à qui il dit de faire mettre une 



136 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1756 

chaloupe à la mer pour envoyer un officier sommer la ville 
de se rendre, avec assurance de bon traitement. On fit signal 
en même temps à l'avant-garde de s'arrêter. L'officier ne 
tarda pas à revenir avec le curé et les magistrats de la 
ville, qui apportèrent leur soumission. Le maréchal de 
Richelieu leur accorda bien facilement les bons traitements 
qu'ils demandèrent. 

« Les troupes françoises furent débarquées dans la nuit 
avec la plus grande facilité. Le maréchal de Richelieu 
commença, le lendemain matin, par détacher le prince 
de Beauvau avec un détachement assez fort pour aller 
d'abord à moitié chemin de Mahon et ensuite masquer la 
place, pour que rien n'en sortît. Le maréchal le suivit avec 
le reste de l'armée. Il donna ordre de débarquer l'artillerie ; 
son empressement pour l'avoir avec lui étoit très grand. 
L'officier qui la commandoit étoit un homme plein de zèle 
et d'intelligence ; mais il demandoit six mois pour la trans- 
porter de Ciutadella à Mahon, qui sont à une distance 
égale à peu près à celle de Paris à Fontainebleau, mais 
avec un chemin infiniment plus beau. On peut juger de 
l'étonnement et de l'effroi du maréchal de Richelieu. Il 
fallut chercher de nouveaux moyens, qui furent de faire 
venir en détail toutes les munitions de guerre par des 
barques jusques à la calle, que l'on trouve en la cherchant 
et dont M. de Grillon vient de se servir sans la chercher, 
l'ayant connue par le maréchal de Richelieu. Ce furent les 
soldats qui traînèrent le canon et les munitions. Les batte- 
ries éprouvèrent pour leur établissement des difficultés 
infinies, que la valeur seule des troupes surmonta. Ces 
batteries furent dirigées avec autant d'ordre et en aussi 
grand nombre qu'il fut possible ; mais l'effet en fut com- 
plet. 

« Jamais expédition cependant ne fit autant d'ennemis 
au maréchal de Richelieu. M. d'Argenson, qui étoit 



1756 EXPÉDITION DE MINORQUE 137 

informé de son retour, commença par lui envoyer un ordre 
pour rester en Provence, sous le prétexte d'empêcher reffet 
de la colère qu'avoient les Anglois de la conquête qu'il 
venoit de faire sur eux, et prévenir le désir qui pouvoit 
leur venir de s'en venger. Le maréchal de Richelieu lui 
répondit que la prise de Minorque qu'il venoit de faire 
mettoil la France hors de toute crainte de la mauvaise 
humeur des Anglois, mais qu'en ayant de plus justes des 
suites de sa mauvaise santé, qui étoit déjà si délabrée avant 
de partir, et qui l'étoit devenue encore davantage, comme 
cela est aisé à croire, il ne pouvoit rester en Provence. 
M. d'Argenson n'osa alors lui faire refuser de revenir à 
Paris, ainsi qu'il l'avoit projeté jusqu'au moment où toutes 
ses intrigues l'auroient fait venir à bout de mettre toutes 
sortes d'entraves pour l'empêcher de commander l'armée 
que l'on pouvoit douter d'être obligé d'assembler pour la 
guerre qui alloit être déclarée, et dont il vint à bout ; mais 
il ne tarda pas à recevoir le prix de pareilles manœuvres, 
qui le conduisirent à être chassé. 

« Le maréchal de Richelieu ne manqua pas d'en éprou- 
ver de nouvelles d'une autre sorte, dont il n'allongera pas 
ce mémoire. Il dira seulement que tout le monde parois- 
soit persuadé que l'entreprise sur Mahon étoit impossible 
et ne pouvoit avoir aucun succès, que Ton attendoit à tous 
moments la nouvelle de la levée du siège et une honteuse 
retraite. On fut si étonné du succès que tout le public 
neutre porta la démonstration de son admiration aux actes 
les plus singuliers ; mais tout ce que l'envie et la jalousie 
peuvent inspirer fut employé. Cela étoit embarrassant néan- 
moins à laisser voir. M. d'Argenson, qui vers la fin de l'ex- 
pédition en avoit soupçonné le succès, avoit fait partir M. de 
Vallière, ingénieur, afin que, dans le cas de réussite, il 
pût ôter au moins les trois quarts du mérite au général. 
Mais ce moyen lui fut enlevé, parce que M. de Vallière 



138 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1756 

apprit à Lyon la prise de la place et le retour du maréchal 
de Richelieu, ce qui fâcha autant cette partie de la cour 
que la joie éclatoit dans l'autre et surtout dans le public. 
On imagina alors contre toute espèce de bon sens d'envoyer 
un courrier qui porta l'ordre au maréchal de Richelieu de 
rester en Provence, avec la plus pitoyable et la plus indé- 
cente raison pour prétexte. Cela donna cependant le temps 
de pouvoir tourner les affaires de manière à faire penser 
qu'il étoit nécessaire d'envoyer un militaire à Vienne pour 
prendre de concert des arrangements pour la sorte de 
guerre que nous avions à traiter. On ne dira rien ici de 
la négociation ni du négociateur ; mais le but en étoit de 
le faire maréchal de France, et général, de préférence à 
celui de Minorque, qui l'étoit déjà. » 



Ê 



X 

DISGRÂCE DU COMTE D'ARGENSON 

(1757). 

Tout ceci ^ se développa dans la suite, qui ne 
tarda pas infiniment. Ce fut en 1757 que leur haine 
réciproque ~ se déploya et que la guerre fut déclarée. 
M. de Richelieu a toujours vu à M™^ de Pompadour 
depuis la même façon de penser, jusqu'au moment 
où elle le fit chasser, le jour de la Chandeleur. Elle 
avoit commencé par le tàter, et trouvoit à son renvoi 
tant de peine, qu'elle vouloit se raccommoder, huit 
jours auparavant, avec lui. La condition d'un objet 
aussi important pour tous deux étoit de cesser de 
voir M™* d'Estrades, sa cousine •^, qui étoit la plus 
sotte femme qu'il y ait jamais eue, qu'elle avoit 

1. Ce qui est dit à la fin du dernier fragment, p. 133. 

2. Entre le comte d'Argenson et M"*^ de Pompadour. 

3. M"*Huguetde Sémonville avait épousé Charles-Jean, comte 
d'Estrades, qui était fils de Charlotte le Normant, et petit-fils 
de Charles le Normant du Fort, père de M. d'Étiolles, mari 
de M"»^ de Pompadour. M. d'Estrades étant mort à Dettinghen, 
M™^ d'Estrades avait obtenu, par le crédit de sa cousine, une 
place de dame d'atour dans la maison de Madame Adélaïde, 
et une entrée d'intime dans la société des petits cabinets. Au 
mois d'août 1755, le Roi lui fit subitement demander sa démis- 
sion et l'exila, avec une pension. Cela fit grand bruit dans 
Paris. — Voy. Barbier, t. IV, p. 91; Marmontel, t. II, p. 30 ; 
d'Argenson, t. VI, p. 356, 358, 394. 



140 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

amenée à la cour, quand elle y vint. Elle étoit sa 
complaisante dans sa maison bourgeoise, quoi- 
qu'elle eût épousé un homme de condition. Elle 
avoit encore augmenté tout cela à son arrivée à la 
cour, et étoit cependant parvenue à prendre un 
ascendant sur l'esprit de M. d'Argenson, qui en avoit 
beaucoup, parce qu'elle ne s'étoit montrée à lui que 
comme un surveillant ou espion pour ses intérêts 
auprès de M""* de Pompadour et du Roi, dont elle 
avoit été, dans les commencements, seule dépositaire 
des secrets, et les rapportant fidèlement, ce qui avoit 
été d'un grand secours à M. d'Argenson ; mais, dans 
ce moment, elle ne pouvoit servir à grand'chose ; 
elle lui disoit au contraire beaucoup de mensonges 
d'après ses liaisons, qui ne pouvoient le soutenir, 
et des confidences dans lesquelles M. d'Argenson 
s'égaroit souvent. On auroit pu croire enfin que 
c'étoit un bon et généreux procédé de sa part ^ et 
qu'il étoit affecté d'abandonner une femme dans la 
disgrâce ; mais tout le monde savoit bien qu'il avoit 
abandonné père, mère, enfants et toute sa famille ; 
mais, pour la première fois que, se croyant sûr de 
faire chasser M""^ de Pompadour, il voulut avoir 
l'honneur, cela lui coûta définitivement sa place, 
par la préoccupation où il étoit qu'il tenoit le Roi 
de façon qu'il ne pourroit jamais le déplacer. Eff'ec- 
tivement. M"" de Pompadour eut beaucoup de peine. 
Sans M. Berryer, le lieutenant de police-, elle n'en 

1. De la part de M. d'Argenson. 

2. Nicolas-René Berryer, d'abord intendant de Poitou, était 
devenu lieutenant de police en 1747 ; ministre de la marine en 
1758 et garde des sceaux en 1761. il mourut en 1762. 



1757 DISGRACE DU COMTE D ARGENSON 141 

seroit jamais venue à bout ; aussi fut-il bientôt après 
garde des sceaux. Elle le sentoit ; elle voulut même 
se raccommoder avec M. d'Argenson, huit jours 
auparavant, en sentant peut-être toute la difficulté 
et n'étant pas assez sûre d'une fin heureuse, ou elle 
pensa qu'il falloit jouer àquitte ou double, ou, si l'on 
peut le penser, qu'elle voyoit une guerre prête à 
commencer et que l'autorité de M. d'Argenson et le 
besoin d'un minisire de la guerre déjà ancré procu- 
reroient quelque diablerie pour la faire renvoyer elle- 
même, si elle ne le chassoit, et ce parti-là bien sûr, 
après qu'il eut refusé de se raccommoder avec elle, 
puisqu'il nevouloil pas sacrifier la victime qu'elle en 
exigeoit. 

Il étoit bien sûr du moins que l'un des deux 
seroit obligé de s'en aller, et une femme des 
amies de M. d'Argenson, M™* de Monconseil *, qui 
l'attendoit chez lui, au sortir de cette audience avec 
jYjme jg Pompadour, et dont il lui rendit compte, lui 
dit : « Vous êtes donc sûr. Monsieur, qu'elle sera 
« chassée d'ici à quatre jours ? » Et, quand il lui 
répondit : « Non ! » et qu'il n'en savoit même rien, 
elle lui dit : « Hé bien ! Monsieur, je le sais bien : 
« je vous dis bonjour et adieu, car, dans huit jours, 
« vous ne serez pas ici. » Il crut que c'étoit une 

1. Cécile-Thérèse Rioult de Cursay, fille de Séraphin Rioult 
de Cursay, et de Jeanne-Marie Blondot, mariée en novembre 
1725 à Louis-Etienne Guénot, marquis de Monconseil, lieu- 
tenant général des armées, commandant pour le Roi à Colmar, 
était dame d atour de la reine de Pologne. C'était une femme 
d'esprit, et l'on possède d'elle un Portrait du maréchal de 
RichelieUy qui a été imprimé parmi les Portraits de Sénac de 
Meilhan. On disait aussi Mauconseil. 



142 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

plaisanterie, ou bien [qu'elle étoit] mal informée et 
ne pouvoit croire que le Roi l'aimât autant, mais 
cela fut vérifié. Cependant, il avoit toujours quelques 
soupçons ; car, la veille qu'il fut renvoyé, M. de 
Richelieu eut occasion d'entrevoir quelque tribula- 
tion dans sa confiance, et la lui vit reprendre au 
bout d'une demi-heure. La mort de Monsieur son 
frère en étoit le prétexte ^ parce qu'il y avoit eu des 
exemples fort rares, sous le règne de Louis XIV, 
dans ce genre''^. Le premier dans ce temps-là regarda 
M. de Maurepas, qui fut d'envoyer un gentilhomme 
ordinaire, de la part du Roi, pour faire compliment 
sur la mort d'un père, mère ou frère, comme aux 
ducs et aux gens titrés. Le duc de Gesvres, qui avoit 
toujours cent ravauderies à demander à tous les 
ministres et étoit le plus officieux de tous les hommes, 
étoit devenu le doyen des gentilshommes de la 
chambre, et presque le seul dont l'âge fût propor- 
tionné à celui du Roi, qui avoit fait demander la 
charseà MM. de la Trémo^lleetd'.\umont^ dont les 
pères étoient morts, et qui paroissoient à la cour 

1. Le marquis d'Argenson, l'ancien ministre des aflfaires 
étrangères, mourut le 26 janvier 1757. 

2. La «uite va faire comprendre ce que M. de Richelieu veut 
dire, en expliquant le témoignage de condoléance que le mi- 
nistre attendait du Roi à cette occasion. 

3. Le maréchal veut dire sans doute que le Roi avait fait 
demander aux ducs de la Trémoille et d'Aumont de céder 
l'exercice de leurs charges au duc de Gesvres. Celui-ci était 
François-Joachim-Bernard Potier ; il exerçoit sa charge depuis 
1717, et il mourut le 19 septembre de la présente année 1757. 
Le duc de la Trémoïlle, Jean-Bretagne-Charles-Godefroy, 
n'avait que vingt ans à peine ; le duc d'Aumont, Louis-Marie- 
Augustin, étaitpremier gentilhomme de la chambre depuis 1723. 



1757 DISGRÂCE DU COMTE d'aRGENSON 143 

comme gentilshommes de la chambre, mais sans 
fonctions ; M. de Gesvres les faisoit toutes. Cela lui 
avoit donné l'habitude de hasarder toutes sortes de 
choses qui lui plaisoient fort, et que M. le duc 
d'Orléans, régent, et M. le cardinal de Fleury souf- 
froient fort aisément, parce que ces bagatelles-là leur 
étoient fort indifférentes, et qu'avec un jeune Roi, 
dont on ne savoit encore quelle seroit l'humeur, il 
falloit ménager quelqu'un à portée de la connoître 
et quiexerçoit une charge aussi intime, de façon que 
le Roi permît au duc de Gesvres d'envoyer à M. de 
Maurepas un gentilhomme ordinaire, pour lui faire 
compliment sur la mort de M. de Ponlchartrain, son 
père ^ et, d'après cet exemple, M. d'Argenson, qui 
étoil fort curieux des petites choses, comme des 
grandes, fut forcé de passer par M. de Richelieu qui 
étoit d'année d'exercice pour tâcher d'avoir ce gen- 
tilhomme ordinaire de la part du Roi pour le com- 
plimenter sur la mort de son frère ^. Il comptoit 
aussi peu sur l'excès de la bonne volonté de M. de 
Richelieu que celui-ci comptoit sur la sienne ; mais, 
à la cour, ces sortes de méfiances n'arrêtent pas un 
certain cours de procédés réciproques que tout 
homme sensé sait observer, et qui est un excessif 
superlatif de la politesse, [surtout] à l'égard de M. de 
Richelieu dans cette occasion-là ; car il étoit dans 
une espèce de disgrâce avec M™^ de Pompadour, par 



1. Jérôme, comte de Pontchartrain, père de M. de Maurepas, 
mourut le 8 février 1747. 

2. Voyez sur cette question d'étiquette les Mémoires de 
Luynes, t. IV, p. 240, et t. VIII, p. 94. 



144 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

des tracasseries particulières ^ M. de Richelieu dit au 
Roi ce qui s'étoit passé entre lui et M. d'Argenson 
sur la visite du genlilhomme ordinaire. S. M. lui fit 
une mine de fort mauvais augure, et passa son 
chemin sans répondre. Ce fut dans ce moment-là 
que M. d'Argenson arriva dans le cabinet du Roi, 
pendant que S. M. se faisoit poudrer dans l'intérieur. 
M. de Richelieu le vit, la porte étant ouverte ; iP alla 
à lui, et lui parla d'abord du compliment. M. de 
Richelieu lui dit que le Roi ne lui avoit rien répondu 
et qu'il attendoil un bon moment pour lui en reparler. 
M. d'Argenson lui dit que le temps passoit ; que, 
plus tard, le compliment seroit suranné, et le pria 
d'en reparler encore. M. de Richelieu lui promit d'en 
reparler de nouveau, et, en effet, quand le Roi fut 
poudré, comme il entroit dans son intérieur, il lui 
dit que M. d'Argenson étoit la ; qu'il lui avoit parlé 
et paroissoit désirer beaucoup ce qu'il demandoit. S. 
M. fit d'abord une mine de mauvaise humeur, et, 
un instant après, prenant un air riant, dit qu'il le 
vouloit bien. Si M. de Richelieu n'avoit pas su que 
M. de Machault, garde des sceaux et ministre de la 
marine, de voit être renvoyé le surlendemain^, il auroit 
bien vite fait des commentaires sur les deux mines 
du Roi, vu la connoissance qu'il avoit de son carac- 

1. C'est seulement en naars 1758 que le maréchal se justifia 
auprès de la favorite et se raccommoda avec elle [Mémoires de 
Luynes, t. XVII, p. 96 et suiv.). 

2. Le comte d'Argenson. 

3. Jean-Baptiste de Machault d'Arnouville, garde des sceaux 
depuis décembre 1750 et ministre de la marine depuis 1754, et 
qui devait mourir en 1794 dans la prison des Madelonnettes, 
fut disgracié le 2 février 1757. 



1757 DISGRÂCE DU COMTE d'aRGENSON 145 

1ère ; mais il avoue qu'avec ce qu'il vient de dire qu'il 
savoit et toutes les raisons qu'on avoit de croire 
M. d'Argenson dans la perfection avec S. M., il ne 
lui vint dans Fesprit que le mouvement d'aller 
apprendre une nouvelle aussi inopinée à quelqu'un 
à qui elle feroit un grand plaisir. M. de Richelieu 
rentra dans le cabinet du Roi et dit à M. d'Argenson 
qu'il venoit d'obtenir ce qu'il demandoit et qu'il 
s'en allât chez lui , qu'il alloit lui envoyer le gentil- 
homme ordinaire lui faire le compliment d'usage en 
pareil cas. Il en parut dans une joie inexprimable. 
M. de Richelieu le lui envoya en effet, et le suivit de 
près. M. d'Argenson étoit si content dans ce moment- 
là, qu'il ne doutoit pas d'être premier ministre. 
M. de Richelieu avoit aussi raisonné avec lui sur le 
renvoi de M. le garde des sceaux et sur toutes sortes 
de choses différentes, et ils se couchèrent ce jour-là 
persuadés de la grande faveur dans laquelle 
M. d'Argenson alloit être le lendemain, quand le gar- 
çon de la chambre qui vint avertir M. de Richelieu 
de l'heure du lever du Roi, lui dit en même temps 
que M. de Saint-Florentin, secrétaire d'État, étoit 
venu apporter à S. M. les sceaux de l'État et que 
M. de Machault étoit exilé. Comme il savoit que cela 
ne devoit pas tarder, il n'en fut pas surpris. Il 
descendit de suite, et, comme il entroit dans le grand 
appartement, il trouva un autre garçon de la chambre 
qui vint lui dire que M. d'Argenson était renvoyé '. 

1. Le 2 février 1757, M. Rouillé porta à M. d'Argenson 
un ordre écrit de la main du Roi de se retirer sous quarante- 
huit heures à sa terre des Ormes, en Touraine. Il partit le 4. 
La lettre de cachet très sèche qui l'exila est datée du 1" février, 

10 



146 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

M. de Richelieu lui dit qu'il se trompoit très fort ; 
ce garçon de la chambre lui assura qu'il sortoit de 
chez lui, qu'on n'y laissoit plus entrer personne, et, 
quelque surpris qu'en fût M. de Richelieu, il pria le 
garçondelachambrederetournerchezM.d'Argenson, 

de s'en informer plus positivement et de revenir 
dans la chambre du Roi, que l'on étoit accoutumé 
de voir rester un temps plus ou moins long à causer 
avec ses grands officiers. Ce garçon vint dans la 
chambre rendre réponse à M. de Richelieu, qui étoit 
dans le balustre du ht du Roi, dont les rideaux 
étoient tirés au pied, de manière qu'il ne put deman- 
der ce que ce pouvoit être », et le garçon de chambre 
confirma à M. de Richelieu la même nouvelle qu'il 
avoit dite ; mais celui qui fut plus confondu que 
M. de Richelieu, un moment après, ce fut M. de 
Maillebois, maître de la garde-robe^, qui arriva et dit 
tout bas à M. de Richelieu, avec un air joyeux, en 
entrant dans le balustre : « Le Machault vient de 
partir. » M. de Richelieu lui répondit aussi bas : « Et 
votre oncle aussi ^ ! » Il regarda M. de Richelieu avec 

et lui fut remise le 2 au matin ; le duc de Luynes en donne le 
texte Dès la veille, le bruit avait couru à la cour de sa disgrâce 
imminente [Mémoires de Luynes, t. XV, p. 394-395; Somenirs 
du marquis de Valfons, p. 251). 

1 C'est-à-dire que, par suite de la disposition des rideaux, 
le Roi ne vit pas le garçon de la chambre et ne put demander 
ce qu'il venait dire. 

2 Yves-Marie Desmaretz, comte de Maillebois, fils du maré- 
chal, était maître de la garde-robe du Roi en survivance de 
son père depuis 1736. .nf- m • 

3 Le comte de Maillebois avait épousé en 174o Marie- 
Madeleine-Calherine de Voyer d'Argenson, fille de l'ancien 
ministre des Affaires étrangères et nièce de celui de la guerre. 



1757 DISGRÂCE DU COMTE D ARGENSON 147 

un air étonné et lui demanda ce que cela vouloit 
dire. Il lui répondit : « Cela ne veut dire autre chose 
« que ce qui est )> ; et il ajouta : « Je crois que aous 
« feriez bien d'aller vous-même vous en assurer. » 
M. de Maillebois sortit sur le champ très surpris, et 
trouva bientôt la nouvelle beaucoup plus véritable 
qu'il ne l'auroit désiré. Tout le monde en fut éga- 
lement étonné. Ceci se passa le jour de la Chande- 
leur. Il y avoit peu d'exemple que, le lendemain de 
la déclaration d'une guerre, on renvoyât le ministre 
de la guerre et celui de la marine ; mais, comme il 
y a toujours autant de gens bien aises qu'on en 
trouve qui sont fâchés dans ces occasions, chacun 
joua son personnage du mieux qu'il put. 

M. le marquis de Paulmy ^ avoit la survivance de la 
charge de secrétaire d'état de la guerre, et M. de 
Rouillé^ fut chargé de la marine comme secrétaire 
d'État ^. M. le maréchal de Belle-tsle s'offrit à M. de 
Paulmy pour l'aider plus qu'il ne vouloit, et M. de 
Rouillé, qui étoit le meilleur homme du monde et 
avoit encore plus besoin d'aide, en cherchoit où il 
pouvoit. Mais l'administration de la guerre étoit un 

1. Antoine-René de Voyer (1722-1787), fils du marquis 
d'Argenson et neveu du ministre disgracié, avait la survivance 
de la charge de son oncle depuis octobre 1751. 

2. Antoine-Louis Rouillé, comte de Jouy, était depuis 1754 
secrétaire d'Etat des Affaires étrangères. 

3. Ici on lit en note, mais non pas de l'écriture du maréchal 
ou de son copiste : « Savoir si M. Rouillé ne passa pas aux 
affaires étrangères. » — M. Rouillé possédait en effet ce dépar- 
tement, où il avait succédé à M. de "-aint-Contest. Il ne fut pas 
chargé alors de la marine, qui fut donnée le 9 février à M. de 
Moras [Luynes, t. XV, p. 401). 



148 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

département dans lequel il falloit bien des réflexions, 
toute l'attention étant portée à la guerre de terre, et 
la marine n'étoit presque remplie que de Proven- 
çaux et de Bretons, avec fort peu de gens d'ailleurs, 
auxquels la cour donnoit peu d'attention. Mais le 
moment n'étoit pas arrivé d'en sentir toute l'impor- 
tance, toute l'attention étant fixée sur la guerre et 
les affaires étrangères. 



XI 

L'ABBÉ DE BERNIS 

(1757). 

Ce fut fort peu de temps après qu'il parut dans le 
ministère une comète qui avoit bien une queue très 
longue, mais à qui il manquoit une tête pour rem- 
plir dignement l'étonnante attention qui fit en bien 
peu de temps son égal ^ M. de Richelieu veut parler 
ici de r£j)bé de Bernis, qui étoit le fils cadet d'un 
gentilhomme de Languedoc^ qui avoit une affaire 
très grande et très intéressante avec un magistrat de 
sa communauté, qui sont toutes administrées en 
petit sous la forme des grands états, et leurs magis- 
trats sont des gens fort dangereux pour la noblesse 
à qui ils ont affaire. M"* de Rocheehouart ^, dont 
M. de Richelieu étoit parent et ami, le sollicita pour 
tâcher d'accommoder son affaire, et il y réussit, à 
sa grande satisfaction. IVP® de Rochechouart et le père 

1. Tel est bien le texte du manuscrit. 

2. François-Joachira de Pierre de Bernis, qui devint cardi- 
nal en 1758, était fils de Joachim de Pierre, seigneur de Bernis 
en Vivarais. 

3. Marie-Françoise de Conflans d'Armentières, comtesse de 
Rochechouart, dame de la Dauphine, — ou Charlotte-Françoise 
Faucon de Ris de Charleval, marquise de Rochechouart, dame 
de Mesdames de France. Nous n'avons pu trouver de parenté 
entre M. de Richelieu et l'une ou l'autre de ces deux dames. 



150 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

de l'abbé, prièrent le marquis du Mesnil, fort attaché 
à M. de Richelieu, de lui amener l'abbé, quand il 
seroit à Paris, pour le remercier et lui marquer sa 
gratitude du service qu'il avoit rendu à son père ^ 

1. Cf. Vie pi'wée, t. II, p. 153 et suiv. ; Soûlaude, t. IX, 
p. 102 et 103, et Goncourt, Madame de Pompadour, éd. de 
1831, p. 204. — On nous excusera facilement d'emprunter le 
portrait de l'abbé de Bernis à ce dernier ouvrage, que le travail 
consciencieux des deux auteurs n'a pu toujours préserver de 
marquer trop de confiance dans certains ouvrages apocryphes, 
mais qui du reste, sur le chapitre de M. de Bernis, et de ses 
origines, présente une grande conformité avec le récit de M. de 
Richelieu. 

« De bonne race, de vieille noblesse, d'une maison qui 
possédait dès le douzième siècle le château de Gange, Bernis, 
comte de Brioude, né dans le Vivarais, près le Pont-Saint- 
Esprit, destiné dès son enfance à l'état ecclésiastique, passait 
sa jeunesse au séminaire de Saint-Sulpice, dans cette sorte 
d'école des pages de l'épiscopat, avec aussi peu d'argent que 
tous les cadets de noblesse visant aux dignités et aux bénéfices 
de l'Eglise ; puis, après s'être fait recevoir au chapitre de Lyon, 
il venait vivre à Paris. Il avait, pour plaire, une jolie figure 
d'ange bouffi, un caractère franc, ouvert, expansif, une imagi- 
nation vive et méridionale, beaucoup d'esprit, relevé par un 
accent demi-gascon, le génie facile des petits vers, des 
impromptus, des madrigaux, qui nouaient autour d'un portrait 
de femme comme un fil de perles autour d'une miniature. Ses 
manières tenaient de la femme et du prêtre; il possédait la 
douceur, l'enjouement, un tour de caractère voluptueux et 
tendre, une onction galante ; il était actif, frétillant, et il était 
plutôt encore que l'ami des hommes, l'ami des femmes, dont 
l'amitié, dit-il dans ses Mémoires, est plus tendre, plus délicate, 
plus généreuse, plus fidèle, plus essentielle. Que fallait-il de 
plus en ce temps pour faire un délicieux abbé ? L'abbé de 
Bernis devenait bientôt, comme disait le temps, « rare et de 
mode » naturellement, par lui-même, et sans qu'il soit besoin 
de s'arrêter à la légende d'une marchande de modes le proté- 



1757 l'abbé de bernis 151 

Cet abbéétoit nouvellement sorti du séminaire ; il 
avoit faiteonnoissance chezdes caillettes, qui n'étoient 
pas du plus haut parage ^ mais qui étoient fort aise 
d'avoir un abbé dans leur société, qui faisoit des vers 
le plus joliment du monde - ; et, de caillettes en 
caillettes, il arriva à la fin, comme on le verra par la 
suite, jusqu'à M^M'Étioles ^ , femme d'un fermier géné- 
ral, depuis marquise de Pompadour^. Il étoit avec 
elle dans ces sociétés qui l'ennuyèrent et qu'elle avoit 
quittées quelques mois avant d'arriver au faite de la 
grandeur. Dès que M. de Richelieu eut connu l'abbé 
et son talent pour la versification, avec les consé- 
quences des sociétés qui aiment ce genre-là et qui 
font une classe dans le général du public, M. de 
Richelieu songea à lui rendre les services qu'il lui 
avoit demandé, ainsi que son père, et à le protéger 



géant et le présentant aux dames avec les chiffons qu'elle leur 
portait. Introduit par Duclos dans le bureau d'esprit de 
Madame de Tencin, où quelques poésies annonçaient joliment 
sa petite muse, il continuait à demeurer au cul-de-sac Dauphin, 
et à solliciter avec résignation le privilège du Mercure de 
France, lorsqu'une bonne fortune lui arrivait : il devenait le 
cavalier servant de Madame de Courcillon, la veuve du prince 
de Rohan, et s'occupait fort à la consoler du veuvage. » 

1. Sur ces pénibles débuts de Bernis, voy. Luynes, t. VIII, 
p. 88. 

2. L'abbé avait publié, dès 1744, chez Coignard une série 
de « Poésies diverses de M. L. D. B. v, épîtres sur les mœurs, 
le libertinage, la cour, la superstition, la mode, la volupté, 
etc. 

3. Ce fut, dit le Conteur de 1784, M""* de Courcillon qui pré- 
senta l'abbé chez M""' d'Étiolés. 

4. Selon M. de Luynes (t. VIIÏ, p. 87), la première et la 
plus forte liaison de l'abbé fut avec M'"* d'Estrades. 



152 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

dans le monde. Pour cela, il mena l'abbé chez M™® la 
duchesse d'Aiguillon, sa cousine \ qui aimoit à 
entendre toutes ces choses-là et à avoir toutes les 
petites nouvelles des gens de lettres, parmi lesquels 
il y en a qui sont très bons à connoître. L'abbé alloit 
presque tous les jours dîner chez elle et lui rendre 
compte de toutes les petites nouveautés qu'il pouvoit 
ramasser ; M™* d'Aiguillon le présentoit dans des 
classes plus élevées, dans lesquelles il se conduisoit 
avec prudence, sagesse, modération et esprit. Ce fut 
quelque temps après que M™* d'Etiolés devint maî- 
tresse du Roi, et l'abbé se repentoit beaucoup de 
l'avoir quittée mal, et se crut obligé d'aller lui faire 
des compliments, à quoi il ne pouvoit que gagner. 
Quand une jeune femme est au comble de la joie et 
d'une élévation d'état aussi considérable, elle 
est moins disposée à chercher une petite rancune ; 
d'ailleurs M™^ d'Étiolés sentit qu'elle alloit avoir 
grand besoin des secours de l'abbé, pendant la 
campagne que le Roi alloit faire en Flandre, où 
elle se seroit trouvée embarrassée pour écrire au 
général ~. Tout ceci se passa fort bien, l'abbé fort 
bien reçu et fort content. Au retour de l'armée, S. 
M. séjourna plusieurs jours à Paris et y avoit été reçu 
comme le roi tutélaire qui avoit conquis une grande 

1. Anne-Charlotte de Crussol-Florensac. 

2. L'abbé fit non seulement des lettres, mais des vers, et 
c'est sans doute k sa verve poétique, qu'il faut attribuer les 
odes triomphales que M""* de Pompadour adressait au Roi, sur 
papier galamment encadré, après Fontenoy, Berg-op-Zoom, 
Lawfeldt, etc., et qui font aujourd'hui les délices des collection- 
neurs d'autographes. 



1757 l'abbé de bernis 153 

part' de la Flandre, et avec des démonstrations de 
joie qui passent toute imagination. Elle trouva plai- 
sant d'aller en fiacre, le soir, voir M™* d'Étiolés, et 
elle encore plus plaisant de le recevoir, et d'aller le 
voir souper, dans une foule où elle étoitbien assurée 
de n'être pas trop pressée, et de jouir du crédit et 
de la considération qu'elle a eus depuis jusqu'à sa 
mort. Tout le monde sait le reste de son histoire ; 
M. de Richelieu ne parlera de celle de l'abbé de 
Bernis qu'à propos de ce qui le regardera. 

L'abbé se conduisit avec sagesse fort longtemps ; 
le dernier degré de ses désirs étoit d'être chargé de 
faire la Gazette ^ emploi qui vaut environ quinze 
mille livres de rente et qui a des conséquences amu- 
santes pour un homme de lettres qui est honnête, et 
avantageuses pour un homme qui n'a rien. En atten- 
dant, M™^ d'Etiolés voulut lui faire avoir une petite 
pension de mille écus. Le Roi l'avoit promis ; il en 
étoit tourmenté. Enfin il vint un jour à Fontainebleau 
chez M"® d'Étiolés et lui dit qu'il accordoit à l'abbé 
la pension de mille écus. Elle vint l'apprendre avec 

1. Une nouvelle à la main adressée par M. de Marville, le 
30 avril 1747, à M. deMaurepas [Lettres de M. de Marville, t. III, 
p. 205) , dit : « Il n'est point encore question que le privilège de la 
Gazettede Francesoitaccordéàl'abbédeBernis, comme on l'avoit 
dit : la proposition en a été faite par M*"* la marquise de Pompa- 
dour, en demandant au Roi de vouloir bien donner 200.000 livres 
à M. de Verneuil |en dédommagement de la Gazette. Le Roi en 
a parlé à M. le contrôleur général qui a répondu qu'il étoit hors 
d'état de payer cette somme, par la destination indispensable 
des fonds. Quoique ce soit là un refus, M'"^ de Pompadour ne 
s'en plaint point. Elle attend des temps plus favorables pour 
procurer ce privilège à M. de Bernis. » 



154 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

une grande joie, et fut fort étonnée, n'ayant pas 
encore un grand usage de ces choses-là, que M. de 
Richelieu lui demandât si Monsieur de Mirepoix ', 
chargé de la feuille des bénéfices, pauvre d'esprit, 
dévot et obstiné, avoit signé la feuille ouïe lui avoit 
dit. Elle fut encore plus surprise de ce que M. de 
Richelieu voulût parier que l'abbé n'auroit pas la 
pension, quand elle lui dit que Monsieur de Mirepoix 
n'en savoit rien. C'étoit un théatin, que Ton con- 
noissoit pour sot et cagot, qui croyoit faire une 
œuvre méritoire devant Dieu et les hommes de tenir 
tête au Roi dans une affaire pareille, l'abbé étant 
accusé de mener une vie un peu mondaine et même 
licencieuse. M™® d'Étiolés ne tarda pas à voir que 
M. de Richelieu avoit raison, cl l'abbé n'eut pas sa 
pension sur un bénéfice ; mais le Roi, l'ayant pro- 
mise et ne voulant pas lui manquer tout à fait, la lui 
donna sur sa cassette, où M. de Bernis se piqua 
encore de la toucher, étant cardinal -. 

Il fut question de meubler aux Tuileries pour 
l'abbé un petit appartement, que M™^ d'Étiolés et 
toute sa société meublèrent. Cet appartement étoit 
une espèce de cellule que M™^ d'Étiolés venoit de lui 
faire avoir ^. L'abbé continua de faire sa cour à 

1. Boyer, ancien évêque de Mirepoix, précepteur du Dauphin. 
Il avait eu la feuille des bénéfices à la mort du cardinal de 
Fleury, et la garda jusqu'en 1755. 

2. Cf. Luynes, t. VIII, p. 88. — Ce fut seulement bien peu de 
temps avant la mort de M. de Mirepoix, que l'abbé de Bernis 
obtint une abbaye, Saint-Arnoul de Metz. Voy. Barbier, t. IV, 
p. 95. 

3. M. Sainte-Beuve a conté ce curieux épisode des commen- 
cements du futur ministre : « Louis XV, de guerre lasse, fit une 



1757 l'abbé de berms 155 

M°" d'Étiolés très convenablement et très sagement, 
et il obtint enfin d être ambassadeur à Venise, quoi- 
qu'il eût beaucoup de concurrents ^ Cette place le 
tiroit de l'élat où il étoit, étant toujours à la veille de 
mourir de faim, ce qui ne peut arriver à un homme 
qui a été dans une place semblable et qui s'y est 
conduit sagement ; mais ce qui est bien marqué au 
coin du bonheur et de ces espèces de miracles de 
fortune, c'est que. Madame, fille du Roi, ayant épousé 
l'Infant d'Espagne, duc de Parme ~, il étoit tout 
naturel que l'ambassadeur de France à Venise allât 
voir la fille du Roi. L'abbé s'acquitta donc de ce 
devoir. Madame l'Infante étoit bonne francoise, et 
aimoit par conséquent les François, qui s'aiment tous 
bien davantage quand ils se trouvent dans un pays 
étranger, au milieu de gens qu'ils trouvent toujours 

pension de quinze cents livres sur sa cassette, et accorda un 
logement dans les combles des Tuileries ; Bernis avait été logé 
jusque-là chez le baron de Montmorency, un de ses parents. 
Un jour que Bernis sortait de chez Al""^ de Pompadour, empor- 
tant sous son bras une toile de perse qu'elle lui avait donnée 
pour meubler son nouvel appartement, le Roi le rencontra dans 
l'escalier et voulut absolument savoir ce qu'il portait ; il fallut 
le montrer et expliquer le pourquoi : « £h bien, dit Louis XV 
en lui mettant dans la main un rouleau de louis, elle vous a 
donné la tapisserie, voilà pour les clous, x [Causeries du lundi, 
t. VIII, p. 9). 

1. La correspondance de l'abbé de Bernis, ambassadeur à 
Venise, avec Du Verney, a été publiée en 1790, et, malgré les 
notes ridicules de l'éditeur, M. Sainte-Beuve a fait ressortir 
l'intérêt et le piquant de ces lettres familières tout à lavantage 
de celui qui les a écrites [Causeries du lundi, t. VIII, p. 9 et suiv.). 

2 Louise-Elisabeth de France, fille aînée de Louis XV, avait 
épousé, en 1739, Philippe d'Espagne, duc de Parme. 



156 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

si extraordinaires. Quand l'ambassadeur retourna à 
Venise, Madame l'Infante l'engagea à revenir, et il 
en avoit encore plus d'envie. M. de Richelieu ne se 
souvient plus à quel voyage le chancelier de Milan 
porta à Madame l'Infante le projet que M. de Richelieu 
lui avoit vu longtemps auparavant, pour réunir soli- 
dement, par des intérêts communs, la maison 
d'Autriche avec la maison de France. Cela étoit fort 
spécieux, ou auroit pu l'être, si les hommes pou- 
voient voir leur intérêt solide et particulier sans 
jalousie, envie, etc. ; mais le hasard fît que Madame 
en écrivit au Roi, et ensuite vint à Paris, où elle parla 
elle-même et fit venir l'abbé avec tout ce qu'il avoit 
étudié avec le chancelier de Milan, et l'on oublia 
l'abbé de Bernis freluquet, et l'on ne le vit qu'avec 
le titre d'ambassadeur. C'étoit dans un moment où 
S. M. venoit d'apprendre que le roi de Prusse avoit 
fait des plaisanteries très piquantes sur son amour 
pour M"*® de Pompadour. Mais, dans toutes celles 
qu'il s'étoit permises, il avoit eu l'attention de parler 
du Roi avec une retenue infinie et même respec- 
tueuse ; néanmoins il n'y gagna point, M™® de 
Pompadour et les ministres n'oubliant rien pour 
mettre le Roi de la partie. Le traité de Vienne ne 
tarda pas à nous engager dans une guerre où, heu- 
reusement pour la solidité de l'État, nos généraux 
et nos ministres firent tant de sottises que l'on fut 
obligé de faire une paix où nous perdîmes comme à 
l'ordinaire. Pendant ce temps-là, l'abbé de Bernis 
avoit cheminé, avoit apporté son traité de Vienne, 
dont le Roi avoit été d'abord fort engoué, et l'Em- 
pereur encore plus, avec raison. Il fut très fêté à la 



1757 l'abbé de bernis 157 

cour, où l'on sentit bien qu'un homme qui avoit été 
l'âme d'un traité qui renversoit toute l'Europe devoit 
renverser tous les ministres et devenir le seul, et que 
par conséquent l'abbé devoit monter à une fortune 
qu'il n'auroit pas pu espérer ; mais sa tête qui avoit 
été assez bonne pour résister dans l'état où il avoit 
été et pour parvenir au dernier période de sa force 
jusqu'à Venise, se trouva un peu trop foible pour 
aller un degré plus haut, et il n'osait presque pas y 
aspirer. 

Il étoit toujours bien avec M™* de Pompadour 
et travailloit sur ledit traité avec les ministres, 
dont plusieurs y sentoient des conséquences et une 
révolution, de sorte qu'il étoit très en peine de ce 
que cela deviendroit. Il venoit tous les soirs chez 
M™* la duchesse de Lauraguais^ dans le voisinage de 
qui étoit un petit logement qu'il avoit obtenu à 
Versailles, et M. de Richelieu n'étoit pas celui qui 
lui donnoit le moins de courage. Ils se contoient 
réciproquement ce qu'ils avoient appris et faisoient 
des réflexions. Enfin, on arriva au point que tout 
le monde voyoit, encore mieux que l'abbé ne 
pouvoit l'espérer, qu'un traité entre les deux plus 
grandes monarchies de l'Europe, qui avoient toujours 
été, depuis leur existence, ennemies et qui tout d'un 
coup redevenoient amies et alliées, au grand éton- 
nement de toutes les tètes des deux nations, ayant 
été adopté de part et d'autre, ne pouvoit être bien 
traité et soutenu que par le même homme qui en 
avoit jeté les fondements ^, de sorte que tout cela 

1. Diane-Adélaïde de Mailly. 

2. Comparez Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. VIII, p. 14 
et suivantes. 



158 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

conduisoil à faire l'abbé de Bernis ministre des 
affaires étrangères, d'autant que tout le monde ne 
pouvoit connoître que la surface de l'esprit de l'abbé 
et croire qu'elle éloit si mince et le tuf si près. 
Toutes les conséquences en étoient bonnes, hors le 
principe, et, si tant est qu'il pût y en avoir, c'étoit 
celui qui avoit donné le traité qui en pouvoit avoir 
le secret, et, quoiqu'on pût douter de toute l'énergie 
et de la capacité de l'abbé de Bernis, M. Rouillé, qui 
étoit dans la place, n'en avoit pas assez pour qu'on 
pût craindre de faire une perte effrayante dans 
l'échange. Mais aussi M. Rouillé étoit bien éloigné 
de vouloir quitter. Le Roi, dans toutes les choses 
qu'il faisoit les plus bizarres et qui pouvoient passer 
même quelquefois pour indécentes, avoit peine à en 
faire de cette espèce et n'aimoit pas à faire de peine 
aux gens pour qui il avoit de l'amitié, ainsi qu'il en 
avoit pour M. Rouillé, qui étoit honnête homme et 
bon homme, de sorte que le projet n'avançoit point. 
M. de RicheHeu offrit à l'abbé de le servir et de 
tâcher de déterminer M. Rouillé par les bonnes rai- 
sons qu'il avoit à lui dire. Il éloit ami intime dès 
l'enfance de M. Fallu, son beau-frère, sur lequel il 
avoit un grand crédit, qui en avoit un infini sur sa 
sœur, femme de M. Rouillé \ qu'elle gouvernoit 

1. Marie-Anne Fallu avait épousé le 8 février 1730 Antoine- 
Louis Rouillé, comte de Jouy, secrétaire d'Etat de la marine en 
1749, puis des affaires étrangères en juillet 1734. Son frère, 
Bertrand-René Fallu du Ruau, conseiller au Parlement en 1718, 
maître des requêtes en 1724, intendant à Moulins (1734), puis 
à Lyon (1738), était alors conseiller d'État et intendant général 
des classes de la marine. 



1757 L ABBÉ DE BER^IS 159 

absolument. M. de Richelieu représenta à M. Fallu, 
et lui mit bien dans la tête, qu'il étoit impossible 
que celui qui avoit fait le traité ne continuât pas les 
conséquences d'un principe que personne ne pou- 
voit concevoir ; que ce même principe étoit à la 
portée de tout le monde, et que, si M. Rouillé 
atlendoit qu'il fût au période de maturité à ne pou- 
voir plus l'empêcher , il seroit renvoyé tout à fait, 
le Roi n'ayant pas de milieu dans les efforts qu'il 
faisoit pour prendre un parti, et que M. Rouillé 
deviendroit [alors] bourgeois de Paris, sans occupa- 
tion ni considération ; au lieu qu'en donnant sa 
démission à condition de rester dans le Conseil, il 
auroit toujours une considération quelconque d'un 
état grand par lui-même, et encore peut-être celle 
de n'avoir pas voulu poursuivre quelque chose 
contre nature, pour ainsi dire. Cela étoit si vrai, 
que l'esprit du frère et de la sœur s'en pénétrèrent 
aisément ; ils eurent la sagesse de ne pas risquer 
tout perdre, et de se mettre à l'abri du port hono- 
rable qu'on leur présentoit. M. Rouillé donna sa 
démission, et l'abbé de Bernis fut installé ministre 
des affaires étrangères et secrétaire d'Etat ^ Ce fut 

1. C'est le 28 juin 1757 que labbé de Bernis remplaça 
M. Rouillé comme secrétaire d'Etat des affaires étrangères. Le 
duc de Luynes écrivait à ce propos, le 26 [Mémoires, t. XVI, 
p. 86) : « M. Rouillé obtint hier sa démission de la place de 
secrétaire d Etat des affaires étrangères ; M. l'abbé de Bernis 
est nommé à sa place. Il y a longtemps que M. Rouillé vouloit 
quitter, sa santé ne lui permettant pas de soutenir un travail 
aussi considérable, et il étoit aisé de juger que cette place étoit 
destinée à M. l'abbé de Bernis ; mais cet arrangement n"a été 
déclaré qu aujourd'hui après le Conseil. M. Rouillé verra après- 



160 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

peu de temps après que sa tête, qui avoit paru bonne 
pour toul ce qu'on lui avoit présenté, parut bientôt 
après bien mauvaise pour les affaires et beaucoup 
trop foible pour la grandeur des objets qu'elle avoit 
à y digérer, et elle lui tourna de tous les points ^ 

demain pour la dernière fois à l'audience les ministres étran- 
gers. M. de Bernis arrivera pendant l'audience, et là se feront 
les adieux et les compliments d'arrivée. M. l'abbé de Bernis 
prêtera serment mercredi. » 

1. L abbé de Bernis quitta le ministère le 9 novembre 1758, 
renversé par M™^ de Pompadour, qui s'en était dégoûtée. Sa 
politique a été diversement appréciée, et en général avec moins 
de sévérité que n'en montre M. de Richelieu. 



XII. 

CLOSTER-SEVEN 

(1757). 

M. de Richelieu partit dans ce temps-là ^ content, 
et croyant que l'abbé étoit un des meilleurs amis 
qu'il laissât à la cour ; mais il ne fut pas infiniment 
de temps à s'apercevoir qu'il s'étoit bien trompé et 
que l'abbé lui jouoit un tour, qui fut encore plus 
cruel pour l'État que pour lui. M. de Richelieu veut 
parler ici de la capitulation de Closter-Seven -. Jl avoit 
pris l'armée angloise prisonnière de guerre ; ce fut 
l'abbé de Bernis qui fit rompre la capitulation 3, et 
par conséquent entraîna tous les malheurs qui l'ont 
suivie. 

Et on va voir combien les plus petits hasards 

1. Il fut nommé en juillet 1757 au commandement de l'armée 
du Hanovre à la place du maréchal d'Estrées. 

2. Closter-Seven est un bourg de Prusse, près de la place 
forte de Stade, le duc de Cumberland, commandant l'armée 
anglo-hanovrienne, y fut acculé par Richelieu et dut signer le 
8 septembre une capitulation par laquelle il s'engageait à ne 
plus servir contre la France. Sur cet événement, voyez les 
Causeries du lundi, t. VIII, p. 21 ; Luynes, t. XVII, p. 20 et 
suiv., 56, 95 et suiv., 121, etc ; voyez aussi une lettre au prince 
de Soubise, British Muséum, Ms. Add. 15945, fol. 61-68. 

3. Il ne la fit pas rompre ; mais il en retarda tellement la rati- 
fication que le prince Ferdinand de Brunswick, successeur du 
duc de Cumberland, put reprendre sa parole à la suite de la 
défaite des Français à Rosbach. 

11 



162 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

ont quelquefois des conséquences terribles. Le len- 
demain du malheureux jour où le Roi fut assassiné 
par Damiens', après avoir été pansé et que les 
esprits furent un peu reposés, il ordonna à Monsieur 
le Dauphin d'assembler le Conseil, et, comme M. de 
Richelieu étoit d'année de service auprès de S. M., 
il lui dit de donner des ordres à Lemoine, huissier 
du cabinet, d'avertir pour le Conseil, lequel, un 
moment après être parti, revint lui demander si 
c'étoit le conseil d'État ou celui des Dépêches. M. le 
maréchal de Richelieu ayant demandé l'explication à 
Monsieur le Dauphin , celui-ci lui répondit que c'étoit le 
conseil des Dépêches. Lemoine, à qui M. de Richelieu 
le dit, répliqua : « Il arrive donc un cas unique 
peut-être ; c'est que M. l'abbé de Bernis est entré 
dimanche dernier au conseil d'Etat et n'a pas pris 
séance encore au conseil des Dépêches ; dois-je 
l'avertir ? » continua-t-il. M. de Richelieu n'avoit 
garde de résoudre la question. Il va à Monsieur le 
Dauphin lui demander ce qu'il en pense, et ce prince 
lui dit : « Il faut demander au Roi cette explication. » 
Monsieur le Dauphin ajouta que, dans l'état ou étoit 
le Roi, il ne vouloit pas l'importuner de celte ques- 
tion. On rappela alors Lemoine, à qui on demanda 
ce qu'il en pensoit, qui dit avoir vu beaucoup de 
gens être du conseil des Dépêches sans être de 
celui d'État, et qu'il n'en avoit jamais vu être du 
conseil d'État sans être de celui des Dépêches. Cela 
ne détermina pas encore Monsieur le Dauphin, qui 
redemanda à M. de Richelieu ce qu'il en pensoit. 
M. le maréchal lui répondit que, dans la situation 

1. L'attentat de Damiens eut lieu le 5 janvier 1757. 



1757 CLOSTER-SEVEN 163 

unique où il se trouvoit, de la nécessité de tenir un 
conseil des Dépèches et ne voulant pas parler au 
Roi ni décider lui-même, il lui paroissoit que ce 
que venoit de dire Lemoine l'engageoit à donner 
l'ordre conséquent. On ne pensa plus à cela de part 
ni d'autre. Le conseil des Dépêches se tint, et M. de 
Bernis y assista. Cet événement très léger resta 
entre Monsieur le Dauphin, M. de Richelieu et 
Lemoine ; l'un et l'autre n'y firent aucune attention 
et le crurent oublié aisément. M. de Richelieu n'en 
parla ni à l'abbé de Bernis ni à personne, et vécut 
avec lui dans la même amitié et correspondance qui 
avoient existé jusque-là. Il ne parut aucune trace de 
discussion dans leur façon de vivre ordinaire ; mais 
longtemps après. Monsieur le Dauphin causant avec 
l'Infante, sa sœur, sur cet événement et tout ce qui 
étoit arrivé, celle-ci, comme toutes les femmes en 
usent pour les gens pour qui elles ont de l'amitié, et 
elle en avoit beaucoup pour l'abbé de Bernis, se 
dépêcha de lui rendre compte de tout ce que son 
frère lui avoit dit, et, soit que sa politique prit un 
travers sur cela, ou que l'abbé, devenu tout poli- 
tique et courtisan tracassier, crût tout d'un coup que 
le duc de Richelieu avoit cherché à l'exclure du 
Conseil, l'incertitude de M. de Richelieu sur ce qu'il 
vient de rapporter fit imaginer qu'elle étoit un germe 
de l'envie qu'il avoit d'empêcher l'abbé de rester 
dans le Conseil. D'après cela l'esprit et la conduite 
de l'abbé à son égard changèrent. Il fut d'abord 
très fâché â cause que cela ^ alloit entraîner une paix 

1. Cette capitulation de Closter-Seven. 



164 MÉMOIRES DE RICHELIEL 1757 

avant qu'il eût obtenu son chapeau de cardinal K 
M. de Richelieu n'en pouvoit deviner la cause, et 
le premier fruit de toutes ces réflexions fut l'in- 
croyable effet de la capitulation de l'armée angloise 
que M. le maréchal de Richelieu avoit faite à Glos- 
ter-Seven, dont les funestes effets ont été cause de 
tous les malheurs qui sont arrivés depuis. Cela peut 
servir d'exemple pour connoître à quel point il faut 
être circonspect à la cour, où les hasards les plus 
singuliers ont des suites et des effets si prodigieux. 
M. de Richelieu pense que, si l'on veut examiner 
celui-là, on aura peine à en trouver de pareils. 

Pour ne pas quitter le chapitre de l'abbé de Bernis 
erf si beau chemin, M. de Richelieu peut dire que la 
tête tourna tout à fait à l'abbé, et que, par ses façons 
de tous points, il déplut si fort au Roi que S. M 
vouloit révoquer sa nomination au cardinalat, et cela 
auroit été fait sans l'esprit de barguignage que le Roi 
mettoit à tout, ne pouvant imaginer d'ailleurs que 
le pape fût si pressé, et, quand le Roi vit arriver le 
courrier de Sa Sainteté avec la barette pour l'abbé, 
il se mit dans une telle fureur qu'il ne vouloit pas le 
recevoir. Ce fut M'"® de Pompadour, étant plus de 
sang-froid, qui représenta au Roi le scandale prodi- 
gieux que cela alloit faire vis-à-vis du pape et de 
toute l'Europe. Cette nouvelle Éminence, seule à la 
cour, ne s'aperçut pas de l'embarras du Roi, et quatre 
ou cinq nouvelles sottises que l'abbé fit tout de suite 
le firent renvoyer des affaires étrangères. La cir- 

1. Cf. Causeries dit lundi, t. VIII, p. 28. 



1757 CLOSTER-SEVEN 165 

constance d'un conclave obligea le nouveau cardinal 
d'y aller, et le Roi le laissa partir. S. M. fut très 
contente de le voir à trois cents lieues de lui et d'y 
être dans une place à laquelle assurément son entrée 
dans le monde ne pouvoit lui faire imaginer de 
pouvoir atteindre. 



APPENDICE 



Voici comment ces souvenirs sur l'affaire de Closterseven 
et ses suites sont consignés à la fin du mémoire de 1783 ; 
ils sont assez différents de ce qui précède. 

« Trois semaines ou un mois environ avant la bataille de 
Rosbach, le duc de Richelieu fitprisonnière l'armée ennemie, 
lui fit signer une capitulation, et, après que ces troupes 
eurent pris les chemins qu'elles dévoient suivre, il crut bon 
de son côté, de ne pas perdre un instant pour marcher au 
roi de Prusse. Pendant ce mouvement, il trouva à Bruns- 
wick un homme qui lui apporta la lettre du roi dont on 
va donner la copie, ainsi que de la réponse du duc à Sa 
Majesté Prussienne. On verra que ce prince se remettoit 
entre les mains du roi de France pour faire la paix. 

« Ce fut cette même lettre qui acheva de perdre le duc 
de Richelieu, après le malheur qu'il avoit déjà eu de faire 
Tarmée ennemie prisonnière, et de la laisser en état d'exé- 
cuter tout ce qu'elle entreprît après qu'il eut quitté l'armée 
et que le roi de Prusse fut sûr que ses propositions avoient 
été rejetées. 

« La France alors fut entraînée dans les plus grands 
malheurs, malgré la supériorité bien marquée de ses 
troupes en qualité et en nombre ». 



166 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

Copie de la lettre du roi de Prusse. 

Rote, le 6 septembre 1757. 

« Je sens, Monsieur le Duc, que l'on ne vous a pas mis 
« dans le poste où vous êtes pour négocier. Je suis cepen- 
« dant très persuadé que le neveu du grand cardinal de 
« Richelieu est fait pour signer des traités comme pour 
« gagner des batailles. Je m'adresse à vous par un effet de 
« l'estime que vous inspirez à ceux qui ne vous connoissent 
« pas même particulièrement. Il s'agit d'une bagatelle, 
« Monsieur : de faire la paix, si on le veut bien. J'ignore 
« quelles sont vos instructions ; mais, dans la supposition 
« qu'assuré de la rapidité de vos progrès, le Roi votre 
« maître vous aura mis en état de travailler à la pacifica- 
« tion de l'Allemagne, je vous adresse M. Delchetet, dans 
« lequel vous pouvez prendre une confiance entière. 
« Quoique les événements de cette année ne devroient pas 
a me faire espérer que votre cour conserve encore quelque 
« disposition favorable pour mes intérêts, je ne puis 
« cependant me persuader qu'une liaison qui a duré seize 
« années n'ait pas laissé quelque trace dans les esprits. 
« Peut-être que je juge des autres par moi-même. Quoi 
« qu'il en soit enfin, je préfère de confier mes intérêts au 
« Roi votre maître plutôt qu'à tout autre, si vous n'avez, 
« Monsieur, aucune instruction. » 

Le texte de la lettre du roi de Prusse, donné par M. de 
Valfons, n'est pas le même que celui de Richelieu. D'après 
le marquis de Valfons [Souvenirs, p. 312 et suiv.), le duc 
expédia un courrier à Versailles pour demander la permis- 
sion de traiter ; mais Bernis, convaincu par l'ambassadeur 
d'Autriche, Stahrenberg, qui représentait toujours le roi de 
Prusse comme à bout de ressources, interdit toute négocia- 
tion et ne permit même pas de profiter de la suspension 



J 



1757 CLOSTER-SEYEN 167 

d'armes. D'un autre côté, Du Verney, qu'une de ses créa- 
tures, Dernier, fait lieutenant de Roi à Halberstadt, avait 
persuadé de la nécessité de garder cette place, fit défendre 
à Richelieu de 1 évacuer avant l'arrivée de Crémille, alors 
adjoint au ministère de la guerre et envoyé pour se rendre 
compte de la situation. Finalement Halberstadt fut aban- 
donné le 7 novembre : mais il était trop tard. Soubise qui 
n'avait cessé de demander qu'on marchât vers lui avait été 
vaincu à Rosbach, Sur la campagne de Richelieu; et sur 
son remplacement par Clermont, voyez les documents 
réunis par M. Cousin dans Le comte de Clermont, sa cour y 
etc., t. II, p. 104 et suivantes. 



La dictée du maréchal s'arrête avec cet épisode de 
Closter-Seven. Il ne semble pas douteux que ces Mémoires 
ne dussent être continués, si le temps ne lui eût manqué 
ou si sa nonchalance habituelle ne lui eût fait négliger d'y 
travailler. Le cahier des Mémoires contient encore quelques 
feuillets blancs. Sur les quatre dernières pages le mare» 
chai a écrit de sa propre main le curieux fragment auto- 
biographique qui va suivre. Nous le reproduisons tex- 
tuellement, quoiqu'il ne puisse être regardé comme un 
spécimen fidèle de V orthographe de V auteur ' car ce court 
morceau, écrit certainement dans les tout derniers temps 
de la vie du maréchal, se ressent de V affaiblissement des 
facultés du vieillard. 



xm. 

NOTE AUTOGRAPHE 
DU MARÉCHAL DE RICHELIEU 

M. le maréchal de Richelieu fut mis trois fois à la 
Bastille, la première, le 22 avril 1711, et en sorti le 
19 jeun 1712 ; la seconde foi fut le 4 mars 1716, et 
en sorti le 21 aoust 1716 ; la troisième foi fut le 28 
mars 1719, et en sorti le 30 août 1719. 

Il y fut mis à la première foy pour vivre avec sa 
première femme, M"^ de Noailles, fille de sa belle- 
ntère, que par arrengement de famille il épousa et 
malgré lui ^ ; elle étoit beaucoup plus âgé, point 
jolie et l'humeure acariade, et comme il ne vouloit 
pas vivre avec elle, et que sa famille desiroit qu'il eu 
des enfans, M. son père pria M"^ de Mintenont 
doptenire du Roy un ordre pour le faire mettre à 
la Bastille et y restere jusqua que sa femme devienne 
grosse, qui pour cela alloit le voir deux foy la 
semaine a la Bastille. M. de Mintenon, qui aimoit le 
jeune duc et le protegeoit et qui cependant vouloit 
faire plaisire à sa famille, en parla au Roy, qui fit sur 
le champ assemblé son conseill et dit à ses ministre 
la demande de M. le duc de Richelieu, et Sa Majesté 
adjouta quil desiroit que le jeune homme profita de 

1. Mémoires de Saint-Simon, édition des Grands Ecrivains, 
t. XX, p. 303-304. 



1757 NOTE AUTOGRAPHE DU MARÉCHAL 169 

cette retraite pour son instruction, et alors il eu la 
bonté de dire à M. de Ponchardain et autre, quils 
les chargeoient de trouvé un homme desprit écleré 
aimable et à demis sous-ordre, pour lui tenir com- 
pagnie et qui puisse suivre son éducation sen ennuie. 
On lui donna labbée Saint Remis qui resta le reste 
deses jours avec M. de Richelieu. >PMe Maintenont, 
à qui le jeune duc écrivoit, lui mendoit son chagrin 
de ce que sa femme ne devenoit pas grosse, quoique 
par de la suite [elle] engagea M. son père de le faire 
sortire, ce qu'il fit. 

La seconde foi. qu'il fut mis à la Bastile fut à 
l'occasion d'un duelle qu'il eu avec M. de Matignon, 
s"^ de Gacé^ : il étoit défendu, et les ordres les plus 
sévère étoient donné contre ses sortes de duelle ; 
quoique M. de Richelieu fut blaisée, il ala à Topera 
pour que cette affaire ne se découvri pas, mais le 
régent, qui en fut instruit par les énemis du jeune 
duc, donna ordre de le mettre à la Bastille. Ont 
nomma des commissaire et sirurgien pour examinere 
ses blaisures, mais comme il sen doutois il les fit 
paindre, les sirurgiens de bonne grasse ne sen apper- 
sure point, leur rapore [fut] tout a son avantage, et celte 
affaire n'eut pas de suite. 

La troisiemme foy, ce fut par intrigue de coure. 
Ont prétexta l'affaire despagne contre le régent -, ou 
il V eu tans de personne de compromis, pour faire 
avoire la couronne au Roy despagne ; mais la suitte 
et les recherches que Ion fit prouva que M. le maré- 

1. Au commencement de 1716 : voy. le tome XXIX des 
Mémoires de Saint-Simon. 

2. C'est-à-dire la conspiration de Cellamare. 



170 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

chale de Richelieu n'étoit entré pour rien dans cette 
affaire, mais bien pour des liaison intime avec 
M'^Ma duchesse de Modene ', quequande ont auroit 
fait sortire M. de Richelieu". Ont a crue aussy que la 
première foy qu'il fut a la Bastille, setoit pour 
déconserté des abidute de société que Ion craignoit 
quil se forma avec M™® la duchesse de Bourgongne 
qui regardois alors le jeune duc de Richelieu comme 
un enfans sans conseqLiance, mais que les courti- 
sans, toujour mechans jaloux et inquiette, voioient 
autrement ^. 

M. le Maréchal de Richelieu a été marié trois foy, 
et sous trois règne diferent. La première foy fut 
avec M"^ de Nouaille, sous Louis 14 régnant^ ; la 
seconde fov, ce fut avec M"* de Guise de la maison 



1. M"* de Valois, fille du Régent. 

2. Phrase incomplète : il faut penser que Richelieu a omis : 
« qui ne consentit à épouser le prince de Modène, que quand, 
etc. », ou une phrase analogue. 

3. Selon Carra [Mémoires /listoriques et authentiques sur la 
Bastille, t. II, p. 145), le premier emprisonnement du maréchal 
fut pour avoir été surpris par CavoAe dans le lit de la duchesse 
de Bourgogne et dénoncé à M'"* de Maintenon ; le 2*, en 1716, 
pour avoir divulgué une orgie de M™' de Gacé et été blessé 
par le mari, et pour le soustraire au Parlement ; — l'arrêt du 
21 août 1716, ordonna un plus ample informé de trois mois et 
cependant la liberté ; — le 3* en 1719 pour M"* de Valois. 
— Sur ce troisième embastillement, que Richelieu croyait 
devoir lui être fatal, voy. les Correspondants de la marquise de 
Balleroy, t. II, p. 43 et 45. Le 25 août 1786, âgé de 90 ans 
cinq mois et 12 jours, le maréchal revint voir la Bastille et 
monta sur les tours. 

4. .Teudi 12 février 1711, à Saint-Sulpice (Jal, Dictionnaire 
critique, p. 1063). 



1757 KOTE AUTOGRAPHE DU MARÉCHA.L 171 

de Lorreine, sous le règne de Louis 15 * ; la troi- 
siemme foy, sous le règne de Louis 16, avec M"^ de 
Lavaulx, fille de ealité de Lorreine. et qui avoil été 
chanoinesse dans un des 4 chapitre de cette pro- 
vince '^. M. de Richelieu cest marie avec dernière a 

1 . 14 a^TÎl 1734, dans la chapelle du château de Montjeu, 
(Jal, ibid.). 

2. Le mariage avec Jeanne-Catherine-Josèphe de Lavaulx 
n'a pas été retrouvé par M. Jal. C'était, selon les contemporains, 
une femme jeune et jolie, d'excellente famille de Lorraine, 
parente des Choiseul et chanoinesse de Remiremont, veuve à 
trente-cinq ans d'un Irlandais (Michel Rothe, irlandais d'origine, 
lieutenant général, et Catherine Middleton, sa première femme, 
avaient été naturalisés en 1736) mort au service de la Compagnie 
des Indes, en lui laissant environ dix mille livres de rente et 
cinq enfants. Il y avait quatre ans que le maréchal la poursui- 
vait, et le bruit avait même couru d'une grossesse avancée, 
malgré les quatre-vingt-quatre ans du galant. Les articles du 
mariage furent signés le mercredi des cendres, contre tout 
usage. M. de Richelieu reconnaissait 150.000 fr. de dot, faisait 
25.000 fr. de rente et transmettait sa pension de maréchal de 
12.000 fr. Le mariage eut lieu à la fin de février 1780. Selon 
M"* du Deffand, il fut approuvé de tous comme devant lui 
rendre la tranquillité et le bonheur. Quelque temps après, 
M™» du Deffand soupa chez M. Necker avec M et M°»* de 
Richelieu ; elle dépeint celle-ci « ni belle, ni laide ; ni jeune, 
ni vieille ; ni sotte, ni spirituelle : on ne peut être plus dans 
l'ordre le plus commun. » — La Reine demanda un jour au 
maréchal si sa femme était grosse: il répondit qu il ne le pensait 
pas, « à moins, ajouta-t-il, qu'elle ne le soit d'hier ou de ce 
matin. » Vers la même époque il donna un bal costumé pour le 
mariage du duc de Chinon avec M"* de Rochechouart, et toute 
l'assemblée, aussi brillante que l'hôtel était splendide, admira 
encore une fois la jeunesse, l'entrain et l'esprit de cet étonnant 
nonagénaire. Cependant il était difficile de retrouver sur ce 
visage qu'une contemporaine peu respectueuse traite de vraie 
pommecuite, lestraits charmants de l'ami de la duchesse de Bour- 



172 MÉMOIRES DE RICHELIEU 1757 

lage dé 84 ans moin deux moy ^ Lanné danssuitte 
estant devenue grosse, elle a eu le malheur, a leur 
»rand regret, de faire une fauches''^ de trois mov. 

Tout le monde a voulu que ce soie M. de 
Richelieu qui avoit produit M"^ du Barris à Louis 15. 
Cependans cela est des plus fau^. Il étoit à son gou- 
vernement de Bordeau quand il apris cette liaison 

gogne. Le maréchal mourut en son hôtel de la rue Neuve Saint- 
Augustin, le 8 août 1788, âgé de quatre-vingt-onze ans et demi ; 
il fut enterré à la Sorbonne. En 1791, sa veuve obtint une pen- 
sion de dix milles livres. Enfin en 1794, on la voit faire viser 
son certificat de civisme, en même temps que Sanson, exécu- 
teur des jugements criminels du département de Paris, fonc- 
tionnaire public [Journal de Paris, 17 janvier 1794). 

1. En même temps, le maréchal de Mailly d'Haucourt, âgé 
de près de quatre-vingts ans, épousait M"'' de Narbonne qui 
n'en avait que seize. 

2. 11 a voulu écrire sans doute : une fau[sse coujche* 

3. L'auteur de la Vie prhée de Louis XV (Moufle d'AngerviWe), 
qui invoque en plusieurs endroits l'autorité de Madame Adélaïde, 
attribue au duc de Richelieu la liaison avec M'"'= Dubarry. « Le 
maréchal de Richelieu, sous prétexte de le distraire de sa 
douleur (pertes successives du Dauphin, de la Dauphine et de 
la Reine), étoit venu le ramener au péché. » L'abbé Proyart 
affirmait également tenir cette assertion de la bouche de 
Mesdames, et, d'après M""* du Deffand, ce fut le maréchal qui, 
étant d'année, fit toute la présentation ; M. de la Vauguyon 
osa se charger d'agir sur Madame Adélaïde et sur ses sœurs : 
« M. de Richelieu joue dans tout cela un rôle misérable. » Le 
19 octobre 1768 la Roi soupa pour la première fois chez la favo- 
rite et Richelieu fut des invités. Mais dans une lettre que le duc 
de Choiseul a publiée en 1829 [Revue de Paris, t. IV, p. 57-58), 
voici ce que dit Louis XV lui-même au duc de Choiseul : « Vous 
connoissez M""* du Barry. Ce n'est sûrement point M. de 
Richelieu qui me la fait connoître, quoiqu'il la connût ; et il 
n'ose pas la voir, et la seule fois quil Va vue un moment, cest 
par mon ordre exprès. » 



I 



1757 NOTE AUTOGRAPHE DU MARECHAL 173 

avec le Roy et . qu'il l'étonna beaucoup. A son 
retoure de son gouvernement, il ala à Versaille, ou 
il en apris toutes les particuliarité. Le Roy fut long- 
temps sans lui en parlere, et lui profita de se silence 
pour ne pas être obligé d'allere chez laditte dame. 
Cependans, quelque joure le Roy lui demanda s'il 
aimoit le caffait aux lais damande. M. de Richelieu 
lui réponditquil neleconnoissoit pas de cettemaniere ; 
alors le Roy lui dit quil voulois lui en faire goutté le 
lendemain pour son déjeuné, et quil avoit qu'a 
venire chez lui sur les neuf heure du matin et qu'il 
le meneroit chez une belle damme quil le savoit 
faire. M. de Richelieu ce doutta qui pouvoit être 
cette belle dame et il suivi les ordre du Roy ^ Quoi- 
que tout les courtisans vouloit faire croire quil etoit 
très bien dans cette coure, et confondans alors son 
cousin daiguillon, M. de Richelieu a toujour été très 
réservé vis a vis cette favorite, même a éloigné le 
moment de sa présentation. Il étoit trop attachez à la 
gloire du monarque pour ne pas crinde que cela 
pouvoit un peut la compromette. 

1. Cela s'accorde bien avec le passage de la lettre du Roi cité 
dans la note précédente. 



APPENDICES 



ï 



I 
LE DUC DE RICHELIEU ET L'ALCHIMIE 

[On a vu ci-dessus, p. 30-31, que le duc de Richelieu, 
pendant son ambassade à Vienne, avait été accusé de s'être 
mêlé de sorcellerie et de magie. Il s'en délendit, et cepen- 
dant le curieux document qu'on va lire montre qu'aupa- 
ravant, à Paris, il avait fréquenté les alchimistes, souffleurs, 
faiseurs d'or et autres escrocs, qui abusaient de la crédulité 
publique. — M. Delavaud * a bien voulu nous communiquer 
un petit volume in-18 qu'il possède et qui vient de la 
bibliothèque du couvent des Franciscains de Paris. Il est 
intitulé : Les secrets les plus cachés de la philosophie des 
anciens découverts et expliqués à la suite d'une histoire 
des plus curieuses, par M. Crosset delaHaumerie. A Paris, 
chez d'Houry fils, rue de la Harpe, mdccxxii. Cet ou- 
vrage contient d'abord l'histoire d'un certain philosophe 
ou plutôt alchimiste et le récit de certaines de ses opéra- 
tions accomplies à Paris à l'époque de la Régence du duc 
d'Orléans ; à la suite sont sept petits traités sur les 
« semences métalliques », sur « la manière d'extraire les 
essences séminales des trois règnes de la nature », sur « la 
médecine universelle », sur « la pierre philosophale », etc. 

1 . M. Delavaud a publié en 1894, dans le Bulletin de la Société 
de géographie de Boc/iefort, diverses lettres relatives à un capu- 
cin, qui, en 1705, prétendait avoir le secret de convertir le 
cuivre en argent et en or. 



176 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

Un des premiers possesseurs du volume a inscrit sur les 
feuilles de orarde une longue note sur le véritable auteur 
de l'ouvrage et surtout sur le philosophe dont l'histoire est 
racontée. Il y est question des relations de l'un et de l'autre 
avec le duc de Richelieu ; c'est ce qui nous engage à donner 
le texte intégral de cette note.] 

« L'auteur véritable de ce livre se nommoit M. de 
Colonne, originaire d'Italie. Il demeuroit au Palais- 
Royal, où il fut brûlé malheureusement, âgé de quatre- 
vingt-cinq ans ou plus, le feu ayant pris à son cabinet pen- 
dant la nuit^ Il étoit fort lié avec le duc de Richelieu et 
quelques autres seigneurs. Le philosophe dont il parle se 
faisoit nommer Diesbach^; ce n'étoit pas son nom, mais il 

1. Ce Colonna, Italien qui n'avait probablement aucun rap- 
port avec la grande famille du même nom, n'habitait plus au 
Palais-Royal lors de sa mort. Voici ce qu'on lit dans le Journal 
de Barbier, au mois de mars 1726 (édit. Charpentier, t. I, 
p. 418-419) : « Il est arrivé une grand malheur dans la nuit du 
mardi gras. M. Colonna, Italien, et l'abbé Laurent, deux gens 
de lettres, savants, âgés de près de quatre-vingts ans, logeoient 
et travailloient ensemble dans la rue Saint-Anastase, au Marais. 
Ils logeoient au second étage. Ils avoient coutume, comme bien 
d'autres, de lire dans leur lit avant de s'endormir. Us avoient 
par devers eux une longue expérience que cela se pouvoit 
faire sans malheur ; une bonne fois paye pour toutes. L'un des 
deux qui lisoit s'est apparemment endormi. Le feu a pris à la 
maison si extraordinairement que ni M. Colonna ni M. Laurent 
n'ont pas pu sortir chacun de leurs chambres par la fumée et 
le feu ; ils y ont été brûlés et consumés entièrement. On a 
trouvé le reste de leurs corps pas plus grand qu'un enfant qui 
naît. M™* Colonna, qui logeoit au premier, s'est sauvée en 
chemise avec sa servante. » 

2. Joseph-Marie Girard, dit Diesbach, fut enfermé à la Bas- 
tille comme imposteur le 25 avril 1715 et en sortit le 22 juillet, 
à la sollicitation de Boudin, médecin du Roi, qui s'occupait de 
chimie [Mémoires de Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XX, p. 232- 



APPENDICES 177 

en approchoit. Diesbach vînt à Paris et mangeoit chez la 
marquise de Perne', qui étoit folie des secrets de l'alchi- 
mie, et prétendoit savoir l'ouvrage universalissime, qui se 
fait parle moyen de l'esprit universel. Elle traiioit Diesbach 
de trompeur et d'ignorant, mais d'habile joueur de gobe- 
lets, et qui faisoit de ses mains ce qu'il vouloit, et me dit 
une fois que ses végétations argentées et dorées n'étoient 
que des feuilles d'argent et d'or qu'il ajustoit, etc. Diesbach 
néanmoins la dupa comme les autres. M. de Colonne y fut 
pris aussi. Il réduisit une fois une livre d'or en mercure 
jaune et une livre d'argent aussi, et les mêla avec une livre 
de mercure commun préparé. Le tout mis dans un matras 
à léu de lampe devint plombé et livide ; puis, ayant aug- 
menté le feu, le tout changea de figure et donna pendant 
un an les plus belles couleurs du monde. Le P. de Mau- 
buisson ou Godefrov, de l'Oratoire, qui avoit fourni l'or et 
l'argent par le'moyen de son frère et qui conduisit l'ou- 
vrage dans sa chambre dans la rue Saint-Honoré, fut dupé 
à la fin. Diesbach substitua d'autre mercure et emporta 
celui du matras. Il avoit aussi une minière végétante, qui 
devoit lui produire du profit et qui ne se trouva que du 
plomb qui végétoit par des sels que le feu faisoit agir sur 
le métal. 

« Après bien de pareils tours, Diesbach s'en alla et fut 
arrêté à Lyon et dépouillé de tout l'or qu'il emportoit et 
qui étoit transparent et exubéré ~, en sorte qu'à la Monnoie 
il fallut le dégrader. Il écrivit à M. Boudin, médecin à 

233, et qui voulait travailler avec lui. Il était arrivé à Paris 
vers la fin de l'année précédente. On trouvera dans les Archives 
de la Bastille, t. XIII, p. 183-187, et dans le dossier Bastille 
10620 à la Bibliothèque de l'Arsenal, divers documents sur son 
emprisonnement et sur les opérations auxquelles il se livrait. 

1. On ne peut lire ici que Perne ou Perné ; mais nous ne 
savons quelle était cette dame. 

2. Terme de chimie qui signifie condensé au point d'être 
devenu cristallin. 

12 



178 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

Versailles, pour se tirer de là, et lui faisoit les plus belles 
promesses du monde ; mais, comme il l'avoit aussi dupé, 
il déclara qui il étoit, de sorte qu il fut longtemps prison- 
nier*. Ou lui trouva quantité de fioles avec des titres ma- 
gnifiques, qui contenoient des liqueurs pour achever des 
ouvrages bien principiés et qui auroient été manques, etc., 
d'autres pour rajeunir, etc., et une lettre du roi des roses- 
croix à un abbé pour l'agréger à la société des roses-croix. 
C'éloit le P. Godefroy. Tout cela fut saisi, et enfin, par amis 
et par la protection de Monsieur le Duc, il sortit de prison 
et eut des billets de banque pour le montant de son or. Il 
revint à Paris, où un nommé M. Le Riche ^ et un autre, qui 
étoient aux gages de Monsieur le Duc, prirent Diesbach 
chez eux. Il voyoit Monsieur le Duc et lui promcttoit les 
plus belles choses du monde. Il y eut plusieurs procédés 
commencés ; mais tous finissoient par des vaisseaux cassés, 
parce que sur la fin Diesbach s'absentoit et laissoit la con- 
duite du feu à quelqu'un, et il en étoit quitte pour pester et 
jurer contre l'imprudence du domestique, qui avoit fait le 
feu trop fort. Le Duc lui offrit plusieurs fois de l'argent ; 
mais je lui fis toujours conseiller de n'en point prendre par 
son confident et sa dupe le P. Godefroy, de peur de la 
corde, s'il venolt à tromper ce prince, ou plutôt ce duc. II 
crut l'avis. Une fois, le Duc étant venu à Paris avec le Roi, il 
vint trouver Diesbach à un rendez-vous, qui lui fit voir en 
deux heures plusieurs belles curiosités. Il avoit entre autres 
apprêté de l'or dans un plat sur un réchaud, et, dès que la 
chaleur commença à agir, il s'éleva une liqueur dorée en 
jet, qui retomboil dans le plat par une circulation qui 
ravissoit Monsieur le Duc et qui dura tant que le feu brûla 
dans le réchaud. 



1. Nous n'avons pas trouvé de renseignements sur ce second 
emprisonnement de Diesbach. 

2. Serait-ce M. Le Riche de la Popelinière, dont la femme 
eut une aventure si connue avec le duc de Richelieu ? 



APPENDICES 179 

« M. de Colonne revit Diesbach et entreprit un [travail] 
particulier sur l'huile de vitriol que Diesbach avoit donnée 
avant son premier départ de Paris à un bourgeois de cette 
ville nommé Dumas. Ce bourgeois le dirigeoit ; Diesbach y 
venoit quelquefois, et l'opération se taisoit chez le M. duc 
de Richelieu, qui fut obligé d'aller à Forges, et le tout se 
continua chez M. de Colonne, et se termina à rien. 

Le sieur Crosset', ayant eu communication de ce que 
M. de Colonne avoit mis par écrit des expériences que 
Diesbach avoit faites chez lui et de quelques dissertations 
sur le grand œuvre, en tira copie, et, quelques années après, 
chercha à tirer quelques pièces d'argent de cette copie. Il 
l'offrit à Pépingué, libraire 2, qui la montra à M. Aignan, 
médecin 3, lequel avoit lui-même vu une bonne partie de 
semblables expériences que Diesbach avoit faites chez lui. 
Je vis ce manuscrit, que M. Aignan me montra, et Pépingué 
ne s'étant pu accommoder avec le sieur de la Haumerie, 
celui-ci le fit imprimer chez d'Houry ^. 

« Un nommé Alexandre avoit suivi Diesbach de Lyon à 
Paris et ne le quittoit point, dans l'espérance d'apprendre 
quelque chose de lui ; mais Diesbach ne lui apprit rien. Il 
se dégoûta de lui et l'évitoit tant qu'il pouvoit, si bien 
qu'Alexandre en perdit l'esprit et mourut fol. 

« Un bourgeois de Paris, nommé Dumas, s'attacha de 
même à lui et l'accompagna à Rouen et ailleurs, et fut 
même jusqu'en Suisse, pays de Diesbach, et n'en revint pas 
plus riche. 

1. M. Crosset de la Haumerie est l'auteur du livre sur lequel 
est inscrite la présente note. 

2. Edme Pépingué avait sa boutique dans la grand'salle du 
Palais, du côté de la cour des aides. 

3. Il ne faut pas confondre ce médecin avec l'abbé Aignan, 
médecin empirique, qui mourut en 1709 [Mémoires de Saint- 
Simon, éd. Boislisle, t. XXVII, p. 292 et 387). 

4. Laurent d'Houry, dont la boutique était rue de la Harpe 
en face la rue Saint-Séverin, à l'enseigne du Saint-Esprit. 



180 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

« Ce Diesbach avoit un fondant et précipitant pour les 
mines, qui étoit admirable. Un jour, il fit mettre sur le feu 
un grand pot plein d'une matière de mine qu'on vouloit 
éprouver. Ce fut chez M. Aignan, médecin, que cela se passa. 
Il y fit mêler un petit paquet de sou précipitant, et, pen- 
dant que la matière étoit sur le feu, il se promenoit dans 
la salle avec ceux qui lui avoient apporté le minerai. Après 
une heure ou deux, ayant lait découvrir le pot, il dit : 
« L'opération n'est pas encore finie. » Un peu après, ayant 
fait encore découvrir le pot, il dit : « C'est fait ; vous allez 
voir ce que cette matière contient de parfait. » On trouva 
toute la matière en poussière légère et qui s'envoloit au 
moindre vent comme la poudre de noir à noircir, et au 
fond on trouva un petit noyau qu'il prit, et d'un petit coup 
de marteau le sépara en deux portions, dont l'une étoit 
argent et l'autre or ; ce qui est admirable. 

« Enfin Diesbach, ayant amassé de ses dupes bonne 
somme d'or et d'argent, devoit encore recevoir d'un sei- 
gneur de la cour cent mille écus pour lui apprendre à faire 
le grand œuvre. Il en avoit même déjà touché vingt-cinq 
mille livres; mais un ami fit ouvrir les yeux à ce seigneur, 
qui ne voulut plus fournir le reste, et Diesbach, voyant qu'il 
ne faisoit plus bon pour lui à Paris, décampa et s'en 
retourna en Suisse avec Dumas, qui revint aussi gueux 
qu'il étoit parti, et depuis je n'ai point entendu parler du 
sieur Diesbach. 

« Il est certain qu'il avoit de la poudre de projection et 
qu'il savoit quantité d'opérations très curieuses : la réduc- 
tion d'or en mercure jaune, celle d'argent en mercure blanc ; 
ses végétations, qui sont des plus surprenantes. Mais, avec 
tout cela, personne de tous ceux à qui il a eu affaire n'a 
tiré aucune connoissance utile ni aucune opération avan- 
tageuse ; au contraire tous ont été dupes, et il s'est en tout 
conduit comme un vrai filou et un fripon. S'il est de la 
Société des philosophes d'Allemagne, ces Messieurs devroient 
bien empêcher de pareils aventuriers de rendre leur corps 
méprisable comme celui-ci a fait. » 



APPENDICES 181 

Ce qui suit a été ajouté postérieurement : 
« Ce misérable est revenu depuis à Paris, où il a trompé 
encore plusieurs personnes par les espérances frivoles de 
cabale, magie, etc., et enfin s'est trouvé réduit à loger 
dans un galetas ou chambre au quatrième ou cinquième 
étage. Sa femme n'avoit pas de souliers. Il y est devenu 
hydropique, et, au bout de quelques années, il y est mort 
au mois de novembre 1744 et enterré par charité à Saint- 
Sulpice. Il étoit âgé de soixante-dix ans ou environ. » 



II 
DEUX LErrRES DU DUC DE RICHELIEU 

Le duc de Richelieu 
au comte de Chatte, lieutenant de Roi en Dauphiné ^. 

A Paris, ce 24 octobre 1740. 
« V^ous êtes devenu bien provincial, Monsieur, de pou- 
voir penser que nous ayons la guerre. Chat échaudé craint 
Teau froide, comme on dit, et soyez persuadé, quoi qu'on 
dise, que nous ne l'aurons point. Je ne suis pas surpris que 
vous entendiez parler misère. Il y en a assurément en ce 
pays-ci ; cependant cela n'est pas au point qu'on le dit, et 
je voudrois de bon cœur que les provinces fussent 
aussi bien. Mais celles que je connois du dedans du royaume 
sont assurément dans un fâcheux état. Vous ne vous en 
ressentez pas, non plus qu'en Languedoc, et je ne suis pas 

1. Arch. nat., K 143, n° 7', autographe non signé. — 
Cette lettre ne porte pas de nom de destinataire, mais elle est 
certainement adressée à la même personne que la suivante. 
Or au verso du second feuillet de celle-ci on lit la mention sui- 
vante : « M. le comte de Chatte, au Péage. » François-Ferdi- 



182 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

surpris que vous vous trouviez bien chez vous. Je compte 
passer dans votre pays les premiers jours de décembre ^. 
Je serai assurément bien aise de pouvoir vous faire ma cour 
dans vos états, sinon de me rendre partout où vous vou- 
drez. Si vous voulez que je vous rende compte du jour 
précis, je vous le manderai dès que je le saurai. Ma santé, 
dont vous voulez que je vous mande des nouvelles, n'est pas 
meilleure que vous l'avez vue. Pour la vôtre, Monsieur, 
[elle] est hors de soupçon. Conservez la bien de même et 
soyez bien persuadé de tout l'intérêt que j'y prends. » 

Le duc de Richelieu au comte de Chatte ^. 

A Paris, ce 10 novembre 1740. 
Dans mes conditions pacifiques, Monsieur, je n'avois pas 
compris la mort de l'Empereur ^, et cet événement change 
évidemment ma façon de penser. Il me paroît même 
impossible d'imaginer que cela se termine sans armée en 
campagne. Il y a des gens ici cependant qui assurent que, 
au contraire, cela doit tout pacifier. Je crois qu'il faut les 
mettre au rang de ceux qui parlent sans savoir ce qu'ils 
disent ; du moins, c'est fort mon sentiment. La flotte 
angloise est partie avec huit mille hommes de débarquement, 
et il me semble que tout s'apprête à de grands troubles 

nand de Clermont-Chatte (1701-1751), titré comte de Chatte 
(Isère, canton de Saint-Marcellin), était lieutenant de Roi en 
Dauphiné. Le Péage ou Péage-de-Roussillon est une localité du 
département de l'Isère, proche du Rhône, canton de Pioussiilon. 

1. Pour aller tenir les états de Languedoc. 

2. Arch. nat., R 143, n" 7^, autographe non signé. Celte 
lettre a déjà été donnée en partie, ci-dessus, p. 44, note 2, 
d'après une copie défectueuse, où le nom du destinataire avait 
été mal lu par M. de Boislisle. Nous croyons intéressant de la 
reproduire ici intégralement pour la rapprocher de la précé- 
dente. 

3. Charles VI était mort le 20 octobre. 



APPENDICES 183 

dans toutes les arties du monde. Le ministre de l'électeur 
de Bavière a débuté à Vienne à demander satisfaction sur 
l'exécution du testament et des dispositions de Ferdinand ', 
par lesquelles la majeure partie de la succession de l'Em- 
pereur appartient à la maison de Bavière. Vous voyez que, 
par ce que nous savons, sans parler de ce que nous ne 
savons pas, on ne sauroit guère penser que cette succes- 
sion se partage sans procès. Chaque jour on en apprendra 
des nouvelles, et je compte peut-être vous en dire devers 
le 4 ou le 5 de décembre, que je serai à Lyon. Je ne man- 
querai assurément pas de voir le cardinal d'Auvergne en 
passant à Vienne '^, vous pouvez l'en assurer. Je ne suis 
point surpris de tout ce que vous m'en dites ; mais vous 
pouvez être fort tranquille sur ma discrétion, et sur mon 
empressement à vous prouver en toutes occasions mon 
sincère attachement. » 



III 
LE DUC DE RICHELIEU A GÊNES 

[M. de Richelieu a mentionné en quelques lignes dans 
ses Mémoires (ci-dessus, p. 117-119) son commandement 
à Gènes en 1747-1748, après la mort du duc de Boufïlers. 
Nous croyons intéressant de donner ici comme complément 
de son récit, d'abord un mémoire du secrétaire de M. de 
Boufïlers sur l'état de la République à cette époque, et 
ensuite trois des lettres que le secrétaire d'Etat de la 
Guerre, le comte d'Argenson, lui écrivit pendant le temps 
de ce commandement. Ces documents sont extraits du 

1, L'empereur Ferdinand III, mort en 1657. 

2. Henri-Oswald de la Tour d'Auvergne (1671-1747), arche- 
vêque de Vienne en Dauphiné en 1722, cardinal en 1737. 



184 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

registre KK 1369 des Archives nationales, qui provient 
des archives du maréchal.] 



Mémoire de M. de Forceville, 

ancien secrétaire du duc de Boufflers, 

sur la situation de la république de Gênes à la fin de ilkl . 

« Sans vouloir donner d'inquiétude sur la situation 
actuelle de la ville de Gênes, on ne peut cependant se dis- 
penser de la représenter dans l'état le plus critique où elle 
se soit encore trouvée depuis l'époque de la révolution. 
Épuisée d'hommes, d'argent et peut-être même de volonté, 
elle a, pour se servir d'une expression fort commune, jeté 
tout son feu, et l'on ne doit plus attendre les mêmes efforts 
ni la même activité de la part de ses habitants pour leur 
défense, si, par des circonstances, qu'on n'ose prévoir, 
l'ennemi tente cet hiver une nouvelle entreprise sur Gênes. 

« Dès le moment même de la retraite des ennemis, le 
gouvernement a agi comme s'il n'en devoit plus rien appré- 
hender. Cette sécurité a passé dans l'esprit du peuple, et 
est tellement en général établie dans tous les esprits qu'après 
la malheureuse affaire d'Exilles, on n'en a pas paru plus 
empressé pour la continuation et l'augmentation des 
ouvrages et le rétablissement des troupes. 

« Les bruits de paix de la part de l'Espagne, et les 
espérances qu'avoit la République d'y être comprise, n'ont 
pas peu contribué à lui faire différer des précautions, qui, 
dans le cas d'un accommodement, devenoient inutiles et lui 
étoient fort onéreuses. 

« Mais, quand bien même la République, détrompée 
actuellement, recommencerolt sérieusement à mettre en 
usage ses précédents moyens de ressource et d'activité, 
réparera-t-elle jamais une inaction de deux mois, pendant 
lesquels elle auroit pu du moins faire mettre dans un plus 
grand état de défense des ouvrages faits sous le feu des 



APPENDICES 185 

ennemis et qu'il n'avoit pas été possible de faire dans les 
premiers moments avec toute l'exactitude de l'art. 

« C'est celle prétendue défectuosité dans les ouvrages 
de Saint-Pierre d'Arène et d'Albaro, à laquelle M. le duc 
de Boufflers se proposoil bien de remédier, lorsque les 
ennemis lui en donneroient le temps, qui a donné des 
armes à M. Siker, maréchal de camp et ingénieur en chef 
de la République, pour persister à établir l'inutilité de faire 
perfectionner ces retranchements et d'en corriger les dé- 
fauts. Revenant toujours à sa première idée, que M. le duc de 
Boufflers avoit tant de fois combattue dans les conseils de 
guerre, il a continué à vouloir réunir dans deux seuls points 
de défense celle des faubourgs de Saint-Pierre d'Arène et 
d'Albaro, au moyen d'un fort à Sainte-Thècle pour Albaro 
et du poste de Belvédère bien retranché pour Saint-Pierre 
d'Arène. La facilité qu'il a trouvée à faire approuver ce 
projet lui a donné de nouveaux moyens d'entrer dans les 
vues de la République, qui ne se soucioit pas de faire de 
nouvelles dépenses. On a été six semaines à délibérer sur 
la construction de ces forts, et, après bien des longueurs, des 
devis et des marchés, à peine y en avoit-il un de commencé 
le 30 du mois dernier. Ou peut juger par là du temps que 
demandera 1 exécution. Elle sera nécessairement suscep- 
tible des mêmes longueurs, et la saison des pluies arrivera 
sans qu'il y ait rien de fait. Alors, forcé comme on le sera 
de se détacher des forts en maçonnerie, on ne pourra que 
difficilement reprendre les retranchements en terre, qui se 
dégradent de jour en jour et dont il ne restera que les 
vestiges. 

« N'étoit-il pas plus naturel de suivre les errements de 
feu M. le duc de Boufflers ? Son objet en général étoit de 
fortifier de plus en plus les retranchements commencés, 
indépendamment des autres qu'il comptoit faire sur les 
hauteurs dont on est redevenu maîtres par la retraite des 
ennemis. Mais sa plus grande idée pour tous ces retranche- 
ments étoit, s'il en avoit le temps, d'en faire palissader la 



186 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

plus grande partie au moyen de bois de sapin, qui sont en 
assez grande quantité sur des sommités voisines de la ville 
et qu'il est essentiel de (aire abattre pour en découvrir les 
approches. M. le duc de Boufflers coniptoit profiter aussi 
des premiers momenis de tranquillité pour faire épaissir des 
parties entières de remparts, où l'on est vu jusqu'aux pieds, 
et faire palissader ce qui ne l'est pas encore des chemins 
couverts. 

« Mais en même temps il ne bornoit pas ses vues à for- 
tifier seulement la ville de Gênes ; il avoit trop senti l'im- 
portance dont il étoit que tous les petits bâtiments qui l'ont 
ravitaillé pendant le blocus ou qui ont apporté des troupes, 
eussent des retraites sûres dans la rivière du Levant contre 
le mauvais temps et les vaisseaux anglois, pour négliger 
de mettre en état de défense les villes et ports de Portofino 
et de la Spezzia. 

« En effet si les ennemis reviennent en force dans le 
territoire de Gênes, il est vraisemblable que leur première 
opération sera d'envoyer un corps de troupes dans la 
rivière du Levant pour s'emparer de ces deux villes, et la 
résistance n'en sera pas longue si on ne pense sérieusement 
à les pourvoir de tout ce qui est nécessaire pour une dé- 
fense . Les Autrichiens une fois maître de Portofino et de 
la Spezzia, il en résulte les plus grands inconvénients pour 
la ville de Gênes. Outre la perte de la rivière du Levant, 
dont elle ne laisse pas de tirer des subsistances, elle perd 
une communication assurée avec Livourne, d'où elle en 
tire une grande quantité par le moyen de ces petits bâti, 
menls, qui, n'étant pas assez forts pour soutenir la mer, 
viennent terre à terre, et qu'il sera impossible de faire 
arriver lorsque les ennemis seront maîtres de ces deux 
ports. 

« Les galères mêmes de la République, qui sans contre- 
dit sont les meilleures de la Méditerranée, deviendront 
inutiles. Il ne leur sera pas possible de risquer le trajet de 
Gênes à Livourne, lorsqu'elles n'auront aucune retraite le 



APPENDICES 187 

long de la côte. Elles pourront tout au plus aller en Corse. 
Mais, outre que les secours que Ton tire en subsistances ne 
sont pas bien considérables, ce ne sera pas sans des dan- 
gers infinis, puisqu'elles seront obligées d'y aller directement 
de Gênes et de se commettre au milieu de la flotte angloise, 
dont toute l'attention sera réunie sur ce port. Il deviendra 
par conséquent très difficile, pour ne pas dire impossible, 
aux convois venant de France ou de Corse d'entrer dans le 
port de Gênes, lorsqu'il faudra qu'ils y entrent directement. 
Ces inconvénients seront nécessairement suivis des suites les 
plus fâcheuses ; car, dès le moment que la ville de Gênes 
ne peut plus être ravitaillée par mer, ses ressources inté- 
rieures sont trop modiques pour pouvoir fc inirà la sub- 
sistance de ses habitants pendant un hiver tout entier. C'est 
un fait qu'il n'y a peut-être pas pour six semaines de vivres 
en farines dans les magasins des magistrats de l'Abondance, 
qui seuls font vivre le peuple. 

« On croit avoir suffisamment démontré la nécessité de 
prendre les mesures les plus sérieuses pour la conservation 
des ports de la Spezzia et de Portofino, puisque celle de 
Gênes en dépend. On ne parle pas de la subsistance en 
viande, qui, quand bien même la rivière du Levant seroit 
libre cet hiver, ne seroit pas abondante ; mais la frugalité 
ordinaire des Génois y supplée : le peuple n'en mange 
presque jamais et ne vit que de pâtes. 

« Mais ce qui contribuera toujours, si Gênes est resserré, 
à y accélérer la disette, est la quantité de gens de la cam- 
pagne, qui quitteront leurs habitations pour s'y réfugier. 
C'est une précaution que devroit avoir le gouvernement 
dans un cas semblable, de n'y laisser entrer que des hommes 
en état de porteries armes et d'obliger les femmes, enfants 
et vieillards à rester chez eux. Il doit se souvenir combien, 
dans le dernier blocus, cette quantité de gens de la cam- 
pagne, qu'il a été obligé de nourrir, a été à charge et a 
accéléré la consommation des subsistances, qui commen- 
çoient même à être en très petite quantité au moment de 
la retraite des ennemis. 



188 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

« Quoique les précautions qui ont été prises pour avoir 
de la poudre, des mortiers et des bombes ne laissent rien 
à désirer, on ne sauroit cependant trop inviter le gouver- 
nement à presser l'arrivée de ce qu'on attend de Barcelone. 
Il seroit même prudent de préparer dès à présent, en cas 
de prise de cette artillerie ou de quelque autre accident qui 
en retarderoit ou empêcheroit l'envoi, des moyens subsé- 
quents de remplacement. Le royaume de Naples seroit une 
ressource, si le ministère de cette cour vouloit céder en 
payant une certaine quantité de bombes ; mais il paroît en 
général que l'on n'y doit pas compter. Il ne reste donc que 
les arsenaux de Provence, d'où, dans la dernière extrémité, 
on pourroit tirer quelque secours. Les risques du trajet 
seroient même moins considérables que de partout ailleurs 
en y envoyant des « pinques » génois, espèces de bâtiments 
assez gros avec des voiles latines, que tous les marins du 
pays assurent, dans un temps frais et avec des vents comme 
ceux qu'il fait l'hiver, ne pas craindre un vaisseau de guerre, 
parce qu'ils vont infiniment plus vite. 

« On pourroit se servir avec utilité de ces mêmes bâti- 
ments pour transporter des troupes. Ontrouveroit aisément 
à Gênes des marins qui feroient ces transports à leurs 
risques pendant l'hiver, à tant par homme rendu dans le 
port de Gênes. La dépense en seroit moins considérable 
que celle des felouques, qui ne peuvent être d'aucune uti- 
lité, ne pouvant pas tenir la mer en hiver. Et, en conti- 
nuant à se servir des bâtiments appelés « caprayés », qui 
reçoivent à Calvi les troupes que les tartanes y apportent 
des ports de France, on auroit toujours deux moyens de 
faire passer du monde à Gênes, en supposant qu'on veuille 
grossir le corps qui y est avec eéléi'ité et avec sûreté. 

« Après avoir exposé la situation de la ville de Gênes 
quant à ses dispositions extérieures et ses ressources de 
défense, on hasarde quelques réflexions sur la disposition 
intérieure des esprits dans les grands et dans le peuple. 

« Le gouvernement est actuellement fatigué de la guerre 



VPPENDICES 189 

et très disposé à sacrifier quelque considération pour avoir 
la paix, s'il pouvoit trouver des prétextes de la faire hono- 
rablement et sans manquer aux engagements qu'il a con- 
tractés avec le Roi. 

« La plus grande partie des nobles, étant feudataires de 
l'Empire, ont un intérêt particulier qui leur fait désirer 
intérieurement un accommodement qui les fasse rentrer 
dans la jouissance des biens qu'ils ont dans le pays de la 
domination de la reine d'Hongrie et qu'elle a confisqués. 
C'est par cette raison qu'on ne doit pas être sans inquiétude 
sur l'élection qui doit se faire dans quelques mois d'un 
nouveau doge. Il est essentiel que la faction autrichienne 
ne fasse pas tomber le choix sur un sujet attaché à la mai- 
son d'Autriche. 

« Quoique le pouvoir du doge à Gênes soit bien limité, 
il a cependant toujours la principale influence dans les 
délibérations, et il seroit à souhaiter pour le bien des affaires 
que ce fût ou M. Jean-Baptiste Grimaldi ou M. Augustin 
Grimaldi ; car il ne faut pas penser à la continuation de 
M. Brignole ; jamais le gouvernement ne se prêtera à faire 
cette exception à la règle ordinaire. 

« Le peuple ne désire pas la paix avec moins d'ardeur 
que les grands, mais par des motifs différents. Il ne voit 
pas sans une espèce de mécontentement que le gouverne- 
ment ait été si pressé d'éteindre le peu d'autorité qu'il 
avoit, et que, la révolution ayant été son ouvrage, on ne 
lui ait pas donné le temps de le consommer. D'où il résulte 
que, si la République se retrouve dans les moments de crise 
où elle a été, il n'aura pas, par une antipathie naturelle 
pour la noblesse, le même égard pour les ordres qui éma- 
neront du gouvernement que pour ceux de ses chefs, lors- 
qu'il avoit des conseils composés de gens de son état. 
C'étoit alors sa propre cause qu'il se faisoit gloire de 
défendre, et il étoit flatté d'obéir à ses semblables. Il est 
bien à craindre que cela ne produise un schisme, dont les 
suites ne peuvent être que terribles. 



190 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

« Les nobles en vénérai ont été trop tôt alarmés des 
conséquences que pouvoit avoir l'autorité qu'exerçoit le 
peuple dans ses conseils. Ils dévoient se contenter d'avoir 
su y introduire des gens alfidés et même des nobles, et ils 
ne dévoient pas penser à les abolir [avant j que la Répu- 
blique ne fût rétablie dans tous ses droits par une paix 
solide. Ils se seroient ménagé dans un cas de malheur la 
ressource de rejeter sur le peuple, avec d'autant plus de 
raison qu'il en a été réellement l'auteur, une guerre dont 
ils se chargent personnellement vis à vis de la reine d'Hon- 
grie. 

« Mais, quand bien même les craintes de la noblesse 
sur l'autorité que le peuple vouloit usurper auroient été 
fondées, le gouvernement devoit avoir assez de confiance 
en la justice du Roi pour croire que S. M. n'auroit jamais 
retiré ses troupes de Gènes sans avoir fait auparavant rentrer 
le peuple dans l'obéissance qu'il doit à ses légitimes sou- 
verains. 



Lettres du comte (TArgenson^ 
secrétaire d'Etat de la guerre, au duc de Richelieu. 

A Versailles, le 12 décembre 1747. 
« J'ai différé, Monsieur, de vous renvoyer votre cour- 
rier, parce que je voulois attendre à vous mander, si je le 
pouvois, quelque chose du succès des démarches que 
M. de Puyzieulx a faites auprès de M. le duc d'Huescar 
pour établir entre vous et M. de la Humada la subordina- 
tion qui est due à la supériorité de votre grade et à la 
quantité de troupes françoises rassemblées à Gênes par 
proportion à celle des Ëlspagnols. Cet article qui m'a 
paru le plus important de vos lettres a été aussi celui qui a 
été traité avec le plus de force; mais, comme, suivant les 
apparences, M. le duc de Huescar ne donnera point de 
réponse décisive à ce sujet qu'il n'y soit autorisé par des 



APPENDICES 191 

ordres de sa cour, tout ce que je puis vous mander, pour 
ne point retarder davantage le départ de votre couriier, 
c'est que le Roi n'entendra sur cet article à aucune modifi- 
cation et qu'il ne cessera pas d'insister pour que votre auto- 
rité soit pleinement et entièrement reconnue, telle qu'elle 
le doit être pour le bien du service et l'intérêt de la cause 
commune. M. de la Humada, dont vous paroissez d'ailleurs 
avoir tout sujet d'être content, ne sauroit disconvenir de la 
vérité de ce principe, et, les circonstances dans lesquelles 
il se trouve ne lui permettant pas d'attendre pour chaque 
expédition les ordres de M. de la Mina, je ne comprends 
pas comment il peut imaginer avoir à en recevoir d'autres 
que de vous. Comme il est cependant important que vous 
continuiez à bien vivre avec lui jusqu'à ce qu'il ait la liberté 
de vous obéir sans restriction ni réserve, c'est à votre pru- 
dence à ménager les choses de façon qu'il ne se trouve pas 
dans le cas de se refuser à ce qu'il vous doit, en exigeant 
de lui dans ce moment rien de contraire à ses instructions. 

« A l'égard de la question qui regarde la défense et ia 
conservation de la côte du Levant, je n'ai encore vu ici 
aucun militaire qui pensât que c'en fût une, et 1 opinion 
contraire étoit réservée à M. de la Mina tout seul. Ce n'est 
pas que le Roi ne sente l'inconvénient de la dispersion de 
nos troupes dans les différents postes que vous aurez à 
garder. Ce sera aussi dans l'intelligence, la prudence et 
l'activité que vous mettrez à les soutenir que doit consister 
aujourd'hui le principal mérite de votre commandement. 

« Rien n'étoit plus nécessaire que le voyage que vous 
venez d'entreprendre sur toute cette côte, qui vous aura 
mis en état de connoître par vous-même un pays dont la 
défense dépend des différents postes qui peuvent être sou- 
tenus jusqu'à l'arrivée du secours, et de ceux qu'on doit 
céder à l'ennemi, pour n'y être point enlevé lorsqu'il vien- 
dra les attaquer en forces, et qu'on pourra ensuite reprendre 
sur lui. S. M. m'a ordonné de vous réitérer les assurances 
de la confiance avec laquelle elle s'en rapporte à vous sur 



102 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

tous ces articles, et qu'elle ne prétend ni vous rien prescrire, 
ni vous rendre garant des opérations militaires que vous 
jugerez à propos d'entreprendre et dont elle sent d'avance 
toute la difficulté. 

« L'animosité qui s'élève de la part des paysans de la 
Polsevera (?) contre nos troupes est un objet qui mérite la 
plus sérieuse attention. Je n'ai pas besoin de vous faire 
sentir combien il est important de redoubler de vigilance 
pour la discipline des troupes et de punir la plus petite 
faute en ce genre, en même temps que vous exigerez du 
gouvernement de Gênes des exemples de sévérité contre 
ceux de leurs sujets qui montreront un esprit de révolte et 
d'intelligence avec nos ennemis, la dissimulation dans ce 
genre étant le plus dangereux des partis... 

« Le Roi a appris avec plaisir que toutes les difficultés 
qui s'opposoient à l'exécution du cartel entre nos troupes 
et celles du général Nadasti sont enfin levées et que vous 
avez commencé à faire l'échange des prisonniers de part 
et d'autre. Il seroit fort à désirer que vous puissiez par- 
venir de même à l'échange des Génois et à leur faire 
rendre leurs otages. Le peu de zèle que témoignent 
quelques membres de la République pour terminer cette 
affaire doit les rendre suspects à ceux qui sont bien inten- 
tionnés, et c'est un point que vous ne sauriez trop vous 
appliquer à démêler » 

Versailles le 26 mars 1748. 

« Les ennemis ont voulu prendre à Voltri leur revanche 
de l'afïaire de Varaggio ; mais ils n'ont pas été plus heu- 
reux dans une occasion que dans l'autre, et le Roi a appris 
avec une grande satisfaction par M. de Chabrillan le nou- 
vel avantage que vous venez de remporter sur eux. Il faut 
espérer qu'après les précautions que vous avez prises et 
les soins infatigables que vous vous êtes donnés, ils ne 
réussiront pas mieux sur la côte du Levant, qui est, suivant 



APPENDICES 193 

les apparences, le point d'attaque auquel ils vont s'atta- 
cher. Il est heureux que les ennemis vous aient laissé le 
temps d'accommoder la Spezzia, Sarzane et le reste de la 
côte de Levant de façon que vous ayez sujet d'être content 
de l'état où vous avez mis ces postes, et il ne reste plus 
qu'à désirer que vous puissiez en confier la défense à un 
nombre de troupes capable de la soutenir. C'est à quoi 
pourra vous servir le parti sage que vous avez pris et que 
S. M. a approuvé, de retirer vos postes de la côte du Po- 
nant pour vous borner de ce côté-là à la garde de Saint- 
Pierre d'Arène 

A l'égard des difficultés que vous continuez d'éprouver 
de la part de M. de la Humada, je ne pourrois que vous 
répéter ici ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous mander à 
ce sujet. La douceur et la patience sont les seules ressources 
que vous puissiez employer avec un homme à qui vous ne 
pouvez faire entendre raison et sur qui on ne vous laisse 
pas toute l'autorité que vous devriez avoir. Cependant 
M. l'évêque de Rennes vous aura apparemment fait part 
des derniers ordres que la cour de Madrid a donnés à cet 
officier. Suivant ce que j'en ai appris, il me semble que, 
s'ils ne sont pas tels que nous le pouvions désirer, au moins 
sont-ils un peu plus conformes à ce que nous avons tant et 
si fortement sollicité. 

« On ne peut qu'approuver la façon dont vous vous y 
êtes pris pour vous rendre maître du château de Massa, 
et la lettre que vous avez écrite à cette occasion à la 
duchesse. Cependant il y a apparence que, si vous aviez 
reçu à temps la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous 
écrire,... vous vous seriez déterminé plutôt à vous conten- 
ter d'enlever l'artillerie de ce château qu'à garder le châ- 
teau même, qui par sa position ne paroît utile ni à empê- 
cher un débarquement ni à masquer le chemin de Sar- 
zane, et par conséquent ne doit pas être regardé comme 
fort important. N'est-il pas à craindre au contraire que les 
cinquante hommes que vous y avez laissés ne soient coupés, 

13 



194 MEMOIRES DE RICHELIEU 

et par une suite nécessaire perdus, ainsi que l'artillerie, 
dont vous pourriez peut-èire tirer plus de parti, si vous la 
faisiez enlever, au nom de M. le duc de Modène et avec 
les précautions nécessaires pour en assurer la restitution, et 
si vous la faisiez passer dans quelque endroit de la côte ou 
même à Gênes ? — 

« La tranquillité où vous paroissez être sur la Corse nous 
rassureroit entièrement, si nous n'avions pas d'ailleurs des 
avis certains des desseins des ennemis sur cette ile. Je laisse 
à M. de Puyzieulx le soin d'entrer sur cela avec vous dans 
un plus grand détail — 

« Vous avez bien fait d'envoyer en Sardaigne quelqu'un 
qui pût vous rendre compte des mouvements qui se passent 
dans cette ile ; mais il me semble que, dans ce moment-ci, 
il est à propos de se borner à savoir l'état des choses, afin 
que, suivant le rapport qui vous en sera fait et dont vous 
voudrez bien nous informer, le Roi prenne le parti qu'il 
jugera convenable, d'autant plus que S. M. n'est point en 
guerre avec le roi de Sardaigne. » 

Versailles, 30 juin 1748. 

«... Le Roi s'attendoit bien que la cour de Vienne auroit 
envoyé à M. de Brown des ordres conformes à la teneur 
des engagements qu'elle avoit pris en accédant aux préli- 
minaires, et S. M. cependant n'a pas été surprise que ce 
général ait cherché à profiter de sa supériorité pour tâcher 
de rendre sa situation meilleure au moment où la suspen- 
sion d'armes seroit déclarée. Vous avez eu grande raison 
de votre part de faire tout ce qui a dépendu de vous pour 
l'empêcher de s'étendre autant qu'il auroit voulu, et, de 
quelque façon que l'affaire de M. de Moya se soit engagée, 
elle a été très utile, tant pour contenir le général autrichien 
de l'autre côté de la Vara, que pour finir les hostilités 
d'une façon honorable et imposante à l'ennemi. 

« Je conviens que, par la position que vous avez été 



A.PPENDICES 195 

obligé de prendre immédiatement après la publication de 
l'armistice, la côte du Levant se trouveroit fort exposée si 
les Aulrichiens étoient de mauvaise foi ; mais il étoit indis- 
pensable que vous rapprochassiez de Gênes vos principales 
forces, l'objet le plus important étant d'assurer votre com- 
munication avec celte place, et il est d'ailleurs à supposer 
que la dilliculté de subsister dans les montagnes aura éga- 
lement contraint M. de Brown à ramener une partie de ses 
troupes vers le Parmesan, en sorte qu'il ne se sera pas 

maintenu plus en force que vous sur la Vara 

« Il me reste à vous parler de ce qui vous regarde per- 
sonnellement. S. M. sent parfaitement jusqu'à quel point 
vous devez être excédé de la situation difficile et inquiétante 
où vous vous êtes trouvé depuis que les Autrichiens ont 
menacé la côte du Levant, et, autant elle est satisfaite de la 
manière dont vous y avez pourvu, autant elle est persua- 
dée que la suite d'une affaire aussi délicate, et que vous 
avez conduite avec tant de capacité en tout genre, ne pour- 
roit passer sans inconvénient dans d'autres mains. Elle 
espère donc que, tous actes d'hostilités étant cessés, vous 
allez à l'avenir jouir d'un peu plus de tranquillité ; mais 
elle vous exhorte à attendre sans impatience que le temps 
soit venu de vous rappeler auprès d'elle, en vous reposant 
avec confiance sur le désir qu'elle a d'en avancer le 
moment autant que son service pourra le permettre. » 



IV 

LETTRES DU MARÉCHAL DE BELLE-ISLE 

AU DUC DE RICHELIEU 

(1748). 

[Pendant que le duc de Richelieu était à la tête du corps 
français à Gênes, il se trouvait nominalement sous les 



196 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

ordres du maréchal de Belle-Isle, qui commandait en chef 
toutes les troupes du Roi en Provence et dans la rivière 
de Gênes. Cette situation nécessita entre eux une corres- 
pondance active. Toutes les lettres envoyées par M. de 
Belle-Isle à Richelieu ont été conservées par celui-ci et 
forment aujourd'hui le registre KK 1370 des Archives 
nationales. Parmi elles, les unes sont de caractère officiel, 
écrites par un secrétaire et simplement signées par le maré- 
chal ; d'autres, exactement cinquante-cinq, sont des lettres 
particulières, non signées, mais toutes écrites entièrement 
de la main de M. de Belle-Isle. Il est facile de comprendre 
que ces dernières ont un caractère beaucoup plus intime 
et familier ; elles parlent librement sur tous les sujets : la 
cour, les ministres, les négociations de la paix d'Aix-la- 
Chapelle, les difficultés avec les commandants des corps 
auxiliaires espagnols, la promotion de M. de Richelieu 
comme maréchal de France, etc. ; elles sont de beaucoup 
les plus intéressantes. C'est ce qui nous a engagés à donner 
ici la plus grande partie de ces lettres particulières ; nous 
n'avons supprimé que celles qui étaient sans importance ou 
faisaient double emploi, et, dans celles que nous publions, 
les passages d'un intérêt trop minime. Il est regrettable 
que nous n'ayons pas pu mettre en regard les lettres parti- 
culières de M. de Richelieu, auxquelles M. de Belle-Isle 
fait souvent allusion ; la correspondance ainsi échangée 
entre ces deux hommes eût formé un ensemble qui n'aurait 
sûrement pas manqué de piquant.j 

« A Bizyi, ce 21 janvier 1748. 
« Je suis ravi, Monsieur, que la lettre particulière que 
vous a écrit M. d'Argenson se soit trouvée conforme à ce 
que je vous avois annoncé ; car, comme il ne me l'a pas 
montrée, je ne pouvois en être aussi certain ; mais j'ai tout 
lieu de croire, par ce qui s'est passé de lui à moi sur votre 

1. Château du maréchal de Belle-Isle, près de Vernon. 



APPENDICES 197 

sujet, que vous aurez de plus en plus sujet de vous en 
louer dans ce que j'ai désiré bien vivement. Je continue- 
rai à faire tout ce que j'imaginerai qui pourra y contribuer. 

« Quant à ce qui regarde l'atfaire d'intérêt où Bissy se 
trouve impliqué, je comprends aisément quelle est sur 
cela votre façon de penser. M. d'Argenson s'est conduit à 
cet égard comme vous pouvez le désirer ; il vous a gardé 
un secret inviolable, et le commissaire, qui nie tous les 
faits, a jeté ses vues sur tout autre. Il a même dit qu'il ne 
pouvoit y avoir d'homme compétent pour l'accuser que 
vous qui aviez le commandement, et que, dès que c'étoit 
des anonymes ou personnes qui ne paroissoient pas, on ne 
devoit y avoir aucun égard. Il a même désiré que M. d'Ar- 
genson vous en écrivît, et, sur tout ce qu'il a dit, l'on 
seroit tenté de croire que Garibaldi n'auroit pas accusé 
juste. Je ne sais pas comment tout cela finira ; mais vous 
avez rempli votre charge. Je voudrois bien que l'on vous 
envoie quelqu'un pour toute cette partie de finance, et je 
ne vois point M. d'Argenson que je ne lui en parle, sachant 
combien cela vous est nécessaire ; mais, au bout du compte 
ce n'est pas à vous à y pourvoir, et, si vous aviez besoin 
de conseil, je vous dirois de tenir ferme à n'en jamais pro- 
poser. Je continuerai de presser, parce que en effet cela 
est indispensable. 

« Quant à la paix, il n'y faut pas compter. Dieu veuille 
que la prolongation de la guerre n'en éloigne pas la fin ; 
car, depuis que j'ai appris les détails de la Flandre, je suis 
encore bien plus inquiet des événements de l'avenir ; c'est 
une occasion (?) sur laquelle on ne peut s'étendre par lettre. 

« Votre expédition de Varaggio est tout au mieux, et 
je crois, par le peu que m'en mandent M. le cardinal de 
Tencin et M. d'Argenson, qu'elle a parfaitement réussi. 

A Marly. 
« N'y a-t-il pas de quoi se désespérer que M. de Mirepoix 
soit arrêté tout court faute de douze ou quinze mille rations 



198 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

de fourrage que je demande depuis trois mois. Si la cam- 
pagne avoit duré huit jours de plus, il eût fallu montrer le 
cul, et actuellement je ne vois pas encore ni quand ni 
comment nous aurons de quoi assembler l'armée. Vous 
croyez bien que je dis et lais sur cela tout ce qui peut dé- 
pendre de moi, et peut-être trop fortement ; mais cela ne 
suffit pas. Vous savez mieux que personne où le bât nous 
blesse. Je vais voir à Marly ce qui nous sera répondu de 
Madrid, ce ne sera que de là que je finirai ma lettre. 

« Nous avons été en commerce de lettres avec le Trésor ^, 
la saison n'ayant pas permis de commercer autrement dans 
un aussi court séjour. Madame votre sœur m'a promis une 
lettre pour vous par mon fils '^, qui, plus jeune, alla hier 
lui rendre ses respects et les miens. M"® de Belle-Isle 
me charge de mille compliments ; elle ne vous écrit pas 
parce que je le fais. Sa santé est un peu moins misérable. » 

A Marly, ce 26 janvier 1648. 
« M. d'Argenson doit vous écrire par M. d'Artignosc, 
qui sera, à ce que j'espère, expédié demain, qu'il n'a réel- 
lement rien pu obtenir de M. le contrôleur général, au-delà 
de 250.000 francs par mois. Je suis témoin des elForts qu'il 
a faits ; je n'y ai pas agi avec moins de vivacité. Cepen- 
dant, comme ce fonds vous est indispensable, ce dont je 
suis mieux informé que qui que ce soit, je vous conseille 
d'écrire sur cela tout au plus fort à M. le contrôleur géné- 
ral, en accompagnant votre lettre d'un état détaillé des- 
dites dépenses par chapitres, afin de le mettre au pied du 
mur. Les affaires d'argent vont devenir excessivement diffi- 
ciles, et, comme la préférence se donne, ainsi que vous 
savez, à l'armée du Roi, il est bien à craindre que vous et 

1. Abbaye de Cisterciennes du diocèse de Rouen, non loin 
des A.ndelys, dont étoit abbesse depuis 1724 la sœur du duc de 
Richelieu, Marie-Gabrielle-Élisabeth. 

2. Louis-Marie Foucquet, titré comte de Gisors. 



APPENDICES 199 

moi ne manquions de choses essentielles. Vous croyez bien 
que je ferai à cet égard tout ce qui dépendra de moi pour 
V obvier ; mais je suis bien éloigné de répondre du suc- 
cès 

a Ce 28. — Je ne viens que de m'apercevoir qu'on a 
oublié hier de mettre ma lettre dans mon paquet ; je l'en- 
voie avec une que vous envoie M. d'Argenson, qui sera 
encore remise demain matin à temps au chevalier d'Arti- 
gnosc. 

« Je vous renouvelle toujours avec plaisir, Monsieur le 
duc, les assurances de mon tendre et inviolable attache- 
ment. 

« M. de Puvzieulx vient de recevoir une lettre de Mon- 
sieur de Rennes ', qui lui mande que les Espagnols ne se 
pressent point de répondre à nos lettres et mémoires, et 
que M. de !a Ensenada- dit que, après le secours efficace 
que l'Espagne a donné pour la Provence, il y a de la 
tyrannie de notre part d'exiger que le roi d'Espagne four- 
nisse exactement le tiers des troupes et des munitions ; et 
tirez de là vos conséquences. » 

A Marly, ce 27 janvier 1748. 

« Quoique je sois ici depuis cinq jours, je ne suis guère 
ni plus instruit ni plus avancé; j'espère pourtant que votre 
courrier partira ce soir. J'ai fait ce que j'ai pu pour faire 
entendre raison au chevalier d'Ariignosc, que Ton remet 
au même état, dont il eût été très content après Lawfeld. 
Ce sera à vous à faire le reste ; car c'est à votre seule con- 
sidération que l'on a accordé d'antidater la commission. 

« En général le public vous rend justice, et le Roi plus 



1. Louis-Guy de Guérapin de Vauréal, évêque de Rennes, 
ambassadeur à Madrid. 

2. M. de la Ensenada, chargé des finances, delà guerre, de 
la marine et des Indes, fut, de 1743 à 175'i, le plus important 
des ministres espagnols. 



200 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

que personne ; c'est là la récompense la plus pure. L'on 
connoît les entraves où vous vous trouvez, et l'on vous 
saura plus de gré du bien, sans vous imputer le mal. Ce que 
je dis là est: 1° pour le Roi, 2° pour les personnes censées 
et impartiales ; car je ne dirai pas qu'il en soit de même 
de tout le monde. Mais vous vous y êtes bien attendu, et, 
quand on a fait ce qu'on peut et ce que l'on doit, il faut se 
mettre au-dessus. D'ailleurs nous n'avons encore aucune 
réponse d'Espagne, et je ne saurois vous rien dire de ce que 
nous ferons ou ne ferons pas. Monsieur de Rennes a du vous 
envoyer en droiture la réponse de M. de la Ensenada sur 
l'article de M. de laHumada. Je n'y ferai point de commen- 
taires ; je trouve que ce sera plus de la moitié du mal de 
moins si M. de la Humada est maître de ses résolutions et 
actions sans dépendance directe de M. de la Mina. Vous 
n'aurez du moins à disputer qu'en face, comme moi quand 
je suis à l'armée ; vous saurez plus tôt à quoi vous en tenir, 
et je présume que vous aurez plus beau jeu que moi. Cela 
dit, je conviens que tout cela est en dépit du bon sens et 
insoutenable à la longue. 

« i\ est certain que M. Walle est à Londres et qu'il y 
négocie. Je crains que les espérances qu'on forme peut- 
être à Madrid sur cette négociation ne ralentissent tous 
les préparatifs de la campagne prochaine, qui n'étoient 
déjà pas trop vifs. Voilà M. de Saint-Séverin qui sera déclaré 
lundi et qui partira dans deux ou trois semaines pour se 
rendre à Aix-la -Chapelle ; mais nous n'en ferons pas moins 
la campagne, et ce sera elle qui éloignera ou qui rappro- 
chera la paix. Les Russes sont en mouvement ; reste à voir 
s'ils arriveront jusque dans l'Empire. Les électeurs Palatin, 
Cologne et Bavière ont renouvelé leur traité d'union ; ils 
ont, conjointement avec le duc de Wurtemberg, écrit une 
lettre aux rois de Prusse et de Pologne pour s'opposer à 
l'entrée des Russes dans l'Empire. Vous ferez tel cas que 
vous jugerez à propos de celte démarche 



APPENDICES 201 

A Versailles, le 8 février 1748. 

« J'ai attendu de voir M. d'Argenson prêt à envoyer 
votre courrier pour répondre à la lettre particulière dont 
vous m'avez honoré du 22, finie le 25. Je vais y répondre 
en suivant le même ordre des articles qu'elle contient, afin 
de n'en omettre aucun. 

« Je ferai du côté des bureaux de la guerre ce que vous 
désirez de moi, et j'ai déjà commencé sur plusieurs points. 

« Je suis, je vous assure, bien fâché que vous ayez à 
faire usage de patience. Je m'étois toujours méfié des faci- 
lités que vous croyiez trouver de la part de M. de la 
Humada, et je vois avec douleur qu'il est personnellement 
tout aussi difficultueux que M. de la Mina. La lenteur des 
Génois m'étoit connue, et j'avoue que je ne supporterois 
pas tout ce que vous et ceux qui vous ont précédé avez eu 
à en essuyer. Mais à tout cela quel remède ? Il ne se peut 
puiser que dans les ressources de ceux qui ont à agir de 
concert avec eux. Le mérite est d'autant plus grand que 
l'on en sait ici très peu de gré, et il faut tout faire pour le 
bien de la chose publique et pour soi-même. 

« Vous avez tout à fait raison sur l'article de l'intendant. 
Vous avez tout dit ; j'en ai fait autant ; c'est à présent au 
ministère à en répondre. Il ne me paroît pas, malgré vos 
instances, que l'on songe à vous envoyer quelqu'un. Ainsi 
vous n'avez aucune demande à faire pour Farconet ^ ; car, 
selon toute apparence, il restera ainsi que son camarade. 
Vous avez pris acte, et j'en ai usé de même et pour vous 
et pour moi. 

« Les amis communs vous ont dit vrai sur M. d'Argen- 
son. Je le trouve rempli d'attention pour tout ce qui vous 
regarde et avec l'envie que vous soyez content de lui. Il 
est vrai qu'il désire que l'on s'adresse à lui, et vous ferez 
très bien d'en user ainsi dans toutes les choses que vous 
désirerez qui réussissent. Je ne m'éloignerois pas de croire 

1. Commissaire des guerres. 



202 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

qu'il est bien aise que vos courriers arrivent directement à 
lui, quoiqu'il m'ait bien assuré du contraire quand je le lui 
ai demandé à nos premières entrevues. Il faut servir les 
gens à leur mode, et, comme vous dites très bien, vous en 
serez quitte pour donner un peu plus de peine à vos 
copistes. 

« Quant au maréchal de Noailles, vous n'avez rien à 
désirer et vous y êtes tout au mieux. Je ne néglige aucune 
occasion d'échauffer encore son affection. 

« Tout ce que vous me dites sur l'affaire de Bissy 
m'étonne, et j'avoue que je suis toujours tout neuf sur ces 
sortes de matières et sur pareille conduite. Il est vrai que 
je m'y intéresse parce que je n'ai jamais imaginé rien de 
pareil. J'ai conseillé de laisser les choses comme elles sont, 
que les éclaircissements étoient plus que suffisants et qu'il 
seroit ridicule d'aller plus loin. M. d'Argenson, qui lui a 
parlé en ma présence, vous écrira sans doute en détail; 
mais à tous égards je voudrois que cette affaire n'eût point 
été entamée et que, les marchés une ibis cassés et ceux 
que vous avez améliorés constatés, il n'eût été question de 
rien de plus. Mais, en parlant d'oîi l'on est, le mieux est de 
laisser tomber tout cela, que Lenfant (?) et ses compagnons 
reviennent et qu'il n'en soit plus question. M. d'Argenson 
m'a assuré n'en avoir parlé à personne, et je suis persuadé 
que vous en avez usé de même de votre côté. 

« Vous avez bien raison de penser qu'il eût mieux fait 
de ne point envoyer vos courriers à Gênes ; il ne m'en avoit 
rien dit, et je l'aurois empêché. 

« Je vois que vous êtes occupé du siège de Savone, et 
vous avez raison. Il est nécessaire d'avoir tout ce qu'il laut 
prêt pour la mécanique du siège, afin de n'être pas arrêté 
si la circonstance de le pouvoir faire se présente. Je vous 
mande dans ma dépêche que, dès que nous aurons eu des 
réponses de Madrid et que je verrai ce que veut faire 
l'Espagne, je vous envoierai un mémoire sur cet article en 
particulier, ce que je ne puis faire auparavant qu'en suppo- 
sitions, et c'est du temps perdu. 



APPENDICES 203 

« Tout est ici dans l'état que vous connoissez, c'est-à- 
dire qu'on y est peu occupé des absents et que les affaires 
ne vont qu'après le courant ordinaire. Je laisse à vos amis 
résidant ici à vous faire part des détails, qu'ils savent mieux 
que moi. 

« Je ne vois aucune apparence de paix, ni qu'on fasse 
rien pour y parvenir, quoique l'on la désire. La finance 
va incessamment devenir bien stérile, et je crains que, 
excepté 1 armée du Roi, qui absorbera toujours tout, les 
autres parties ne souff'rent considérablement, et plus ceci 
durera et pire ce sera. 

« Je ne puis vous rien dire sur moi jusques à ce que je 
sache ce que veut {illisible), puisque c'est lui qui donne 
l'ordre. Je suis cependant avec M. de Mirepoix, lequel 
presse pour qu'il fasse l'expédition des retranchements 
de la R-oya, dont je sens toute l'utilité. Cevallos lui a refusé 
d'y concourir avec les bataillons espagnols, qui sont néan- 
moins à ses ordres dans le comté de îSice. Vous voyez que 
tout est uniforme. Cevallos a dit qu'il lui falloit des ordres 
de M. de la Mina, qui est à Madrid. Jugez du délai et de 
ce que 1 on peut projeter. Je n'ai pas négligé de saisir cette 
nouvelle difficulté pour exciter, etc. Il m'a paru qu'on pre- 
noit la chose pins vivement ; Dieu veuille qu'elle soit suivie 
de même. J'y ferai ce que je pourrai. » 

A Paris, ce 24 février 1748. 
« Je suis persuadé de vos besoins et j'ai si fort à cœur 
d'y faire pourvoir, que je me suis donné des mouvements 
que j'aurois peine à vous exprimer. J'en ai sûrement une 
bonne tracasserie ; mais je ne m'en embarrasse point. L'on 
a cherché à épiloguer vos états, et l'on en a épluché 
chaque article. L'on a surtout relevé celui des felouques et 
bâtiments porté à quarante mille francs, et on a encore 
plus critiqué celui des dépenses secrètes, porté par mois à 
40.000 livres, et vous jugez d'où vous êtes toutes les para- 
phrases. Nota que l'on a supprimé du texte le mot et 



204 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

dépenses extraordinaires , qui est collectif avec celui de 
dépenses secrètes, d'où il résulte une sérieuse diflPérence ; 
car rarticle de dépenses extraordinaires n'a point de bornes 
et se multiplie à l'infini, même en reconnoissant, etc. Comme 
j'ai su que ce fait avoit été cité au Roi et redit par tout le 
ministère et de là ailleurs, j'ai pris la précaution. J'ai mis 
dans ma poche le double de l'état que vous m'avez envoyé, 
et je l'ai fait voir d'abord à tous les ministres séparément, 
avec lesquels j'ai traité la matière, et je vous assure que 
je n'ai rien omis de tout ce qu'il y a à dire en pareil cas, 
et, comme j'étois tout aussi fâché et piqué pour vous que 
je le serois pour moi, je n'ai rien laissé en arrière. Je me 
propose de mettre cet article sur le tapis dans une visite 
que je ferai exprès à M™*' de Pompadour, pour qu'elle voie 
ce que c'est que la malice, ou la négligence de ne pas faire 
attention, etc. 

« Il résulte de tout cela que nous avons une besogne 
bien amère dans toutes ses circonstances ; car, comme je 
presse pour toutes les parties qui manquent à la fois, je me 
fais autant d'ennemis, et vous savez le gré que l'on vous 
sait du motif qui fait agir. J'espère pourtant que de tout 
ceci il arrivera que l'on vous fera passer des fonds, et que 
l'on acquittera enfin ce qui est dû de vivres de l'année 1747. 
11 restera à constater la dépense par mois et d'en faire le 
fonds un mois d'avance. C'est à quoi je tâche de parvenir ; 
soyez assuré que je n'y néglige rien. 

« Le contrôleur général est embarrassé et croit gagner 
beaucoup de retarder les paiements par quelque difficulté 
ou objection bonne ou mauvaise ; mais je lui ai fait voir 
les conséquences funestes et irréparables qui pourront 
résulter par des retardements, et je veux croire que, quand 
il sera bien persuadé de la nécessité, comme il doit l'être, 
il v fera une plus prompte et plus efficace attention. 

« A l'égard du détail des dépenses 

« Pour ce qui est de M. de la Humada, je n'ai rien à 
ajouter à ce que j'en ai dit et écrit à Madrid et ici à 



APPENDICES 205 

M. d'Huescar* et à nos ministres et au Roi lui-même. Je 
souhaite que vous puissiez avoir M. le marquis de Croix ; 
car vous en seriez content. Il ne faut pas se flatter d'ob- 
tenir de Madrid d'ordre net ni de décision claire et précise. 
« Nous n'avons point encore de réponse de Madrid sur 
le plan d'opérations. Que voulez-vous qu'on dise et qu'on 
pense ? Nous voilà au mois de mars tout à l'heure, et 
cependant le Roi a eu la complaisance de laisser le roi 
d'Espagne maître du choix. De notre côté, le marché des 
vivres n'est pas encore signé et les fourrages point assurés ; 
je ne finirois point sur tout ce qu'il y auroit à dire 

A Versailles, ce 25 février. 
« Je sors d'une assemblée chez M. d'Argenson avec 
MM. de Monmartel et de Boullongne, que j'y ai menés, 
et le sieur Ségent, pour confronter les états de vos demandes 
avec leurs registres. Il est vrai que tout cela ne cadre pas 
et que cette différence provient de la manière de compter, 
parce que l'on a confondu à Gênes dans les dépenses extra- 
ordinaires des achats de subsistances qui devroient être 
séparés, tout ce qui est vivres, viande, riz, bois, paille et 
fourrage faisant partie de la subsislance ; au lieu que, met- 
tant ces choses sous le nom de dépenses extraordinaires, 
l'on grossit cet objet et l'on révolte le contrôleur général. 
Je ne finirois point si je vous disois tout ce qu'il a fallu 
avoir de débats là-dessus ; mais enfin j'ai lieu de croire 
que la confrontation que j'ai faite non sans peine de tous 
les personnages ci-dessus produira son effet et que vous 
aurez enfin ce que vous demandez. M. d'Argenson s'est 
chargé de vous écrire une lettre détaillée à ce sujet à la 
sortie du Conseil, et je compte qu'enfin votre courrier 
partira et qu'à l'avenir vous aurez vos 460.000 francs par 
mois en comptant rétroactivement du l®"" janvier dernier. 
Je vous assure qu'il a fallu de la patience et de l'activité 

1. Ambassadeur d'Espagne à Paris de 1746 à 1749. 



206 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

pour conduire les choses à ce point, et je serai bien aise 
de voir arriver les étals que l'on vous demande dans la 
forme marquée, afin qu'il n'y ait plus de prétexte de reculer. 
L'on a envoyé un courrier à M. de la Thuilerie pour se 
rendre ici et vous le faire passer tout de suite. Comme il est 
du choix du contrôleur général, il faut espérer que ce 
ministre aura pleine confiance en sa besogne et qu'il sera 
plus disposé à envoyer l'argent qu'il demandera. Je vou- 
drois que vous l'eussiez déjà à Gênes. 

« M. d'Argenson doit vous mander qu'enfin il est venu 
une réponse de Madrid, qui n'est pas satisfaisante. Je ne 
sais encore aucun détail ; M. de Puyzieulx m'ayant dit 
qu'on la déchiffroit, il ne m'a donné rendez-vous qu'à 
demain. Je vous informerai en détail de ce que j'y appren- 
drai ; car tout cela porte à plomb sur les affaires de Gênes, 
qui doivent faire le principal objet de notre campagne. Je 
vois que la cour de Vienne met tous ses moyens à rétablir 
son armée d'Italie, que les Anglois et le roi de Sardaigne 
sont plus vifs que jamais contre Gênes, et je vois en même 
temps que l'Espagne ne s'en soucie point et que nous 
sommes les très humbles serviteurs de la cour de Madrid. 
Je vous laisse faire sur cela vos commentaires; j'en fais de 
fort tristes, et voudrois bien, et pour vous et pour moi, que 
d'autres que nous fussent chargés d'une besogne aussi mal 
arrangée. Il faut néanmoins, puisque nous y sommes, faire 
de notre mieux, redoubler de courage et faire provision 
de patience. Sur ce, je vous embrasse, Monsieur le duc, et 
c'est assurément de tout mon cœur. » 

A Versailles, ce 25 mars 1748. 
« Vous ne me devez aucun remerciement de tous les mou- 
vements que je me donne pour vos affaires ; car en vérité 
je les regarde comme les miennes, et je n'y ai aucun mérite. 
Mon zèle pour le succès général est lié avec le vif intérêt 
que je prends à ce qui vous regarde. Ainsi tout concouitet 
coule de source. Je sais que l'on lâche de vous indisposer. 



APPENDICES 207 

L'on fait jouer les mêmes ressorts auprès de moi ; mais en 
vérité, c'est bien peine perdue pour les malintentionnés. 
Rien ne peut m'efïleurer, et je suis convaincu qu'il en est 
de même de vous. Ainsi il n'y a qu'à aller son train et lais- 
ser dire et taire 

« M. d'Argenson vous envoie le consentement du Roi 
pour l'affaire de Savone. Je voudrois qu'il en coûtât le 
double et qu'elle fût accomplie. Ce seroit le coup le plus 
important dans la circonstance présente et qui déconcer- 
teroit tous les projets des ennemis et donneroit de la con- 
sistance aux nôtres. Je ne veux pas me laisser aller à une 
idée aussi agréable, et il faut en attendre l'événement avant 
tout, et je sais que ce n'est que par des miracles qu'ils 
arrivent; mais la bonne conduite les facilite. 

« Il n'est pas possible que la neige universelle qui a 
tombé partout n'arrête les projets des Autrichiens, et je 
compte qu'ils ne pourront rien faire ce mois-ci ni peut-être 
plus tard. L'on mande que le projet de la Corse s'affoiblit ; 
mais à tout événement assurez-vous de Calvi et de Capraïa. 

« Je ne vous mande point les nouvelles de ce pays-ci, 
parce que, outre que je ne suis point dans le sanctuaire, je 
sais que l'on vous en informe plus d'original. 

« Le maréchal de Saxe est parti, piqué au jeu et quasi 
forcé à tenter le siège de Maëstricht. Il y a pour cela bien 
des difficultés réelles, qu'il n'avoit pas quand il n'a pas 
voulu y songer. Si cependant il n'agit qu'à contre-cœur ce 
n'est pas le moyen de réussir, et, s'il ne fait rien, nous 
aurons détruit une partie de nos troupes par le mouvement 
prématuré qu'on leur fait faire par une saison bien rude 
et bien mauvaise. Vous saurez directement l'entrevue du 
convoi de Berg-op-Zoom et de M. de Vault, ainsi que nos 
désastres maritimes. C'est cet article de la mer qui me fait 
craindre la durée de la guerre ; car, sans l'espérance qu'ont 
les Anglois d'achever de détruire notre marine et notre 
commerce, ils ne seroient pas si difficiles ; car leur crédit 
s'épuise et leurs souscriptions perdent 4 "/o dès le troisième 



208 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

payement ; que sera-ce aux derniers jusqu'à dix, si nous 
nous soutenons cette campagne et qu'il n'arrive rien de 
fâcheux contre l'état de Gênes. 

« Je vous fais de tout mon cœur mon compliment sur 
l'afFaire de Voltri, parce qu'elle fait honneur à votre pré- 
voyance et activité, et je vous assure que je les ai mis dans 
tout leur jour devant gens qui auroient bien désiré que je 
n'en eusse pas tant dit. Le parti que vous prenez pour la 
défense de la rivière du Levant ne vous fera pas moins 
d'honneur ; votre plan général est tout au mieux, et il ne 
tiendra assurément pas à mes soins de vous y fortifier et 
vous procurer tous les moyens qui sont à ma disposition. » 

A Versailles, ce 13 avril 1748. 

« Je commence par l'article de votre santé Je crains 

que la fatigue de corps et d'esprit, qui est excessive, ne vous 

échauffe le sang et ne vous fasse succomber Je ne me 

console pas plus que vous du manquement des patrons 
génois ; car je vois clairement que, si on avoit débarqué à 
minuit, votre affaire étoit certaine. Elle vous fera toujours 
honneur dans l'esprit de ceux qui seront instruits et capables 
d'en juger. Vous avez bien raison d'envier le sort de ceux 
à qui les alouettes tombent toutes rôties 

« Je savois bien quelque chose du discours tenu sur les 
dépenses secrètes. Je l'ai d'abord méprisé, et, l'entendant 
répéter, je l'ai contredit avec chaleur et la preuve à la main 
par les états de dépenses que l'on citoit et qui ont démon- 
tré le contraire. Après quoi l'on n'a plus rien dit. Je trai- 
tai dans le temps cette matière à fond avec Monmartel et 
Boullongne, que je laissai très persuadés. Mais je n'ai rien 
entendu dire au contrôleur général. Il est vrai que je n'ai 
pas été à portée qu'il me tînt un pareil discours, et je l'eusse 
relevé tout aussi vivement que vous le faites. Mais je suis 
persuadé qu'il n'a pas réfléchi, s'il a tenu ce propos. Je 
vous promets qu'il ne se passera pas quatre jours que je 
ne lui en parle. Je me concerterai avec M. le cardinal de 



APPENDICES 209 

TenciQ et avec M. de Puyzieulx, qui pensent (car je leur en 
ai déjà parlé) que vous prenez l'affaire trop au tragique. 
Je réponds qu'il faut commencer par voir d'original M. de 
Machault et ce qu'il dit et se conduire en conséquence. Je 

ne perdrai point cette affaire de vue jusques au bout 

« Je ne comprends pas plus que vous ce qui oblige 
M. d'Argenson à se mesurer autant qu'il le fait avec M. de 
Machault. Ce dernier et du Verney font la moitié de sa 
besogne, et je ne vois pas que le contrôleur général ait les 
mêmes ménagements pour M. d'Argenson. Je vous citerois 
sur cela plusieurs laits graves ; mais ce n'est pas le lieu, et 
je viens au dernier article de votre lettre, où vous me par- 
lez des plaintes que le roi de Sardaigne a portées contre 
vous sur la vivacité dont vous avez usé avec M. de Pallavi- 
cini, etc. J'en ai ouï dire quelque chose à M. de Puyzieulx, 
qui n'y a fait aucune attention, et la preuve en est qu'il ne 
vous en a rien mandé. Mais je puis vous assurer en même 
temps que M™* de Carignan n'y a aucune part. J'ai même 
lieu de croire qu'elle n'en a pas de connoissance. Quant au 
cardinal de Rohan, à qui j'en ai parlé, il ne savoit rien du 
tout ; ainsi il n'a fait aucune démarche certainement ni tenu 
aucun propos. Il est en assez mauvais état, ayant une fièvre 
lente et crachant du pus. Ce sont des tubercules, à ce qu'on 
dit ; mais pour moi je crains bien que cette maladie ne soit 
funeste. Je vous conseille donc de ne pas vous embarrasser 
de ce qui a pu être dit à ce sujet. Vous avez depuis arrangé 
vos échanges à la commune satisfaction ; ainsi il n'y a plus 
rien à dire ni à faire à cet égard. 

20 avril. 
« Le train que vous connoissez a entraîné M. d'Argenson 
à une infinité d'occupations qui ont empêché le renvoi de 
votre courrier. J'espère pourtant qu'il partira ce soir ; j'y 
ferai du moins ce qui pourra dépendre de moi. 

« J'ai vu le contrôleur général, qui nie d'avoir tenu 
aucun propos sur les dépenses secrètes, ni autre qui puisse 

14 



210 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

VOUS désobliger. M. le cardinal de Tencin, qui est à portée 
d'entrer avec lui dans un plus grand détail, vous en rendra 
compte plus d'original que je ne pourrois faire. Il est cer- 
tain que la négative absolue est déjà une principale répa- 
ration, et, s'il a parlé, ce que je ne sais pas sûrement, il 
connoit l'avoir fait légèrement, et c'est le cas où l'on n'a 
d'autre parti à prendre que de nier. Je vous réponds qu'il 
est bien persuadé du contraire de ce qui a été avancé à ce 
sujet, et j'en ai pris occasion de reparler très fortement à 
BouUongne avec le ton qui convient à un homme tel que 
vous ; mais, tout cela fait, je pense que vous devez mépri- 
ser de pareils propos et n'y plus songer. 

« M . le duc de Modène, qui est ici depuis trois jours, m'a 
dit que M. de la Mina n'étoit attendu à Chambéry que vers le 
20 mai. Je n'ai jamais pu tirer de lui quand il seroit à Nice, ni 
quand les troupes espagnoles, qui sont encore en Catalogne 
et en Languedoc, se mettroient en marche. Cela n'empêche 
pas que je n'aie fait toutes mes dispositions pour que celles 
du Roi soient sur le Var au 15 de mai. Bien est-il vrai que 
la neige ne permettra pas encore alors de se porter dans les 
montagnes au-dessus de Levenzo (?), que vous connoissez 
et qui est le seul endroit par où l'on puisse tourner les 
retranchements des ennemis 

« M™^ de Belle-Isle me charge de vous faire mille remer- 
ciements et compliments ; elle se flatte que, quand je ne 
serai plus à Paris, vous la traiterez mieux. » 

A Paris, ce 3 mai 1748. 
« J'ai attendu au dernier moment à répondre à votre 
lettre particulière, M. d'Argenson me remettant d'un jour 
à l'autre ; encore ne répondrois-je pas que ce soit pour 
aujourd'hui. Il est vrai qu'il a bien des affaires ; car le siège 
de Maëstricht est si mal conduit par M. de Lowendal, qui 
n'y entend rien et qui, pour cette fois-ci, a voulu s'en 
mêler lui-même, ce qu'il n'avoit pas encore fait aux autres, 
que l'on a déjà perdu un tiers du temps ; à quoi s'est joint 



APPENDICES 211 

un temps affreux de pluie, de neige et de froid. Le pauvre 
commissaire vient d'y avoir une jambe tracassée, qu'il a 
fallu lui couper 

« J ai vu M. le duc d Huescar, à qui j'ai dit que, étant 
autant de ses amis que vous l'êtes et comptant de même 
sur son amitié, vous m'aviez chargé de lui parler de ce qui 
vous étoit revenu, et que c est parce que vous ne le croyez 
pas que vous étiez bien aise de vous en expliquer avec lui, 
ce que l'on ne fait qu'avec les personnes que Ion estime, 
etc. Il m'a extrêmement remercié de cette marque d'atten- 
tion et d'amitié de votre part, et, après s'être répandu en 
éloges sur vous, il a nié avec serment d'avoir jamais rien 

dit ni pensé de pareil Je lui ai parlé de M. de Moya. 

Il m'en a dit beaucoup de bien, que c'étoit son ami et 
qu il alloit lui écrire tout ce qu'il falloit. Il convient que La 
Humada est un bon militaire, mais sans usage du monde 
et n'entendant point le françois, et assez naturellement 
opposé à nos vues ; il pense qu'il en faudroit un tout autre 
que lui à Gênes. J'en parlerai bien encore à M. de la 
Mina ; mais vous savez le peu de crédit que j'ai sur 
lui 

« Je ne demande pas mieux que vous ayiez un état- 
major ; mais ceux qui disent qu'il y en a dans les corps 
subordonnés à M. de Saxe n'accusent pas juste. Je vous 
jure que je voudrois de tout mon cœur que vous fussiez à 
la tète d'une armée de cinquante mille hommes en Italie et 
pouvoir vous la faire passer. Je pense qu'elle seroit en de 

très bonnes mains Je ne suis actuellement chargé de 

la besogne que malgré moi, et, si cela duroit, je serois 
comblé d'en être déchargé et vous la remettre » 

A Bizy, ce 8 mai. 
« Si j'avois été à Paris ou à la cour, je vous aurois 
dépêché un courrier sur le champ pour vous apprendre la 
signature des préliminaires ; mais je les savois trop impar- 
faitement, et il falloit savoir ce que pensent le Roi et le 
ministère Voici ce que je sais des articles. 



212 MÉMOIRES DE tllCHELIEL 

« 1° La paix est signée entre nous et l'Angleterre et la 
Hollande. Les Anglois nous rendent le Cap Breton et géné- 
ralement tout ce qu'ils pourroient avoir pris sur nous en 
quelque lieu que ce soit des Indes orientales ou occiden- 
tales, et les traités de commerce et de navigation rétablis 
comme avant la guerre. Nous laisserons subsister les 
ouvrages de fortification que nous avons laits à Dunkerque 
du côté de la terre et du côté de la mer, et le port comme 
avant la guerre. 

« 2° La Hollande se remet à notre égard comme avant 
la guerre, et nous réciproquement, pour les traités de 
commerce, etc. 

« Les places que nous avons rasées resteront comme 
elles sont, et, dans la restitution générale que nous nous 
engageons de faire à la reine d'Hongrie des Pays-Bas que 
nous avons conquis, nous ne sommes tenus d'aucun dédom- 
magement pour les fortifications détruites et autres sommes 
exigées, etc. 

« L'Infant doit avoir Parme, Plaisance et le duché de 
Guastalla, le tout réversible à la reine d'Hongrie dans le 
cas que l'infant devienne roi de Naples. Je crois que Guas- 
talla sera pour le duc de Modène, qui doit être rétabli 
dans tous ses états et dédommagé des pillages, etc. 

« Le roi de Sardaigne doit restituer Final et Savone aux 
Génois, qui rentreront dans tout ce qu'ils possédoient avant 
la guerre. C'est aux cours de Londres et de Vienne à 
dédommager le roi de Sardaigne de ce que l'on lui ôte du 
Plaisantin et de tous les avantages que lui procuroit le 
traité de Worms^. 

« L'on stipule pour l'Espagne qu'elle laissera jouir 
l'Angleterre du vaisseau de permission pendant les quatre 
ans qui restoienl encore à écouler, quand la guerre a com- 
mencé ; après quoi il n'en sera plus question ; et c'est là 

1. Traité du 13 novembre 1743 entre l'Empereur, l'Angle- 
terre et la Sardaigne, assurant à celle-ci Final, Plaisance et 
une partie du Milanais. 



I 



APPENDICES 213 

ce qui fait le grief de l'Espagne, qui est contente de l'éta- 
blissement de l'Infant ; mais elle ne veut pas céder ces 
quatre années du vaisseau de permission. Je ne sais ce qu'il 
y a sur l'assiento des nègres, dont elle n'est aussi pas con- 
tente ; car d'ailleurs on lui rend Portobello et tout ce qui 
lui a été enlevé dans les Indes pendant la guerre, et quant 
au commerce et à la navigation on remet tout sur le pied 
des anciens traités comme avant la guerre. 

« Les deux puissances maritimes ont stipulé, je crois, 
un délai de deux mois pour que Vienne et Turin acquiescent 
au traité ; après quoi elles n'y prendront plus de part, et 
le Roi sera libre de faire d'autres conditions à leur égard, 
et, en attendant, il est expressément convenu que le Roi 
demeurera en possession de la totalité des Pays-Bas et des 
places, pour en jouir comme pendant la guerre. 

« Voilà en substance ce que je puis vous dire des préli- 
minaires signés à xVix-la-Chapelle ; d'où nous concluerons, 
je crois, que notre guerre ne durera pas longtemps en 
Italie, et, dès que les Anglois nous laisseront la mer libre, 
vous ne serez plus guère embarrassé. Je vous dépêcherai 
un courrier, dès que j'aurai été à Versailles et que je serai 
encore instruit plus correctement que je ne le suis » 

A Nemours, ce 13 mai 1748. 

« Ce n'est assurément pas ma faute si le courrier de la 
république ne m'a pas trouvé en chemin. Le Roi, sachant 
que M. de la Mina étoit encore en Espagne et que les 
Espagnols de Languedoc n'ont aucun ordre, n'a pas jugé 
qne je fusse à Nice pour y être les bras croisés et encore 
moins que j'agisse, tant que M. de la Mina et ses troupes 
n'y seroient pas, puisque c'est leur projet que l'on doit 
suivre 

« M. de Saint-Sé vérin a fait plusieurs balourdises dans 
sa négociation. Celle d oublier que le Roi a un gros corps 
à Gênes, qui ne communique que par mer, en est une 
incroyable ; car il n'a tenu qu'à lui de faire expédier sur le 



214 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

champ l'ordre à l'amiral Byng de cesser toute hostilité. 
Dans le désir et l'impatience qu'on avoit à Londres et à la 
Haye de voir cesser nos opérations en Flandre, tout eût 
passé. Mais enfin il faut partir d'où l'on est, et j'espère 
qu'il n'y aura pas de difficulté et que nous en serons quittes 
pour trois semaines de retard ; mais elles pourront être 
bien périlleuses pour vous, et je vous assure que j'en suis 
dans une colère et une impatience qui égalent celles que 
vous aurez, quand vous serez instruit du fait. 

« Au surplus je fais tout marcher, et, quoique nous ne 
devions rien faire sans M. de la Mina, je ne laisserai pas 
de faire toutes les démonstrations et nous tirerons le canon 
de reste sur la Roya. Mais, tant que les neiges rendront 
les montagnes de notre gauche inaccessibles, le roi de Sar- 
daigne ne prendra pas le change. Je compte bien plus à 
son égard sur sa déférence pour l'Angleterre, et, quelque 
désolé qu'il soit de perdre Final, je serai bien trompé s'il 
ne se met pas incessamment en suspension d'armes 

« M. le cardinal de Tencinet sa sœur m'ont fait part de 
ce que vous leur mandez des tracasseries que l'on voudroit 
faire pour nous brouiller. Je sens comme je dois cette 
marque d'amitié de votre part ; mais je vous prie de croire 
que, quand je suis une fois livré comme je vous le suis, 
rien n'est capable de m'ébranler — 

« Je dois, avant de finir, vous faire part qu'en prenant 
congé du Roi, S. M. m'a lait pair, souhaitant que je n'en 
parlasse à qui que ce soit qu'après que je serois sorti de 
Paris. Ainsi, excepté M'"* de Belle-Isle, M. d'Argenson et 
M. le cardinal de Tencin, à qui je l'ai confié sous le plus 
grand secret, personne n'en sait encore rien, et je ne le 
dirai qu'après l'avoir appris à M. de la Mina, qui vient de 
me faire part de sa grandesse. » 

A Nemours, ce 14 mai^ 
« Il eût été à désirer que M. de Saint-Séverin se fût 

1. Lettre placée par erreur au fol. 108, avant sa date. 



APPENDICES 215 

avisé plus tôt de ce qu'il fait à présent ; car, s'il eût bien 
voulu songer, en signant les préliminaires, que nous avions 
des armées en Provence, à Nice et à Gênes très gênées 
par les escadres angloises, il auroit épargné bien des 
embarras. Je souhaite que la lettre de mylord Sandwich 
fasse tout l'effet nécessaire et qu'elle nous rende la naviga- 
tion libre et fasse cesser les secours des Anglois aux Autri- 
chiens. J'écris à l'amiral Byng, qui est mon ami, tout ce 
qui peut faciliter, mais, en cas pareil, l'amitié ne peut rien. 
M. de Mirepoix vous fera sur le champ savoir sa réponse Km 

Au camp de Nice, ce 28 mai 1748. 

« M. de Saint-Séverin peut être, je crois, un très 

bon ambassadeur pour un fait particulier ; mais il n'est 
pas assez instruit. De vous à moi, je crois cette besogne 
beaucoup au-dessus de ses forces, d'autant qu'il n'a avec 
lui aucun conseil ni secours. 

« Je pense tout comme vous sur le roi de Sardaigne ; 
il est trop lié à l'Angleterre pour s'en détacher et a trop de 
motifs pour ne pas marcher avec la reine d'Hongrie, pour 
croire qu'il veuille faire la guerre seul avec elle. Il peut 
même trouver son compte à se dépêcher le premier ; mais, 
pour l'y déterminer plus promptenient, je vais rassembler 
toutes mes forces et me porter sur les postes les plus voi- 
sins et qui l'inquiéteront le plus. Je viens de donner 
l'ordre très publiquement pour que toutes les troupes passent 
le Var, et tout va être en mouvement dès demain. » 

Au camp de Nice, ce 31 mai". 
« Je partage toutes vos peines et surtout par rapport à 
M. de la Huniada ; car c'est là le point le plus embarras- 
sant. J'ose pourtant espérer qu'il vous secondera pour la 
défense de votre poste, et, s'il ne le veut pas, vous n'aurez 

1. Au dos : « Pour vous seul, Monsieur. » 

2. Lettre placée au fol. 136, avant sa date. 



216 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

que le chagrin de voir péricliter la besogne sans en être la 

cause, et tout le blâme retombera sur lui seul 

« Je ne saurois croire que le roi de Sardaigne veuille 
soutenir la guerre. L'on doit penser la même chose à 
Vienne, et est-il vraisemblable qu'avec cette méfiance la 
reine d'Hongrie ose enfourner son armée dans l'entreprise 
de la rivière du Levant, n'ayant plus le secours des Anglois ? 
Il est impossible de le penser, et c'est encore un motif de 
plus pour que vous conserviez votre poste autant que cela 
se pourra avec sagesse ; car que ne diroit-on pas si vous 
l'abandonniez et que, peu de jours après, le roi de Sardaigne 
s'explique. Ce seroit peut-être un moyen de l'en empêcher, 
s'il vovoit des partis trop timides de notre part — » 

Au camp de Nice, le 3 juin. 

« Les nouvelles dont vous me faites part paroissent 

bien positives. Cependant je crois qu'il n'y avoit encore eu 
rien de nouveau le 31, ce qui me fait espérer qu'il n'y 
aura rien eu de plus et que les régiments de Bourgogne, 

d'Escars et Flandre vous auront joint à temps Plus 

M. de Brown diifère et moins il y a lieu de croire qu'il 
puisse entreprendre ; car enfin voilà l'époque de l'armistice 
des Anglois qui se rapproche, et que peuvent faire les 
Autrichiens dans la rivière du Levant sans le secours de 
la mer ? Méneront-ils leur artillerie par terre, et tout ce 
qui en dépend ? Ont-ils des équipages pour cela ? et vous 
sentez mieux que personne tout ce qu'il y a à dire là- 
dessus M. Chauvelin me mande qu'il croit noire convoi 

passé en Corse ; je serois bien aise que Curzay pût arriver 
à temps pour délivrer Bastia. » 

Au camp de Nice, ce 4 juin. 

« Je suis charmé de voir que M. de la Humada vous ait 

mis plus à votre aise ; car j'ai regardé ce point comme le 

plus essentiel pour la conservation de votre poste, que je 

serois bien fâché de vous voir forcé d'abandonner par cette 



APPENDICES 217 

raison A la façon dont vous me parlez de votre poste, 

je doute que les Autrichiens, qui ne sont pas bien vigou- 
reux dans leurs attaques, en viennent à bout, et je ne puis 
me persuader que M. de Brown hasarde une pareille entre- 
prise, à la veille de voir les Anglois devenir simples spec- 
tateurs, et presque assuré que le roi de Sardaigne accédera 
et se séparera par conséquent de sa maîtresse 

« P. -S. — Je reçois à ce moment mes lettres de la 
poste, et M. le cardinal de Tencin me mande les mots sui- 
vants, que je vous rends tels qu'ils sont : L'accession de la 
reine d'Honiirie aux préliminaires met fin à toutes ços 
peines et à toute^ vos inquiétudes. Je vous en félicite, et 
M. de Richelieu , de tout mon cœur. 

« Cela ne me paroit pas équivoque, et m'est encore 
mandé par plusieurs personnes et M™* de Belle-Isle. Mais 
admirez qu'aucun ministre ne m'en dit mot, et vous con- 
clurez du peu de cas qu'on fait de la situation. C'est la 
tranquillité de ceux qui, comme vous et moi, sont chargés 
au loin de la besogne. Cela étant ainsi, il n'est pas possible 
que M. de Brown n'ait actuellement des ordres. ;> 

Au camp de Nice, ce 11 juin 1748. 
« Je reçois à ce moment une lettre de M. de Leutrum, 
dont je joins ici copie. Vous voyez que ce que j'ai prévu est 
arrivé et que la crainte d'être attaqué d'un moment à 

l'autre a obligé son maître à parler Je vais répondre à 

M. de Leutrum et lui serrer le bouton pour savoir sur quoi 
compter avec ceriiiude, et lui faire entendre que, sans cela, 
je vais agir. Il faut seulement que je puisse obtenir le con- 
sentement de M. de la Mina de parler en nom collectif; 
car vous savez que seul je ne puis exercer d'hostilités 
contre les Piémontois, parce qu'il n'y a point eu de guerre 

déclarée Voilà la poste qui vient d'arriver et j'y trouve 

le paquet ci-joint de M. de Puyzieulx, qui presse pour 
l'accession de la République. Cela est fait. Vous trouverez 
comme moi bien à réfléchir et à dire sur ce qui se passe à 



218 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

Versailles et à Aix-la-Chapelle ; mais ce n'est pas ici le lieu 
de s'étendre sur tout cela. » 

Au camp de Nice, ce 12 juin 1748. 
a Je crains bien que toutes vos représentations et les 
miennes surlétablissement de l'Infant etsur ce quiconcerne 
les arrangements pour la république soient non seulement 
inutiles, mais même désagréables, parce qu'on n'aime pas 
les vérités que l'on ne veut pas suivre. L'on me mande que 
M. de Puyzieulx est dans l'enthousiasme sur M. de Saint- 
Séverin et qu'il dit qu'il n'y a point de grâce, quelque 
éminente et considérable qu'elle soit qu'il n'ait mérité, et 
qu'il est le plus capable du royaume de remplir sa place, 
de lui Puyzieulx. J'aime M. de Puyzieulx ; je compte sur 
son amitié depuis longtemps, et j'ai vu avec plaisir qu'il 
étoit réellement de vos amis ; mais je suis lâché qu'il soit 
prévenu et ébloui à cet excès. Ce n'est ni à vous ni à moi 
à y apporter le remède. Le cardinal me marque que c'est 
un [crime] de rien blâmer de ce qu'a fait Saint-Séverin, 
même sur l'article des hostilités de la mer Méditerranée. 
Cela étant, nous sommes bien criminels, et moi surtout, 
qui ne puis déguiser ce que je pense dans de pareilles cir- 
constances, et ce qu'il y a d'admirable est que nos deux 
ministres m'écrivent uniformément tous deux que toutes 
hostilités cessent de droit, en vertu des préliminaires, au 
bout des six semaines, et par conséquent au 11 juin, tandis 
que l'ordonnance de Versailles du 25 mai et la proclama- 
tion de Londres disent le contraire et ne font aucune 
exception. M. de Maurepas a envoyé ses ordres en confor- 
mité dans tous les ports et y fixe la liberté de naviguer au 
24 juillet. Mais c'est à nous à tâcher de finir notre mission 
favorablement et je l'espère bien. Mais je ne vois pas clair 
encore pour la fin et pour l'exécution de toutes les condi- 
tions, qui nous retiendront nécessairement ici. Dieu veuille 
que ce ne soit pas nous qui soyons chargés de la conduite 
et introduction de l'Infant dans ses états, conjointement 



APPENDICES 219 

avec les Espagnols, M. de la Mina m'ayant déjà dit que 
l'Espagne l'exigeroit ainsi. 

« Vous me ferez part sur tout cela de vos réflexions. J'en 
userai de même et penserai tout haut avec vous, autant 
que l'on le peut faire dans une lettre. » 

Au camp de Mce, ce 15 juin 1748. 

« Vous voilà donc soulagé d'une situation aussi critique 
qu'inquiétante, à cause de toutes les circonstances. Je vous 

en fais mon compliment Il s'agit maintenant de voir si 

M. de Brown aura prétendu de rester in statu quo et en 
conséquence d'occuper les lieux de l'état de Gênes où il 
se trouvoit le jour que vous réglerez la suspension d'armes. 
Il est difficile d accorder cette condition avec la cessation 
d'hostilités contre la république ; mais ils diront que nous 
nous demeurons bien en possession et puissance des Pays- 
Bas Vous en tirerez le meilleur parti qu'il en sera 

possible en conservant du moins le bord de la mer libre 
dans toute son étendue pour les communications par terre 
depuis Gênes jusques à Sarzaneet à tous ces quartiers pour 
éviter les querelles dans les chemins, et pour cela il est à 
désirer que les Autrichiens se retirent assez en arrière.... 

« A l'égard des Espagnols, le plus court est, je crois, 
de les faire rapprocher de Gênes et de les placer en seconde 
ligne, pour prévenir toute occasion d'hostilité, d'insulte ou 
de querelle avec les Autrichiens. Vous en sentez la consé- 
quence, et combien il vous importe que 1 on ne puisse pas 
vous faire les mêmes reproches qu'à M. de Noailles, qui 
les exposa à être enveloppés et à fuir pour l'éviter, avec 
scandale 

« Je crains que tout ceci ne soit encore bien long ; car 
il faut que les parties contractantes commencent par être 
d'accord. Ce n est qu'au congrès que les remontrances et 
prétentions réciproques se peuvent faire et se décider. 
Combien de délais ! Combien de courriers ! et quelles dis- 
tances ! — L'Infant passera-t-il dans ses nouveaux états 



220 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

avant cet arrangement des parties ? Comment y ira-t-il ? 
Par quel chemin? Qui est-ce qui l'y conduira? M. de la 
Mina veut que ce soit la France, ou tout au moins les deux 
couronnes, et que lui et moi en soyons chargés. Ce n'est 
pas là mon compte ni, je crois, le vôtre, qui pouvez, sui- 
vant la route, être plus à portée. Je suis venu ici malgré 
moi ; je voudrois déjà en être dehors et prendre un repos 
dont ma santé a grand besoin et que mon âge exige. Vous 
aurez bien aussi vos raisons d'exception. Enfin tout cela 
me déplaît et je voudrois voir plus clair. Ponrrez-vous 
retirer les troupes du Roi avant que Gênes soit mise en 
possession de ses places ? Et par dessus tout les Espagnols 
accèderont-ils bientôt, et comment ? Monsieur de Rennes 
m'écrit qu'au 1" juin, date de sa lettre, la cour de Madrid 
est décidée de ne point accéder purement et simplement, 
et vous avez vu par ma lettre de Londres, qui vient de 
très bon lieu, que le roi d'Angleterre ne veut rien changer 
aux préliminaires » 

Au camp de Nice, le 20 juin 1748. 
« Vous vous trouverez bien éclairé par les réponses 
que je vous fais passer. M. de Puyzieulx vous remet 
à votre retour à Versailles pour discuter ce qu'il y auroit 
à taire à présent sur l'état de Gènes et pour l'établissement 
de l'Infant dans ses nouvelles possessions, et M. d'Argenson 
vous renvoie dans Gênes pour le défendre dans le cas d'in- 
fraction à la signature des préliminaires de la part de 
l'Impératrice. Ce que l'on me mande est dans le même 
goût. L'on convient que, si, contre toute attente, il falloit 
que j'agisse pour votre secours, je n'ai rien de ce qu'il 
faut pour faire seulement deux marches en avant. L'on me 
parle d arrangements et de sûretés à prendre en ce cas 
avec le roi de Sardaigne ; mais on ne m'envoie ni instruc- 
tions ni pouvoirs, et tout se termine en raisonnements 
vagues sans conclusion. A loui cela j'en reviens à mes mou- 
tons : finissons le plus tôt que nous pourrons, et n'ayons 



APPENDICES 221 

aucune part aux affaires publiques. Voilà aussi une lettre 
du cardinal ; je souhaite qu'il soit en état de vous mieux 
instruire. 

« Je ne sais pas comment je me tirerai d'affaire avec 
M. de la Mina, qui veut absolument renvoyer ses troupes 
en Espagne. Il me paroît tant d'indécence et d'autres 
inconvénients dans cette démarche que je ne puis y acquies- 
cer. Mais que puis-je faire, quand notre cour ne fait rien 
du tout et ne se décide sur rien ? 

« Vous pouvez cependant vous arranger pour votre 
voyage de Rome. J'ai écrit de façon que j'espère que l'on 
y consentira, et je vous le ferai savoir sur le champ. J'espère 
que d'ici à cette époque la réponse de M. de Brov^n sera 
revenue de Vienne » 

Au camp de Nice, ce 22 juin 1748. 

« Je vous lais de tout mon cœur mon compliment d'être 
quitte de M. de Brown ; car, malgré notre très juste 
méfiance, je ne puis croire qu'il ose violer ce qu'il a arrêté 
par écrit avec vous. L accession du roi d'Espagne, que 
l'on me mande encore plus positivement dans une lettre 
particulière et sur laquelle l'on me demande encore le 
secret, sans doute à cause de M. de la Mina, va mettre le 
dernier sceau à la consommation de la paix. ^lais je crains 
bien que cela ne soit long pour l'exécution, et la plus 
longue sera l'évacuation de l'étal de Gênes et le retour de 
nos troupes en France, soit par terre, soit par mer. J'ignore 
si l'Infant sera conduit par le Piémont ou par mer ; mais, 
quoi qu'il en soit, c'est à vous et à moi à arranger en 
projet et à l'avance ce que nous imaginerons qui pourra 
le plus faciliter et accélérer le retour des troupes de Gênes 
et le transport de tous vos effets. 

« Je viens à ce qui vous regarde personnellement. Je 
vois que vous avez demandé votre congé ; mais vous sen- 
tez bien que l'on ne peut, j'ose même dire, que l'on ne 
doit pas vous l'accorder, du moins jusques à ce que les 



222 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

choses soient plus avancées. Qui voulez-vous qui puisse 
vous remplacer et suivre ce qu'il y aura, et prévenir une 
infinité de cas qui peuvent survenir, et remédier aux évé- 
nements imprévus? Il faut un homme de dignité et au fait, 
et, sans entrer dans un plus grand détail, vous conviendrez 
vous-même que vous ne pouvez être suppléé par personne. 
Il ne faut pas que vous gâtiez par une vivacité déplacée 
tout ce que vous avez fait de bien. Vous vous êtes acquis 
beaucoup d'honneur et de réputation ; vous avez fait voir 
que vous êtes capable de conduire les affaires les plus épi- 
neuses et militaires et politiques. Vos envieux en enragent. 
Il ne faut pas que vous leur donniez prise sur vous en 
insistant trop sur votre retour, et vous connoissez trop la 
cour pour ne pas savoir les tournures malignes que l'on 
donne sur les gens à qui l'on veut nuire. Vous me direz à 
cela que vous ne vous en souciez guère et y ajouterez bien 
d'autres motifs que je devine et ne répète point par écrit. 
Mais je vous répliquerai que ce n'est point ici le cas de 
faire usage de vos connoissauces et qu il faut se soumettre 
aux bienséances, quand on est dans les premières places. 
Je vous parle comme je ferois à mon frère Soyez per- 
suadé que je m'ennuie tout autant que vous ici et que j'ai 
tout autant d'envie d'être chez moi » 

Au camp de Nice, ce 5 juillet 1748. 

« Vous trouverez, je crois, comme moi nos ministres 
fort inconséquents dans leurs lettres et dans leurs ordres. 
Pour moi, je ne puis croire les Anglois aussi légers, et je 
suis persuadé qu'ils exécuteront les préliminaires et ce qui 
en résulte de bonne loi ; au moyen de quoi, la mauvaise 
volonté de la cour de Vienne ne peut pas nous redonner 
la guerre 

« Vous ne serez pas étonné, les choses étant dans cet 
état, que l'on ne vous ait pas accordé votre congé, et je 
voudrois de tout mon cœur que vous ne l'eussiez pas 
demandé ; mais le mal est médiocre si vous vous en tenez 



APPENDICES 223 

là sans revenir à la charge. Je vous dirai franchement que 
je veux qu'avant votre retour à la cour le Roi vous donne 
quelque marque distinguée de la satisfaction qu'il a de vos 
services. M. de Boulflers en a eu une bien grande en la 
personne de son fils ; ce que vous avez fait depuis a été 
d'une tout autre difficulté, et c'est bien le cas de vous 
faire maréchal de France plutôt que M. de Lôwendal et 
bien d'autres qui rendent celte dignité bien inférieure à ce 
qu'elle a été et qu'elle devroit être. Mais c'est le cas du 
discours du cardinal Mazarin sur les maréchaux de camp, 
qu'il en leroit tant qu'il seroit honteux de l'être et de ne 
l'être pas'. Quoi qu'il en soit, je vous suis trop attaché pour 
ne pas désirer que vous receviez de manière ou d autre la 
récompense qui vous est due. J'en ai écrit tout au plus fort 
partout où j'ai cru que cela pouvoit faire cet effet 

Au camp de jSice, ce 7 juillet 1748. 
« Il faut espérer que ce sera pour cette fois la dernière 
variation de notre ministère et que l'accession de l'Espagne 
coupera court aux prétextes qu'auroit pu prendre la cour 
de Vienne ; car l'accession qu'a fait M. de Sotomayor est 
pure et simple et sans reslriction. J'en ai la copie. J'ai vu 
aussi l'article secret par lequel il est dit que 1 on conviendra 
à l'amiable au congrès d'un équivalent que donnera 
l'Espagne pour tenir lieu de dédommagement aux Anglois 
des années de non-jouissance de l'assienlo des nègres et 
du vaisseau de permission. Cet article m'a surpris ; mais 
je l'ai lu. 11 ne restoit plus de difîîcullé que sur les délais 
de la cessation des hostilités par mer, et elle a été partagée, 
et convenu que ce seroit au bout de six semaines, à compter 
de la date de l'accession qui est du 28 juin. Ainsi je ne 
vois plus de queue à discussion essentielle. Il est vrai que 
la continuation de la marche des Russes dans l'Empire est 

1 . Les souvenirs de M. de Belle-Isle sont inexacts : c'est des 
ducs que parlait Mazarin. 



224 MÉMOIRES DE tllCHELIEU 

lort extraordinaire ; mais on dit que les puissances mari- 
times y sont engagées et ne peuvent pas les renvoyer, 
qu'après leur avoir donné un quartier d'hiver. Reste à savoir 
quels seront les malheureux hôtes où ils hiverneront 

Au camp de Nice, ce 11 juillet 1748. 
« Si je me laissois aller à l'humeur, j'en aurois, je vous 
assure, pour le moins autant que vous, quand je vois et 
quand je réfléchis sur tout ce qui se passe. Mais ne con- 
naissons-nous pas, vous et moi, les gens à qui nous avons à 
faire, et devons-nous en être surpris ? Il faut donc s'armer 
sur tout cela de patience, faire pour le mieux, et le bien 
pour le bien et pour soi-même, et puis attendre la fin de 
cette besogne et tâcher de n'avoir plus de part aux affaires 
publiques. Pour moi cela est tout simple à mon âge ; mais 
vous êtes encore trop jeune pour vous refuser à ce que 
votre patrie exigera de vous. Il faut qu'il y ait des citoyens 
qui se livrent successivement pour la chose publique, quand 
ils ont des talents et des lumières, et vous êtes de ce 
nombre, surtout quand cela se trouve joint avec un rang 
aussi distingué que celui que vous tenez dans l'Etat. Mais 
je pense en même temps qu'il faut en recueillir les fruits 
aussi bien mérités, et je ne puis me persuader que le Roi 
ne vous donne pas la récompense qui vous est si justement 
due, surtout après ce que nous voyons depuis quelque 
temps. Je sais que notre maître a besoin d'être avisé ; 
mais vous avez plus de moyens et d'amis que personne 
pour cela. Je vous assure que dans ma vade je ne m'y 
épargnerai pas, et je le ferois bien mieux de bouche que je 
ne suis à portée de le faire par écrit 

12 juillet 1748. 

« J'ignorois que M. de Saint-Séverin me mît avec 

M. le maréchal de Saxe dans ses propos, parce qu'ils 
n'ont aucun fondement. Je n'ai jamais dit que j'irois à 
Milan. J'ai dit au Roi et à tous nos ministres que M. de 



APPENDICES 225 

la Mina, dont on devoit suivre le projet, ne passeroit 
seulement pas la Roya, et je le soutiens encore ; qu'il 
falloit, sur la nécessité des conjonctures, le laisser faire et 
attendre qu'il ne sût plus ou donner de la tète, et cepen- 
dant se préparer à son insu pour tirer parti des frais 
immenses de la campagne, et alors être prêt à entrer dans 
la vallée de Sture et dans la plaine du Piémont, et obliger 
le roi de Sardaigne à rappeler tous les Autrichiens à son 
secours et délivrer de nouveau Gênes par cette diversion. 
Ainsi M. de Saint-Séverin ne peut pas citer avec la moindre 
apparence de vérité un pareil fait. Mais, s'il disoit que je 
blâme son peu d'attention pour les affaires d'Italie, il auroit 
raison, et sur bien d'autres points dont je ne parle pas, 
parce qu'il faut épargner les ministres tant que le Roi les 
emploie, du moins dans le public 

A Nice, ce 29 juillet 1748. 

« Je vous envoie la réponse de M™® de Tencin et du 

cardinal au paquet que vous m'aviez adressé pour eux, que 
mon courrier vient de me rapporter. Ils vous parleront 
sans doute de votre projet de voyage de Rome. M. de 
Puyzieulx en fait un monstre à cause des circonstances ; il 
prétend que, commandant une armée qui a fait tant de 
bruit surtout en Italie, chacun a les yeux ouverts sur vos 
démarches, et que, si l'on vous voit aller rendre visite au 
roi Jacques, les Anglois de Londres en prendront de l'om- 
brage ; que l'on ne croira point que ce soit une affaire simple, 
et que cela fera un très mauvais effet. M. d'Argenson m'en 
écrit dans une lettre particulière de sa main sur le même 
ton, et m'ajoute que, ne voulant point vous déplaire ni 
vous contredire, il ne vous en mande rien. Pour moi qui 
vous aime pour vous-même, je vous dis les choses telles 
qu'elles sont, et je conclus que, si ce voyage vous fait un 
extrême plaisir et que vous l'ayez fort à cœur, vous pouvez 
vous satisfaire, en prenant le temps que vous jugerez le 
plus convenable pour que rien ne puisse péricliter en votre 
absence 15 



226 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

« M. le cardinal me mande aussi que tout est bien dis- 
posé pour vous procurer la marque publique de la satis- 
faction que le Roi a des services que vous lui avez rendus 
dans Télat de Gênes, et moi je dis qu'il n'y en a point de 
convenable que le bâton, et qu'il ne suffit pas de ces 
bonnes dispositions. Il faut agir, et c'est ce que l'on ne fait 
pas » 

A Nice, ce 2 août 1748. 

« Je comprends toute Timportunité que doivent vous 
causer les compliments de M. de la Humada. J'espère aussi 
que cet exemple pourra être un véhicule pour déterminer 
le Roi. Je le crois tout décidé à vous faire maréchal de 
France, et il est bien fâcheux que, dans la situation où vous 
vous trouvez, et après tout ce qui s'est passé, il faille avoir 
besoin de quelque chose de plus, et que le maître ne sache 
pas mettre le prix et la grâce dans ce qu'il fait. Mais vous 
connoissez le terrain mieux que personne ; ainsi il faut 
bien en passer par là et mettre en œuvre ceux qui sont à 
portée de faire dire le oui 

« Il est bien vrai que Saint-Séverin fait ce qu'il peut à 
présent pour réparer ses premières sottises et regagner par 
l'accélération de la paix, et, pour y parvenir, il estropiera 
encore toutes les autres parties, et vous savez qu'il y en a 
une infinité qui ont chacune leur importance. M. de Puy- 
zieulx voit, je crois, qu'il n'a pas fait un bon choix ; mais 
il le soutient par honneur et par politique ; mais je crois 
bien savoir qu'il est triste et affligé de sa besogne. J'en suis 
fâché, parce que je lui crois de très bonnes intentions et 
qu'il m'a toujours marqué de l'amitié » 

A Nice, ce 6 août 1748. 

« Je vois que vous avez abandonné le projet de votre 

voyage de Rome. J'en suis bien aise, puisque cela s'est 

tourné si de travers dans la tète de M. de Puyzieulx ; car 

M. d'Argenson l'avoit trouvé tout aussi simple que moi. 



APPENDICES 227 

Mais, sur ce que m'en a mandé M. le cardinal de Tencin, 
j'ai cru que le plus sage étoit de faire ce sacrifice, autant 
qu'il ne vous coûteroit pas trop. Mais vous poussez trop 
loin votre complaisance en vous privant d'aller à Lucques, 
qui est si à portée que c'est pour ainsi dire être dans votre 
district, Lucques touchant à Sarzane et à la rivière du 
Levant. Je vous conseille de ne vous en pas contraindre, 
pour peu que cela vous fasse plaisir. 

« Je pense tout comme vous sur les sentiments du Roi 
à votre égard, et qu'il a besoin d'être décidé. M™® de Pompa- 
dour ne le peut-elle pas ? Je sais que celui qui tient la plume 
seroit plus convenable. M. d'Argenson m'a paru penser 
là-dessus comme il faut. Je sais bien qu'il désire que tout 
ce qui est de son déparlement passe par lui ; mais c'est 
précisément par cette raison qu'il doit être empressé d'obli- 
ger essentiellement un homme tel que vous, de pareilles 
occasions étant rares » 

A Nice, ce 8 août 1748. 
« Vous avez très bien fait de parler franchement à M. de 
Puyzieulx sur les propos de M. de Saint-Séverin tenus à 
M. Doria. On n'a jamais parlé avec cette dureté à un 
ministre public, quel qu'il soit, surtout dans les cir- 
constances où se trouve la république vis à vis du Roi. Que 
peut-on espérer d'un pareil plénipotentiaire, et que n'en 
doit-on pas craindre ? Je sais que la cour palatine a encore 
des sujets plus graves de mécontentement dudit Saint- 
Séverin, et j'avoue que je suis assez sot d'en être affligé 
pour l'honneur de notre maître et le bien de la chose 
publique. Au surplus, vous êtes trop prévenu en ma 
faveur de croire qu'il n'y eut que moi propre à la place 
qu'occupe Saint-Séverin. Je crois bien que j'y aurois mieux 
fait que lui ; mais n'est-ce pas se priser trop haut ? et je 
crois bien d'ailleurs que je manque de bien des connois- 
sances nécessaires, quoique les circonstances m'aient mis à 
portée d'en avoir beaucoup. Comptez, Monsieur le duc, 



228 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

que nous ne sommes occupés que de parvenir à la paix, de 
quelque manière que ce puisse être, et, quand elle sera 
faite mal, on cherchera à replâtrer comme on pourra les 
sottises, et on évitera la guerre à quelque prix que ce soit. 
Je suis trop vieux pour la revoir jamais, du moins en per- 
sonne ; mais je n'y prends pas moins d'intérêt. Je vous 
loue de penser qu'il laut toujours parler vrai aux ministres, 
quand on est à portée de le faire, et surtout quand ils sont 
de nos amis. J'ai pratiqué cet évangile toute ma vie, et mes 
amis me l'ont reproché. Je ne me suis pas corrigé, et j'en 
userai de même jusqu'au bout, même avec le Roi, quand 
il me fera l'honneur de m'interroger ou me donnera occa- 
sion de lui parler seul » 

A Nice, le 19 août 1748. 

« L'inquiétude où vous me paroissez être sur la santé 
de Mademoiselle votre fille ^ me fait bien de la peine, 
quoique, à son âge, ce soit peut-être bien que d'avoir la 
petite vérole, tant pour la sûreté de la vie que pour la 
conservation de la figure ; mais je sens qu'il est impossible 
de n'être pas agité. M™® de Belle-Isle ni le cardinal de 
Tencin ne m'en ont rien mandé ; cependant leurs lettres 
doivent être de plusieurs jours plus fraîches que celle où 
Madame votre sœur^ vous a écrit. C'est du moins une 
marque qu'il n'y a eu rien de plus considérable depuis 

« Je n'aime point à apprendre ces nouvelles rechutes 
de coliques d'entrailles. N'y a-t-il point un peu de votre 
faute? Je vous exhorte à éviter ce qui peut y donner lieu. 
La santé est précieuse en tout temps et à tout âge, mais 
surtout dans la position où vous vous trouvez. Il faut être 
malade chez soi, quand on doit l'être .... » 

1. Jeanne-Sophie Élisabeth-Armande-Septiraanie, née àMont- 
pellier le l""" mars 1740, fille du second mariage de M. de 
Richelieu ; elle épousa plus tard M. d'Egraont. 

2. M""* de Clefmont du Chàtelet, ou l'abbesse du Trésor, dont 
il a été question ci-dessus, p. 198. 



APPENDICES 



229 



A Nice, le 20 août 1748. 

« Je trouverois bien plus extraordinaire le silence de 
nos ministres à votre égard, si je ne connoissois depuis 
longtemps cette négligence. Quant à la nouvelle du roi de 
Prusse, je ne la crois pas, à cause de mes correspondants 
en Allemagne qui n'en disent rien ; mais, pour la nou- 
velle de la convention pour le renvoi des Russes et d'une 
réforme de trente-cinq mille hommes de notre part, elle 

est certaine, et les ministres n'en ont parlé qu'à présent 

Je doute beaucoup aussi de la négociation du Roi avec 
l'Impératrice par le canal et l'entremise du Pape. Mais de 
quoi je suis certain, c'est que M. de Saint-Séverin entasse 
omissions sur omissions, et que nous nous ressentirons 
longtemps des fautes énormes qui auront été faites dans ce 
traité de paix. Je crois que M. de Puyzieulx n'est pas à se 
repentir de son choix ; encore ne voit-il pas tout, et il auroit 
lui-même besoin de plus de connoissance et de plus de 
secours que je ne lui en connois. 

« Je pense tout comme vous sur l'abbé Grimaldi, dont 
j'ai beaucoup ouï parler sur le même ton que ce que vous 
m'en dites. Mais, dans l'aigreur qui règne actuellement 
entre notre ministère et celui de Madrid, comment 
pouvoir empêcher ce choix ? Ce seroit peut-être un motif 
de plus à l'Espagne de le mettre auprès de l'Infant pour 
nous contrecarrer et avoir un espion auprès de ce prince, 
dont on connoît le « genio francese. » Il y a bien à gémir 
quand on réfléchit sur tout cela, et avec d'autant plus 
d'amertume qu'il n'y a presque point de remède » 

A Nice, ce 28 août 1748. 

« Je ne ferai point de commentaires sur tout ce que 

vous mande M. de Puyzieulx. Tout cela répond au reste de 
ce qui se passe à Aix-la-Chapelle. Je sais d'ailleurs que 
l'on a été tout près au conseil du Roi de signer le traité 
définitif sans l'Espagne. Je ne dis pas qu'elle se conduise 



230 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

bien, et vous en savez sur cela autant que moi ; mais il y 
a pourtant bien des points où elle n'a pas tort et où elle 
peut nous faire des reproches bien fondés. Je ne vois pas 
encore bien clair à la fin de tout ceci, et je crains bien que 
mon séjour ne se prolonge furieusement, ...» 

A Nice, ce 4 septembre 1748. 
« J'ai lu les deux lettres particulières que vous écrivez 
à MM. de Puyzieulx et d'Argenson, que vous avez bien 
voulu me communiquer. Je les ai cachetées bien proprement, 
et il n'y paroîtra sûrement pas. Je les trouve très bien en 
vérité. Pour peu que ces ^Messieurs veuillent, le Roi ne 
tiendra sûrement pas. Vous savez encore mieux que moi com- 
ment ces choses-là se mènent. Celle-ci est encore plus du 
ressort de M. d'Argenson. Je lui ai écrit une lettre particu- 
lière de quatre pages là-dessus, et une autre ostensible, où 
je crois n'avoir rien omis, et assurément j'en ai le succès 
aussi à cœur qu'aucune chose que j'aie désiré en ma vie. 
Je vais attendre le retour du courrier avec la plus vive 
impatience. J'écris aussi un mot à M™^ de Tencin, en lui 
adressant votre paquet, et j'adresse celui de l'abbé Blet à 
jyjme jjg Belle-Isle. Il est si lard, et je suis si excédé de tout 
ce que j'ai fait aujourd'hui depuis cinq heures du matin, 
que je finis en vous embrassant. Monsieur, et assurément 
de tout mon cœur. » 

A Nice, ce 23 septembre 1748. 
« Je suis tout aussi en colère que vous du tour que vient 
de vous faire M. de Maurepas. Il est étonnant qu'un mi- 
nistre ose compromettre la dignité du Roi pour faire pièce 
à un particulier. Mais, après ce que j'ai éprouvé à Prague, 
je ne dois être surpris de rien. On vouloit perdre et dé- 
truire l'armée entière et la tête des troupes du royaume 
pour se défaire de moi. Vous laites bien d'en écrire à M. de 
Puyzieulx et de demander votre congé, toujours sous la 
condition, s'il vous plaît, de ne rien faire sur tout cela que 



APPENDICES 231 

condltionnelleraeat à ce que nous rapportera le courrier que 

j'attends 

« Vous croyez bien que Monsieur de Rennes ne me 
laisse pas ignorer l'indisposition de l'Espagne, et M. de la 
Mina me parle ici tout de même. 11 fait passer en Catalogne 
son infanterie en détail depuis que je lui ai déclaré nette- 
ment que je ne donnerois point de routes à ses bataillons. 
Il en embarque journellement des piquets à Villefranche et 
à toutes les rades de la côte de Provence. » 

A Nice, ce 24 septembre 1748. 
« Mon courrier est arrivé cette nuit, et je suis comblé 
de satisfaction de ce que j'y ai trouvé. M. d'Argenson m'a 
fait de sa main une réponse charmante à celle que je lui 
avois écrite, et, quoiqu'il me demande un secret qui se 
prescrit de lui-même, il me marque en propres mots, après 
avoir repris ce que je lui ai mandé : « J'ai tout lieu de 
« croire que les démarches que je viens de faire en dernier 
« lieu pour M. de Richelieu auront leur succès et que le 
« moment de la décision n'est pas éloigné. Le Roi étant 
« convenu avec moi qu'en prenant ce parti c'étoit à Gênes 
« où il falloit le déclarer, il n'a donc pas pu être question 
« en ce moment de congé. Il faut que la chose, si elle a à 
« se faire, éclate avant qu'il soit peu de jours. Vous êtes la 
« seule personne avec qui je m'en ouvre ; ainsi je n'ai 
« pas besoin de vous recommander le secret sur tout ceci, 
« etc. » Vous voyez que M. d'Argenson a marché de bon 
pied, et j'ai lieu de le croire pour tout ce qu'il m'a écrit 
avant et depuis que je suis cette affaire avec l'affection que 

j'y ai mise Il faut que vous rendiez justice à 

M. d'Argenson, qui certainement pouvoit l'empêcher, s'il 
avoit été mal intentionné, et n'a peut-être pas trouvé la 
même facilité à vous servir » 

A Nice, ce l" octobre 1748. 
« Je suis ravi que M. d'Argenson vous ait écrit encore 



232 MÉMOIHÉS DÉ RICHELIEU 

plus précisément que moi pour la proximité de l'époque ; 
car, pour la chose, il m'en parle d'une manière à laisser 
toute espérance. J'en attends, je vous assure, l'exécution 
avec une émotion que je ne puis exprimer, y ayant fort 
peu de choses que j'aie plus désiré en ma vie. 

« Je ne crois pas que vous songiez à faire aucun usage 
de vos lettres de recréance avant la décision de votre 
affaire, et, puisque M. d'Argenson n'a pas cru devoir par- 
ler de votre congé, il faut nécessairement attendre la con- 
sommation. 11 n'est pas possible que cela tarde, La néces- 
sité de finir avant que vous quittiez Gênes, dont le Roi est 
convenu, est une raison pour prendre patience. J'ai trouvé 
moyen d'en écrire à M™* de Pompadour. Vous me trouve- 
rez peut-être bien hardi ; mais cela est venu tout naturel- 
lement. Je suis assuré que le Roi lira ma lettre, et c'est 
tout ce que j'ai désiré 

« Vous me ferez plaisir de me mettre au fait de vos tra- 
casseries de l'Opéra. Nous n'avons pas ici seulement de 
quoi en exciter, et tout y est dans l'ennui le plus complet ; 
c'est l'état le plus triste et le plus fâcheux. Cependant je 
me porte à merveilles, et c'est beaucoup. Je souhaite qu'il 
en puisse être incessamment de même de vous. Vous en 
ferez un usage plus agréable que moi ; je suis vieux et vous 
êtes encore jeune. » 

A Nice, ce 5 octobre 1748. 

« Vous me comblez de satisfaction en m'apprenant 
l'agréable nouvelle dont le Roi a voulu vous faire part lui- 
même le premier. C'est ajouter tout le mérite à la grâce. 
Je la partage de tout mon cœur avec vous, et au-delà de 
tout ce que je puis en exprimer 

« Il ne faut pas douter que c'est la goutte de M. d'Ar- 
genson qui a retardé l'expédition. Il me mande du 26 qu'il 
étoit dans son lit avec la goutte à l'épaule et que c'est ce 
qui Ta empêché de pouvoir rendre au Roi de mes lettres, 
etc. Je suis un peu moins pressé de voir arriver le courrier; 



APPENDICES 2o3 

car c'est l'usage d'en envoyer toujours un pour pareille 
grâce, dès que la chose est faite. J'en garderai, je vous pro- 
mets, le plus profond secret jusques au bout. Je vois par 
une lettre du cardinal de Tencin qu'il n'éloit pas encore 
bien instruit ; voilà une lettre de lui pour vous. La date de 
la lettre du Roi cadre à ce que M. d'Argenson m'a mandé 
et à vous, et sûrement c'est la maladie du ministre qui est 
cause de ce retardement. Il vous parlera apparemment de 
votre congé en même temps. Je vous attendrai ici de pied 
ferme, et je suis bien aise d'avoir fait auparavant mon 
voyage de Toulon » 

A Nice, ce 15 octobre 1748. 

« Je suis tout aussi imbécile et aussi neuf que vous sur 
les affaires d'intérêt domestique, dont je n'ai jamais été 
occupé ; aussi n'y a-t-il rien qui n'y paroisse dans l'état de 
mon bien. Ce que vous me demandez m'étoit absolument 
inconnu quand je suis venu prendre le commandement de 
cette armée. J'ai trouvé établi que les munitionnaires de 
l'armée d'Italie fournissoient la farine en nature au boulan- 
ger du général, et en effet ils n'ont pas voulu, l'année pas- 
sée, qu'il leur en fût tenu compte en argent, et il en a sim- 
plement été donné un reçu par mon maître d'hôtel, pour 
en constater la quantité. Sans doute que ces munitionnaires 
en font mention dans leurs états de consommation, et en ce 
cas il n'y a rien à dire, et il ne seroit que juste que le Roi 
fasse cette petite gratification à ceux qui commandent ses 
armées, comme il le fait pour les fourrages. Je ne crois 
pourtant pas que l'on l'ait fait pour moi quand j'ai commandé 
dans le Hundsruck, mais bien en Bohême, où les blés 
étoient fournis par le pays ennemi. Voilà tout ce que je sais 
et que je puis vous dire, sur cette matière qui m'est fort 
étrangère. 

« C'est certainement la maladie de M. d'Argenson qui 
a retardé la consommation de votre affaire. Il n'a pas tra- 
vaillé avec le Roi depuis le 18, qui est précisément le 



234 MÉMOIRES DE RICHELTEU 

jour de la date de la lettre que le Roi vous a écrite. Il est 
fâcheux que ce contretemps soit arrivé aussi mal à propos, 
et j'en suis excédé d'impatience. Dès que j'entends un 
homme botté dans mon appartement ou un cheval qui 
galope, je crois toujours que c'est le courrier de M. d'Ar- 
genson qui m'apporle le paquet de la nouvelle. Mais enfin 
l'essentiel est fait, et il faut bien que cela finisse, et j'en 
suis chaque jour plus satisfait ; car c'est de cette occasion 
qu'il faut être maréchal de France, et non comme le plus 
grand nombre de vos camarades, sur lesquels vous savez 
tout ce qu'il y a à dire » 

A Nice, ce 16 octobre 1748. 

« Voilà donc enfin ce courrier tant attendu qui arrive, 
Monsieur, et je vous fais le compliment le plus sincère que 
vous puissiez recevoir ; car, sans exception, qui que ce soit 
ne l'a plus désiré. Je ne veux pas retarder le départ du 
courrier de M. d'Argenson, qui n'attendra guères ; car 
j'allois faire partir une felouque pour vous porter le paquet 
ci-joint que je rouvre. Il ne put partir hier, comme je le 
voulois. 

« Je vous prie de me mander en détail quels vont être 
vos arrangements et combien vous séjournerez encore, etc. 
Ce n'est pas à présent le moment de vous parler d'autre 
chose que de ma joie et de mon inviolable attachement. » 

A Nice, le 22 octobre 1748. 
« Les lettres de Fontainebleau du 15 ne font aucune 
mention de votre nouvelle dignité, et le cardinal de Tencin 
me mande que c'est encore un secret, et qu'apparemment 
on ne l'apprendra que par les lettres de celte armée. Cela 
est singulier ; mais vous en serez moins surpris qu'un autre. 
Au surplus, peu vous importe ; cela sert à être encore plus 
content que la chose soit faite ; car, quelque bien que 
soient fondées les espérances, rien n'est assuré que ce qui 
est fait. J'en ressens chaque jour une nouvelle satisfaction. 
J'attends à présent celle de vous embrasser » 



APPENDICES 235 

A Nice, ce 23 octobre 1748. 

« Je vois par votre lettre du 20 que vous comptez par- 
tir de Gênes après le 5 ou le G novembre et me donner ici le 
plus long séjour que vous pourrez. Vous ne sauriez douter 
du plaisir que j'aurai de vous posséder le plus longtemps 
qu'il sera possible. Nous aurons bien des articles à traiter, 
et principalement celui de Corse, sur lequel il est bien 
important que notre ministère prenne un bon parti. C'est 
pourquoi nous devons les y conduire par tout ce qui 
dépend de nous, et votre réplique à la lettre de M. de 
Puyzieulx que je vous fais passer, ne peut être trop déci- 
sive. Lamienneconfirmeraceque vous manderez, et, comme 
vous n'avez plus le temps d attendre des réponses, il faut 
marquer à ce ministre que vous allez toujours faire ce que 
vous croyez convenable, etc. C'est là ce que vous avez 
d'essentiel à mettre en train avant votre départ de Gênes ; 
car tout le reste peut se suppléer quand vous n'y serez 
plus, mais non pas l'affaire de Corse et ce qui y a rapport. 

« Je ne vois aucun inconvénient que vous fassiez aux 
nobles génois le galanterie d'aller vêtu comme eux pendant 
deux fois vingt-quatre heures, ce qui doit leur être aussi 
agréable que si vous l'étiez pendant un mois^, et un aussi 
court intervalle ne change rien au commandement. Chau- 
velin donnera le mot pour ces deux jours ; car l'épée est 
une condition indispensable pour donner l'ordre. Je sens 
mieux qu'un autre le mérite de l'attention que vous dési- 
rez de marquer à la République, et je n'y vois aucune espèce 
d'inconvénient quelconque. Il n'y a qu'à se moquer de ceux 
qui critiqueront ; car il est impossible de plaire à tout le 
monde. » 

A Nice, ce l®"" novembre 1748. 
« Tout ce que vous me dites sur la conduite qu'on laisse 

1. M. de Richelieu avait été inscrit par le gouvernement 
génois sur les registres de la noblesse. 



236 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

tenir au Roi sur votre promotion n'est malheureusement 
que trop vrai. J'ai cependant peine à croire que l'on ajoute 
personne, et je le souhaite pour le bien de la chose. 

« Vous voyez par tout ce que je vous ai envoyé que je ne 
suis pas plus instruit de ce que j'ai à faire ; que M. de 
Puyzieulx, en m'envoyant les feuilles des articles du traité 
définitif que je vous ai fait passer, me renvoie à M. d'Ar- 
genson pour en recevoir les instructions relatives, et que 
ce dernier me dit positivement que M. de Puyzieulx ne lui 
a rien communiqué. Il faut croire qu'ils se concerteront 
pour me mander ce que j'ai à faire ; car je vois plusieurs 
points sur lesquels il y aura certainement des contestations 
et des partis à prendre. 

« Je suis ravi d'apprendre que votre santé aille mieux ; 
j'attends avec impatience de pouvoir en juger par moi- 
même. Mais je juge par ce que vous me mandez que vous 
ne serez guère ici avant le 9 ou le 10. Je recevrai encore 
de vos nouvelles. Je vous ai écrit plusieurs lettres qui exigent 
des réponses. La mer devient à présent fort équivoque ; 
mais, je vous conjure, renvoyez-moi des felouques ; car 
celle qui a mené ici votre valet de chambre passe outre à 
Marseille avec lui. Ainsi je n'en ai plus du tout d'aucune 
espèce, et voilà la seconde de celles du Roi que je fais 
partir. 

« J'ai remis à mon fils la réponse dont vous l'avez honoré ; 
il est élevé dans les sentiments qu'ont pour vous le père 
et la mère, et c'est tout dire ; car personne sans exception 
ne vous est plus tendrement attaché. » 



APPENDICES 237 

V 

MÉMOIRE 
pour servir d'instruction 

AU SIEUR DUC DE RICHELIEU, PAIR ET MARECHAL DE FRA>CE, 

gouverneur général du gouvernement de Guyenne, 
allant dans sondit gouvernement '. 

15 mai 1758. 

« La nécessité d'en imposer aux protestants et de répri- 
mer leurs entreprises est aussi instante dans la Guyenne 
qu'en Languedoc. Le projet de les rendre tout à coup dociles 
aux lois de l'Eglise et de 1 Etat seroit trop vaste et même 
dangereux. Il paroîtdans le moment présent plus judicieux 
de se borner à l'objet de les ramener au point dans lequel 
se sont jusqu'ici contenus les autres protestants dans le 
reste du royaume, où on n'a point encore entendu parler 
d'assemblées privées ou consistoires, d'assemblées générales, 
ni de mariages ni de baptêmes dans le Désert. L'objet du 
conseil une lois déterminé, il a été jugé nécessaire pour le 
remplir de former un plan fixe d'opérations, réglé par une 
sagesse prévoyante et avec des ménagements compatibles 
avec l'autorité, mais suivi avec fermeté et sans variations. 
II est en même temps à considérer que ce qui pourroit 
réussir en Guyenne n'auroit pas le même succès en Lan- 
guedoc. Il en est de la fermentation des esprits comme des 

1. Archives nationales, R 144, n" 8 ; minute corrigée de la 
main d'un secrétaire d Etat et signée par le Roi. — M. de 
Richelieu, gouverneur de Guyenne depuis 1755, avait été invité 
à se rendre dans son gouvernement pour y mettre ordre à des 
troubles et à des conflits suscités par les protestants. Ces in- 
structions montrent clairement combien était hésitante la poli- 
tique du gouvernement de Louis XV en cette matière. 



238 ^MÉMOIRES DE RICHELIEU 

maladies populaires : quoiqu'elle soit la même dans les 
différents sujets qui en sont atteints, les mêmes remèdes 
ne réussissent pas pour tous. On attend de la sagesse du 
médecin qu'il les varie suivant la constitution du malade, et 
qu'il étudie les circonstances et les accidents pour les appli- 
quer à propos. 

« L'illusion de la tolérance est née dans le Languedoc ; 
les prédicants l'ont insinuée aux plus accrédités d'entre les 
protestants, et la multitude l'a saisie avec avidité. Elle a 
reçu de l'accroissement d'où l'on devoit attendre sa ruine : 
le sieur maréchal de Mirepoix avoit cru tenir comme dans 
sa main les protestants du Languedoc par la voie de la per- 
suasion, en entrant en correspondance avec les principaux, 
en composant avec eux sur les assemblées plus ou moins 
nombreuses, sur la manière de former leurs consistoires, 
dont le nom ne le choquoit point, et en leur laissant et en 
pensionnant même leurs ministres, pourvu qu'ils fussent 
nés dans la province. Ce système d'administration n'est pas 
nouveau ; il fut malheureusement celui du gouvernement 
dans la naissance du calvinisme, qui dut ses progrès à l'au- 
dace qu'eurent les premiers protestants de proposer des 
conditions à leur souverain, et à la complaisance qu'on eut 
alors de les entendre dans des pourparlers, d'entrer avec 
eux dans des négociations, où ils parurent d'abord gagner 
peu, mais qui furent le germe de tous les maux qui ont 
affligé la France pendant les règnes de Charles IX et de 
tous ses successeurs jusqu'au milieu de celui du feu roi. 
Une expérience si bien acquise doit convaincre qu'il est 
dangereux de laisser les protestants se permettre des espé- 
rances, et faire voir combien ils sont capables d'abuser 
des plus petites correspondances. C'est ce qui fait croire 
que le mal sera plus difficile à réparer dans le Languedoc, 
où le maréchal de Mirepoix en a eu pour eux, que dans la 
Guyenne, où la barrière des lois leur a toujours été cons- 
tamment opposée. Il y a bien plus de distance de la résis- 
tance à lasoumission^ quand pour soumettre il faut commen- 



APPENDICES 239 

cer par faire perdre des espérances qu'on a laissé prendre, 
que quand il ne s'agit que d'entretenir ou d'ajouter à une 
fermeté qui ne s'est point démentie. 

« L'illusion de la tolérance est venue du Languedoc en 
Guyenne ; mais elle n'a pas eu le temps d'y prendre de 
fortes racines. En toute occasion et en tout lieu, on a pré- 
senté aux protestants la constante volonté du Roi pour le 
maintien des lois, et, pour la rendre sensible parles effets, 
il a été donné avec choix des ordres d'exil et d'emprison- 
nement contre les plus accrédités. On en reconnut l'avan- 
tage immédiatement après les premières assemblées : elles 
devinrent moins fréquentes et moins nombreuses, et ce 
remède auroit pu suffire seul, si on avoit donné à ces fruits, 
qui n'étoient que précoces, le temps de mûrir. Mais, sur 
des avis motivés de ces belles apparences, et de l'espoir 
d'un changement prochain dans la conduite des protestants, 
ces ordres étoient presque aussitôt révoqués que donnés. 
Les protestants, dont le caractère distinctif est de se pré- 
valoir de tout, prenant ces actes de clémence pour un com- 
mencement de retour vers eux, en devenoient plus hardis 
et plus entreprenants. 

« Le sieur maréchal de Thomond éclaira cette conduite 
des protestants. Leurs assemblées, jusque sous ses yeux, 
dans une province où il commandoit, lui parurent intolé- 
rables. Il conçut que le moyen le plus naturel de les faire 
cesser étoit de remettre en vigueur les règlements qui les 
défendoient indistinctement à tous les sujets du Roi, ainsi 
que le port d'armes aux non-nobles ; il l'exécuta par deux 
ordonnances qu'il rendit les 18 septembre et 12 octobre. 

« Peut-être que, s'il eût communiqué son projet, le Con- 
seil, en l'approuvant au fond, parce qu'il n'avoit rien que 
de conforme aux ordonnances du royaume, mais balan- 
çant les circonstances, en auroit remis l'exécution à un 
autre temps. Mais ces deux ordonnances sont rendues ; 
elles font avec l'arrêt du parlement de Bordeaux du 21 no- 
vembre 1757 le dernier état de la religion protestante dans 



240 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

la province de Guyenne. On ne craint point de dire que ce 
seroit causer un grand mal, on ne dit pas de les révoquer, 
mais seulement de laisser entrevoir aux protestants que le 
Conseil n'en approuve pas les dispositions, et qu'il trouve 
l'arrêt du parlement de Bordeaux trop rigoureux. II est 
permis d'en juger par ce qui s'est déjà passé ; il est justifié 
par des relations authentiques envoyées au Conseil qu'aus- 
sitôt après la publication des ordonnances du maréchal de 
Thomond et le désarmement, les protestants demeurèrent 
consternés, les assemblées cessèrent totalement pendant 
plusieurs mois, les protestants envoyèrent leurs enfants aux 
instructions et les églises des paroisses se trouvèrent rem- 
plies. Dans tous les temps les clameurs ont réussi aux pro- 
testants, et ils n'ont jamais manqué d'émissaires. On sut en 
Guyenne que le Conseil n'avoit pas entièrement approuvé 
les ordonnances du maréchal de Thomond et l'arrêt du 
parlement de Bordeaux, Les assemblées particulières 
recommencèrent dans les communautés ; le souffle du Lan- 
guedoc y parvint ; on y forma les plans des assemblées au 
Désert ; des députés partirent pour les Cévennes et en 
amenèrent des prédicants. Leur présence rendit les assem- 
blées plus nombreuses qu'auparavant. Ils y publioient 
comme certaine la tolérance de la religion. La clémence du 
Roi y fut exaltée ; on y déclama contre la tyrannie des 
commandants et des juges, et cet artifice des prédicants a 
été suivi d'un tel progrès, que les nobles et les bons bour- 
geois, qui, par crainte pour leur fortune, n'avoient osé 
jusque là assister aux assemblées, ne font plus de dilficulté 
de paroître au Désert. Plusieurs ont été vus armés dans 
une assemblée nombreuse qui s'est tenue près de Clairac le 
6 avril dernier. 

« De la soumission qui avoit suivi immédiatement les 
ordonnances du maréchal de Thomond, et des désordres 
que la simple nouvelle, quoique fausse, du désaveu de ces 
ordonnances a causés, on peut tirer deux conséquences : 
l'une, que les protestants ont regardé ces ordonnances 



APPENDICES 241 

comme leur portant un coup mortel, auquel ils ont échappé ; 
l'autre qu'en leur faisant perdre la confiance qu'ils ont mise 
dans l'inexécution de ces ordonnances, ils perdront en même 
temps leur hardiesse. 

« Puisqu'il est inutile et qu'il seroit même dangereux, 
comme on l'a démontré, de tenter de ramener les protes- 
tants à l'obéissance par la persuasion, il faut y parvenir 
par la crainte. On ne parle pas de celte sorte de crainte 
qui imprime la terreur et qui conduit au désespoir, ce qui 
peut arriver quand on déploie toute la sévérité des lois et 
qu ou les applique à la fois à la multitude des coupables 
sans distinction ; mais on entend parler de la crainte qui 
vient de l'impression des exemples de sévérité. 

« C'est sur ces principes que S. M. a fixé un plan d'opé- 
rations, en lui donnant pour base, comme il vient d'être 
dit, l'objet borné quanta présent à ramener les protestants 
de Guyenne au point de ceux des autres provinces, où les 
assemblées, les mariages et les baptêmes au Désert sont 
inconnus. 

« On doit penser que les protestants de la province de 
Guyenne, instruits de la prochaine arrivée du gouverneur, 
ont déjà formé des projets, et que, attentifs à ses démarches 
et à ses moindres paroles, ils croiront y trouver matière ou 
à rabattre de leur indocilité, ou à fortifier leurs espérances. 
Ainsi le sieur maréchal de Richelieu ne laissera voir à 
l'extérieur qu'inflexibilité pour le maintien de l'autorité du 
Roi dans l'exécution de ses ordonnances et des arrêts de 
son parlement de Bordeaux sur le fait de la Religion pré- 
tendue réformée. Il applaudira à tout l'appareil de la jus- 
tice contre les contrevenants, et il se rendra impénétrable 
aux religionnaires quant aux vues de prudence et de ména- 
gement dont il sera à propos d'user dans l'exécution. 

« Comme il n'y a plus à délibérer sur l'ordonnance du 
maréchal de Thomond du 18 septembre pour le désarme- 
ment, et qu'elle est exécutée, que cependant le prétendu 
désaveu de cette ordonnance a produit un très mauvais 

IG 



242 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

effet parmi les religionnaires, il n'y a point de meilleur 
moyen de les en dissuader que de donner des ordres pour 
faire mettre les armes dans un ou plusieurs dépôts où elles 
soient en sûreté, s'il n'y a pas déjà été pourvu ; d'en faire 
faire des états et inventaires, d'affecter d'en faire prendre 
un grand soin, et de ne pas permettre qu'elles soient ren- 
dues en tout ou partie à aucun des particuliers non-nobles 
ou non-privilégiés auxquels elles ont été ôtées, ni aux gar- 
diens de les prêter ou de s'en dessaisir sous quelque pré- 
texte que ce soit. Il sera même bon, pour plus grande 
marque d'approbation, d'envoyer de temps en temps faire 
quelques désarmements, — chez gens obscurs, — et de le 
faire remarquer. 

« A l'égard de la seconde ordonnance du 12 octobre 
concernant les attroupements, son but principal étant con- 
fondu dans l'arrêt du Parlement du 21 novembre qui sévit 
contre les assemblées, le sieur maréchal de Richelieu peut, 
en la louant extérieurement, la laisser cependant à l'écart, 
d'autant mieux que le Roi se réserve de donner immédia- 
tement ses ordres particuliers pour les exils et les empri- 
sonnements sur les avis qui lui seront donnés dans les cas 
qui requèreroient plus de célérité qu'on ne peut en attendre 
des formalités de justice. 

« L'illusion de la tolérance est le nerf des assemblées ; 
elle en est l'âme parce qu'elle en est le plus puissant véhi- 
cule ; et réciproquement les assemblées donnent l'aliment 
à cette illusion par l'artifice des prédicants, qui sentent 
bien qu'ils ne peuvent se soutenir qu'à l'ombre de ce simu- 
lacre. L'arrêt du Parlement tend bien à le faire dispa- 
raître, et peut en effet y contribuer beaucoup ; mais il 
embrasse trop de parties. Ce sera toujours en vain qu'on 
entreprendra d'empêcher les mariages et les baptêmes au 
Désert, et de forcer les parents à envoyer les enfants aux 
instructions de l'église, tant qu'il y aura des assemblées. Il 
faut donc s'attacher principalement à les détruire. La pos- 
sibilité ne s'en trouve que dans les moyens à pratiquer 



APPENDICES 243 

pour retrancher aux religionnaires et à leurs prédicants 
toute présomption de tolérance accordée ou à espérer. 

« Ces moyens se trouveront dans le concert du sieur 
maréchal de Richelieu avec le parlement de Bordeaux dans 
les matières concernant les protestants, pour faire instruire 
sans relâche tous les procès qu'il trouvera avoir été com- 
mencés, avant son arrivée, contre les protestants en matière 
de contravention aux règlements concernant la religion, 
quel que soit le délit. Cette rigueur est de nécessité. Si on 
recule ou s'adoucit, l'idée de tolérance reprend ses forces, 
et c'est elle qu'il faut abattre. Rien n'y paroît plus propre 
que de laisser voir tout naturellement aux religionnaires 
que le gouverneur de la province, dépositaire de la volonté 
du Roi, provoque lui-même l'exécution des arrêts du par- 
lement. C'est ainsi qu'on parviendra à porter dans les 
esprits la conviction que le Roi approuve tout ce que le 
parlement a ordonné contre les protestants, et ce sera un 
grand échec pour l'idée de tolérance. 

« Si le Roi s'est déterminé à laisser ainsi agir la sévérité 
de la justice pour le passé, c'est-à-dire à l'égard des procès 
déjà commencés, ce n'est, et on l'a déjà fait entendre, que 
parce qu'on ne peut pas empêcher que les plaintes n'aient 
été rendues et que les décrets n'aient été décernés, et 
qu'il faut être en garde contre toute modération que les 
religionnaires pourroient approprier à leur idée de tolé- 
rance. Mais, pour l'avenir, S. M. désire qu'il soit apporté 
à l'exécution de l'arrêt du parlement du 21 novembre des 
restrictions, quant à certaines dispositions qui peuvent être 
suspendues ou différées, et, à l'égard des autres, qu'on use 
des ménagements qui, sans blesser son autorité, pourront 
par des jugements sévères, mais moins multipliés, faire 
rentrer les protestants dans l'obéissance aux lois du rovaume 
par la crainte de s'exposer aux peines qu'ils auront vu 
infliger à leurs pareils. 

« L'intention de S. M. est que ses édits et ordonnances, 
déclarations et règlements, et l'arrêt du parlement de lîor- 



244 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

deaux du 21 novembre soient exécutés en toute rigueur 
contre les ministres ou prédicants. 

« A l'égard des religionnaires qui auront reçu chez eux 
les miu stres ou prédicants ou qui les auront accompagnés 
dans les chemins, dont il aura été donné avis à l'intendant 
ou qui seront dénoncés au procureur général, ou dont le 
sieur maréchal de Richelieu aura connoissance par lui- 
même, le procès ne sera fait suivant la rigueur de Tarrêt 
du 21 novembre, pour raison de la même contravention 
commise par plusieurs, qu'à un seul de ces contrevenants. 
Le sieur maréchal de Richelieu, le sieur intendant de la 
généralité, le sieur premier président du parlement et le 
procureur général s'assembleront à l'effet de délibérer sur 
le choix. 11 devra toujours tomber sur le plus distingué par 
son état et qualité, ou sur le plus riche. Ils en informeront S. 
M., et, sur leur avis, elle donnera immédiatement ses ordres 
contre les autres suppôts et hôtes des ministres ou prédi- 
cants, si elle le juge à propos. 

« Il en sera usé de même à l'égard des personnes qui se 
trouveront dans le cas de l'arrêt du 21 novembre pour avoir 
prêté leurs maisons, granges et autres bâtiments et possessions 
pour y tenir des assemblées. 

« On prendra les moyens possibles pour être informé 
des noms des principaux protestants qui auront assisté aux 
assemblées, et il sera convenu avec le sieur premier prési- 
dent de ceux contre lesquels on prendra la voie de l'in- 
struction, et S. M. ordonnera à l'égard des autres ce qu'il 
appartiendra. 

« En ce qui regarde les mariages faits au Désert, le sieur 
maréchal de Richelieu se concertera avec le sieur premier 
président et lui fera entendre que S. M. ne juge pas à pro- 
pos que les poursuites se fassent à cette occasion dans le 
cours ordinaire de la justice, à cause de la conséquence 
des condamnations qui en résulteroient, et qu'elle se réserve, 
sur le compte qui lui sera rendu de ces jnariages, d'en faire 
des exemples plus prompts et qui ne feront pas moins d'im- 



APPENDICES 245 

pression. L'intention de S. M. est d'en user de même à 
l'égard des enfants baptisés au Désert. 

« Le procureur général du parlement se fera remettre 
par ses substituts, et l'intendant de la généralité par ses 
subdélégués, des états qui contiendront les noms et qualités 
des juges royaux et seigneuriaux, greffiers et autres offi- 
ciers de justice, des notaires, tabellions, procureurs et avo- 
cats, huissiers et sergents, arpenteurs et autres ayant ser- 
ment en justice, qui sont nés de parents protestants et qui 
ne font pas profession publique de la religion catholique. 
Ces états seront envoyés au secrétaire d'Etat du département 
pour en rendre compte au Roi et recevoir les ordres de 
S. M. 

« L'intendant se fera pareillement remettre par ses sub- 
délégués, et envolera aux mêmes fins au secrétaire d'Etat 
du département, des états qui contiendront les noms et 
qualités des maires, lieutenants de maire, consuls, jurats, 
procureurs-syndics, greffiers, prudhommes ou conseillers 
de ville, valets de ville et autres ayant charge et emploi dans 
l'administration municipale des villes, bourgs, villages et 
communautés, qui, comme il est dit ci-dessus, sont nés de 
parents de la Religion prétendue réformée et qui ne font 
pas profession publique de la religion catholique. 

« Les assemblées de religionnaires qui se font dans des 
maisons privées, en chaque paroisse ou étendue de juridic- 
tion, déjà connus en Languedoc sous le nom de consistoires, 
auxquelles président des zélateurs, que les prédicants ont 
l'artifice de décorer des titres de lecteurs et d'anciens pour 
leur donner autorité, étant les plus pernicieuses, parce 
qu'elles sont le principe des assemblées au Désert, et que 
c'est dans ces petites assemblées que les ministres et prédi- 
cants réussissent par leurs émissaires à insinuer la fausse 
idée de tolérance et à souffler l'esprit de vertige qui entraîne 
la multitude au prétendu Désert, S. M. désire que, sans 
négliger aucun des objets qui sont recommandés à la vigi- 
lance du commandant et du commissaire départi, ils portent 



246 MÉMOIRES DE RICHELIEU 

principalement leur attention à déranger ces petites 
assemblées. Ils s'appliqueront à acquérir une connoissance 
certaine des personnes chez qui les petites assemblées se 
tiennent le plus communément, et des lecteurs et anciens. 

« Quoique les premiers ne soient pas moins coupables 
que les autres, cependant, comme les lecteurs et anciens 
sont plus dangereux, les propriétaires du lieu de l'assem- 
blée seront condamnés à l'amende seulement, et il sera 
envoyé au secrétaire d'Etat du département des états des 
noms des lecteurs et anciens, de leurs qualité, profession et 
facultés, pour en rendre compte à S. M., qui les fera punir 
suivant les circonstances plus ou moins aggravantes par la 
prison, par le renfermement dans des hôpitaux ou maisons 
de force, dans des châteaux et citadelles, ou par l'exil en 
des lieux non suspects et hors de portée de nuire. 

« Il sera tenu un état exact des amendes qui seront pro- 
noncées et du recouvrement qui en aura été fait. Les frais 
d'exécution et de recouvrement qu'il échoiera de prendre 
sur le produit seront taxés modérément et payés comptant, 
dont il sera fait mention sur l'état. Il ne sera fait aucun 
emploi du surplus du produit des amendes que de l'ordre 
exprès du Roi et de la manière que S. M. trouvera néces- 
saire d'en disposer, sur l'avis qui lui sera donné en envoyant 
au secrétaire d'Etat du département les états de ces amendes 
et frais du recouvrement. 

« Il ne sera prononcé aucune amende en termes géné- 
raux contrôles protestants de tel ou tel canton, ville, bourg, 
village ou communauté, pour quelque cause etsous quelque 
prétexte que ce soit, sans l'exprès commandement de S. M. 

« Les troupes qui seront envoyées dans la province de 
Guyenne seront réparties dans les cantons de Tonneins, 
Clairac, Nérac, Agen, dans le Condomois et autres quartiers 
où la fermentation s'est le plus fait remarquer. On se ser- 
vira des brigades de maréchaussée pour observer. 

« Il y a lieu d'espérer que la présence des troupes, jointe 
à la pratique des moyens qui viennent d'être détaillés, 



APPENDICES 247 

contiendra les religionnaires et qu'il n'y aura plus d'assem- 
blées au Désert. 

« Fait à Versailles, le 15 mai 1758. 

Louis. » 



VI 
LETTRE DE SOLTAVIE A NECKER 

[Il a été tant parlé de Soulavie et de ses travaux histo- 
riques dans l'Introduction du présent volume, que nous 
croyons intéressant d'imprimer ici la lettre suivante, quoi- 
qu'elle n'ait pas de rapport avec les Mémoires du maréchal 
de Richelieu. Elle fut adressée par l'écrivain à Necker, au 
commencement de septembre 1789, pour le supplier de 
ne point quitter le ministère, et M. Mazon, l'historien de 
Soulavie, n'a pas dû la connaître. Elle a passé en vente 
naguère, chez Etienne Charavay, sous le n° 28212.] 

« A Monsieur Necker, à lui seul. 

« Lundi soir [septembre 1789]. 

« Monsieur, 

« Occupé de former un corps d'histoire des événements 
qui ont préparé, depuis Louis XIV, la chute du despo- 
tisme, je ne puis voir, Monsieur, sans une douleur pro- 
fonde le projet de votre retraite. 

« Se peut-il bien. Monsieur, que celui qui nous a conduits, 
pas à pas, à un nouvel ordre de choses, nous laisse en ce 
moment, et que cette âme toujours fière, qui a combattu 
tous les ennemis, un à un, de l'ordre futur, se laisse attrister? 
Votre sensibilité pourroit-elle l'emporter sur la conviction 
où vous êtes de la nécessité d'un honnête homme à votre 
place et d'un homme très éclairé ? Sans doute que, si vous 



248 MEMOIRES DE RICHELIEU 

l'avez occupée, jusqu'à cette circonstance, avec tous ses 
désagréments, vous avez reconnu cette nécessité et, si 
d'autres que vous, Monsieur, ont porté ce même jugement, 
en étudiant la marche des choses, reconnaissez au moins 
quels blâmes ils vous donneront, même de votre vivant, 
d'abandoimer nos finances. 

« Des personnes passionnées, de tous partis et états, vous 
jugent chacun à leur manière ; mais des paisibles obser- 
vateurs vous jugent aussi ; et, au milieu de tous ces juge- 
ments, se trouve déjà le véritable, celui de la postérité. 
Et que voulez-vous que dise de vous, et même de votre 
vivant, cette partie incorruptible de vos juges, qui ne peut 
pas ne pas exister, si votre retraite entraîne des maux à la 
France ? Vous aurez, un jour et tout à la fois, le déplaisir 
de voir vos ennemis poursuivre votre repos, les indifférents 
vous blâmer et les amis de vos principes déplorer l'ascen- 
dant de votre sensibilité sur la conviction où vous êtes 
qu'il nous faut un honnête homme et que le salut de la 
France peut-être en dépend, nonobstant toute responsabilité. 
Veuillez vous ressouvenir que, au sein de nos montagnes, 
je vous prophétisai la nécessité prochaine de votre retour 
à la cour; ma prophétie était-elle intéressée ? Je ne vous 
ai rien demandé. Et fasse le bon génie du royaume que je 
ne sois point, pour l'avenir, un prophète de malheur, 
comme je l'ai été du bonheur de la France ; et que cette 
lettre-ci, conservée dans un dépôt de papiers très précieux 
sur la Révolution, ne soit pas, un jour, un de vos jugements. 
Il n'est rien sans doute de plus cruel que le déplaisir de 
ne pas voir vos principes avoués justes et irréprochables; 
mais. Monsieur, les orages sont passagers en France ; celui- 
ci ne peut durer ; les vérités pures dont vous avez alimenté 
et formé l'esprit national sont dans nos cœurs. Il s'élève 
d'autres Français ; il se prépare d'autres générations ; tous 
savent et verront que vous avez eu dans vos mains leur 
destinée, que la révolution est le signal de la résurrection 
de tous les peuples, qui, tous ensemble, témoignent, en 



APPENDICES 249 

Europe, chacun à leur manière, leur sensibilité; et vous 
verrez encore, Monsieur, que tous avoueront ce qu'ils 
vous doivent, parce que jamais humain n'avait autant pré- 
paré et opéré de choses. L'orage lui-même que vous 
essuyez n'est-ii pas une suite, un des anneaux de la chaîne ? 
Et vous nous abandonnez, lorsqu'il gronde et qu'il ne peut 
vous frapper ? Soyez donc sensible aux alarmes de vos 
amis sur les suites de votre retraite, si vous l'êtes aux cris 
de vos ennemis, et, si l'ingratitude actuelle vous offense, 
soyez touché du moins, et du bien que vous pouvez faire, 
et du mal que vous pouvez empêcher, et de la récom- 
pense que l'histoire, de votre vivant, vous prépare. Vous 
en jouirez, Monsieur, avec d'autant plus de vérité que ni 
le besoin, ni la flatterie, ni aucun appât n'y auront aucune 
part. Mais, si votre retraite est suivie de maux, songez à 
vos regrets. Je la regarde comme un malheur ; mais, si 
vous l'effectuez, accordez-moi le plaisir, la grâce et l'hon- 
neur de vous voir avant votre cruel départ. Vous m'éviterez 
le voyage des eaux et je serais désolé de n'avoir pas vu 
un homme qui m'occupe depuis si longtemps. 
« J'ai l'honneur d'être avec respect, 

Monsieur, 
Votre très humble et très obéissant serviteur. 

SoULAVIE, 

rue des Bernardins, n** 26. » 

En apostille : Rép. de remerciement en billet, 12 sep- 
tembre. 



TABLE ALPHABETIQUE 



DES NOMS PROPRES. 



Agénois (Emmanuel-Armand 
de Vignerot du Plessis-Riche- 
lieu, duc d'), 51,65. 

Aignan (le médecin), 179, 180. 

Aiguillon (le duc d'I, 173. 

Aiguillon (Anne-Charlotte de 
Grussol-Florensac, duchesse 
d'), 152. 

Aix-la-Chapelle (les négocia- 
tions d'), 200, 213, 218, 229, 
236. 

Albaro (le faubourg d'), àGênes, 
185. 

Alexandre (le sieur). 179. 

Alsace (!'), 72, 80. 

Argenson (le marquis d'), se- 
crétaire d'Etat des Affaires 
étrangères, 114. 142,143. 

Argenson (le comte d'), secré- 
taire d'Etat de la guerre, 117, 
123, 124, 130. Détermine 
^Ime (Je Mailly à se retirer, 67. 
Porte à la duchesse de Châ- 
teauroux l'ordre de quitter 
Metz, 86. Conseils qu'il donne 
au duc de Richelieu à ce su- 
jet, 89, 90. Fait donner à ce- 
lui-ci le commandement à 
Gênes, 117. Lettres qu'il lui 
écrit à cette époque, 190-195. 
Sa conduite à son égard pen- 
dant cette période ; il le fait 
nommer maréchal de France, 
196, 197, 201, 202, 205-210, 
214, 220, 225-227. 230-236. 
Rôle pendant l'expédition de 
Minorque, 123, 124, 130. En- 



voie ordre à Richelieu de res- 
ter en Provence : sa condui- 
te peu franche, 132-133, 136- 
138. M^e de Pompadour lui 
est hostile, 133. Ses relations 
avec M™«d'Estrades, 139-141. 
Sa disgrâce, 139-147. 

Artignosc (le chevalier d'), 198, 
199. 

Aubigné (Louis-Henri, marquis 
d'), 79. 

Augsbourg (la ville d'), 114. 

Auguste, roi de Pologne, 113. 

Aumont (Louis-Marie-Augus- 
tin, duc d'), 142. 

Autriche (la maison d'), 156, 
189. 

Auvergne (le cardinal d'i, 183. 

B 

Balincourt (Claude-Guillaume 

Testu, maréchal de), 96. 
BarrjMM'"* du), 172-173. 
Bastia (la ville de), 216. 
Bastille (la), 168-170. 
Bavière (l'électeur de), 113, 183, 

200. 
Beauvau (le prince de), 128, 

1.36. 
Bedmont (le chevalier de), 128. 
Bellefonds (Marie-Suzanne-Ar- 

mande du Châtelet, marquise 

de), 86, 87. 
Belle-Isle (le maréchal de), 86, 

87, 123, 147. Lettres au duc 

de Richelieu à Gènes en 1748, 

196-236. 
Belle-Isle (la maréchale de), 

198, 210, 214, 217, 230, 236. 



252 



TABLE ALPHABETIQUE. 



Berg-op-Zoom (la ville de), 
HT, 207. 

Bernis iJoachim de Pierre de), 
père du cardinal, 149. 150. 

Bernis (François-Joachim de 
Pierre, cardinal de). Sa car- 
rière, sa faveur, devient mi- 
nistre, 148-159. Entre aux 
divers conseils, 162-163. Fait 
rompre la capitulation de 
Closter-Seven ; causes de son 
inimitié pour Richelieu, 161- 
167. Nommé cardinal; Louis 
XV veut révoquer sa nomi- 
nation, 164-165. 

Berryer (Nicolas-René), lieute- 
nant de police, 140, 141. 

Berwick (le maréchal de), 87. 

Bissv (Anne-Louis de Thiard. 
comte de), 79, 197, 202. 

Blackney (M. de), 126. 129. 

Blet (l'abbé), 2.30. 

Bohême (la). 72, 81, 93. 

Bordeaux (la ville de), 58, 172. 

Bordeaux (le parlement de), 
239-245. 

Boudin, médecin du Roi, 177, 
178. 

Boufflers (le duc de), 118, 185, 
186, 223. 

Boufflers (Marie-Angélique de 
Neufville-Villeroy, duchesse 
de), 60. 

Boullongne (M. de), 205, 208, 
210. 

Bourbon (le duc de), dit Mon- 
sieur le Duc, 33, 35, 36, 178, 

Bourgogne (la duchesse de), 
170. 

Bournonville (le duc de), am- 
bassadeur d'Espagne à Vien- 
ne, 8. 

Boyer, évêque de Mirepoix, 
154. 

Breil(le marquis de), ambassa- 
deur de Savoie à Vienne, 4, 
8, 24, 25, 35. 

Bretagne (la), 37, 39, 40, 41. 

Bretagne (les Etats de), 37. 

Brignole, doge de Gênes, 189. 

Broglie (l'abbé de), 53. 

Brown (M. dei, général impé- 



rial, 117, 194, 195, 216, 217, 

219,221. 
Bruhl (le comte deK 113. 
Brunswick (la ville de), 165. 
Byng ilamiral), 129, 214. 215. 



Calvi (la ville de), i'i^. 207. 

Cap Breton (le), 212. 

Capraia (le bourg de), 207. 

Caraman ( Victor- Maurice, com- 
te de), 57. 

Caraman (Louise-Madeleine- 
Antoinette Portail, comtesse 
de), 57. 

Carignan (la princesse de), 209. 

Castellane(lechevalierde), 128. 

Casteras de comte de), 26. 

Cevallos (M. de), 203. 

Cévennes(les), 56. 

Chabrillan (M. de), 192. 

Chalmazel (Louis de Talaru, 
marquis de), premier maître 
d'hôtel de la rpine, 64, 65. 

Chambéry (la ville de), 210. 

Charles VL empereur. 2-9, 13- 
15, 19-22. 32. Sa mort, 182. 

Charles, infant d'Espagne, 2, 6, 
14. 

Charolais (M"« de), 37, 38, 40, 
43,44, 46-48. 

Ghâteauroux (la duchesse de). 
Voyez Tournelle (la marquise 
delà). 

Ghâtillon (le duc de), gouver- 
neur du Dauphin, 91. 

Chatte (le comte de), 181-183. 

Chauvelin(M.), 216. 

Choiseul (la maison de), 49. 

Choisy (le château de), 45, 58, 
59. 71 73. 

Ciutadella (la ville de), 127, 128, 
135 136. 

Claira'c (la ville de), 240, 246. 

Glermont-Tonnerre (le marquis 
de), 108. 

Closter-Seven (la capitulation 
de), 161-167. 

Cologne (l'électeur de), 200. 

Colonna (M.), alchimiste, 176, 
177. 179. 



TABLE ALPHABETIQUE. 



253 



Compiègne (la ville de), 8. 
Coni (la bataille de), 79. 
Condé (le grand), 93. 
Conti lie prince de). 79. 80. 
Corse (l'île de), i87, 194, 207, 

216. 235. 
Grillon (M. de), 136. 
Croix iIp marquis de), 20-0 . 
Crosset de laHaumeriei le sieur) . 

179. 
Cumberland (le duc de), 110. 
Curzay (M. de), 216. 

D 

Damiens (l'attentat dp), 162. 

Dauphin (Louis de France, dit 
le). Vient trouver à Metz le 
Roi malade. 90. A la bataille 
de Fontenoy. 99, lÙO, 105. 
109. Son mariage avec Marie- 
Josèphe de Saxe. 113. Fait 
entrer l'abbé de Bernis au 
Conseil, 162-163. 

Dauphine (la), infante d'Espa- 
gne. 113. 

Dauphine (la), Marie-Josèphe 
de Saxe, 113. 

Delchetet (le sieuri. 166. 

Diesbach (Joseph-Marie Girard, 
dit), alchimiste. 176-181. 

Dresde (la ville de), 113. 

Dumas, bourgeois de Paris, 
179-180. 

DuQkerque (la ville de), 212. 

E 

Elisabeth Farnèse, reine d'Es- 
pagne, 2. 14. 

Ensenada (M. de la), 199, 200. 

Estrades (la comtesse d'j, née 
Huguet de Sémon ville. 1.39- 
141. 

Estrées (Yictor-Marie. maré- 
chal d'), 37. 

Estrées (le comte d'), 108. 

Etiolles(M"'=d'), 151-155. Voyez 
Pompadour (lamarquise ae). 

Exilles (la ville d). 184. 



Fabri (M. de), 129. 



Farconet (le sieuri, 201. 

Ferdinand III. empereur d'Al- 
lemagne, 183. 

Final ila ville de), 212, 214. 

Fitz-James (François de), évê- 
que de Soissons, 87, 88, 89. 

Flandre (la), 45, 48,66, 72, 79. 
80. 152. 153. 

Flavacourt (la marquise de). 
51, 58, 59, 60. 

Fleury (le cardinal de), ancien 
évèque de Fréjus. Sa nomi- 
nation au cardinalat, 9, 32-33. 
Négociations de la paix avec 
l'Empereur, 6, 21-28. Congrès 
deSoissons ; lettre au duc de 
Richelieu, 28-30. Lui promet 
la lieutenance générale de 
Bretagne, et lui fait donner 
le commandement de Lan- 
guedoc. 37-41 . Intrigue contre 
Richelieu pour l'écartt^r de 
la cour, 49-53. Conversation 
de Richelieu avec lui, 53-57. 
Cité. 48, 143. 

Fonseca (le baron de), 27. 

Fontainebleau (la ville de), 136. 
153. 

Forceville (M. de), 184. 

Forges-les-Eaux, 179. 

Fran(.ois I«^ empereur, 72. 

Frédéric II. roi de Prusse. En- 
tame une négociation secrète 
directe avec le Roi (1744), 
72-77. Entre en Bohème, 81- 
82. Fait la paix avec l'Au- 
triche, 93. Lettre au duc de 
Richelieu pour demander la 
paix (1757), 165-166. Plaisan- 
teries sur M«« de Pompadour, 
156. 

Fréjus (lévêque de). Voyez 
Fleury (le cardinal de). 

Fribourg-en-Brisgau (la ville 
de), 93, 94,95. 

Fronsac (le duché de), 58. 



Gacé (le comte de), 169. 
Gallissonnière (M. de la), 128, 

129. 13."i. 
Gardes françaises (lesi, 105. 



254 



TABLE ALPHABETIQUE. 



Garibaldi (le sieur), 197. 

Gazette de France (la), 153. 

Gênes (la république de), H7- 
121, 131. Situation en 1747, 
184-190. Défense de la ville 
par un corps français (1748); 
lettres du maréchal de Belle- 
Isle à ce sujet, 190-236. 

Gesvres(François-Joachini-Ber- 
aard Potier, duc de), premier 
gentilhomme de la chambre, 
142-143. 

Gibraltar (la ville de), 26, 130. 

Gisors (Louis-Marie Foucquet. 
comte de), 198,236. 

Godefroy ou de Maubuisson (le 
P.), de l'Oratoire, 177, 178. 

Grille (le chevalier de), 61. 

Grimaldi (Mgr), nonce à Vien- 
ne, 4-7, 17-19, 22. 

Grinàaldi (MM.)', de Gênes, 189. 

Grimaldi (l'abbé), 229. 

Guastalla (le duché de), 212. 

Guérapin de Vauréal (Louis de), 
évèque de Rennes, ambassa- 
deur de France à Madrid, 64, 
193, 199, 200. 220,231. 

Guerchy (M. de), 101,106. 

Guyenne (la), 237-246. 

H 

Haumerie (la). Voyez Crosset. 
Hongrie (la reine de). Voyez 

Marie-Thérèse, impératrice. 
Houry (Laurent d'), libraire, 

179. 
Huescar (le duc d'), 190, 205, 

211. 
Humada (M. de la), 190, 191, 

193, 200, 201,204, 211. 215. 

216, 226. 
Hyères (les îles d'), 127. 

I 

Indes orientales et occidentales 

(les), 212. 
Infante d'Espagne (1'), fiancée 

à Louis XV, 1,2, 13. 
Infante (1'), fiancée au Dauphin, 

92. 
Infante (1'), fille de Louis XV. 



Voyez Parme(la duchesse de). 
Isnard (le sieur), 102, 107. 
Issy (le village d'), 50. 



Jacques (le roi) d'Angleterre, 
225. 



Languedoc (le), 37, 40, 41, 45, 
48.49, 53,54,56, 57,71,149, 
181 . Les protestants, 237-239. 

Languedoc (les Etats de), 41, 
44, 69, 96. 

Laon (la ville de), 80, 81. 

Lauraguais (Diane- Adélaïde de 
Mailly, duchesse de), 86, 88, 
90, 157. 

Lawfeld (la bataille de), 114, 
117, 199. 

Le Bel (Dominique-Guillaume), 
premier valet de chambre du 
Roi, 63, 89, 94. 

Le Dran (M.), 114. 

Leraoine, huissier du cabinet 
du Roi, 162, 163. 

Le Riche (le sieur), 178. 

Leutrum (M. de), 217. 

Livourne (le port de), 186. 

Lorenzi (le chevalier), 128. 

Lorraine (le prince Charles de), 
80, 93. 

Louis Xni, roi de France, 93. 

Louis XIV, roi de France, 80, 
142, 168-170. 

Louis XV, roi de France. Son 
mariage projeté avec l'infante 
d'Espagne ; elle est renvoyée, 
1, 13. L'Empereur le fait con- 
sulter au sujet du mariage de 
sa fille, 8. Fait nommer car- 
dinal M. de Fleury, 9, 32. 
Son mariage avec Marie Lec- 
zinska, 34. Donne à Richelieu 
la lieutenance générale de 
Bretagne. 37. Sa liaison avec 
^mes de Mailly, deVintimille 
et de la Tournelle, 45 et suiv. 
Il prend Richelieu comme 
confident, 61-66. Il se débar- 
rasse de M""* de Mailly, 67- 
68. Négociation secrète avec 



TABLE ALPHABETIQUE. 



255 



lé roi de Prusse. 71-77. Vo- 
yage à Metz ; sa maladie ; 
renvoi de M™« de Chàteau- 
roux, 79 et suiv. Montre à 
Richelieu des lettres de cel- 
le-ci ; ses regrets de sa mort, 
97-98. Assiste à la bataille 
deFontenoy, 99-107. Mariage 
du Dauphin avec la princesse 
de Saxe. 113-115. Renvoie le 
marquis d'Argenson, 114. 
Commencement de sa liaison 
avec M™« de Pomiiadour, 
152-153. Nomme Richelieu 
pour commander l'expédition 
deMinorque, 123. Embarras- 
sé avec lui a son retour, 133. 
Consent à une faveur pour le 
comte d'Argenson, puis le 
disgracie, 144 et suiv. Donne 
une pension à l'abbé de Ber- 
nis. 153-154. Signe le traité 
de Vienne, 156. Attentat de 
Damiens. lf'.2. Veut révoquer 
la nomination de l'abbé de 
Bernis au cardinalat, 164- 
165. Liaison avecM"^ du Bar- 
ry, 172-173. Son grand fonds 
de religion. 83. 

Louis, dauphin de France, fils 
de Louis XV. Voyez Dauphin. 

Louis XVL roi de France, 171. 

Louis (la fête de saint), 92. 

Lowendal iM. de), 210, 223. 

Luc lie comte duK 31. 

Lucques (la ville de), 227. 

Lyon (la ville de). 56, 138, 177, 
179, 183. 

M 

Machault d'Arnouville (Jean- 
Baptiste de). 144-145. Contrô- 
leur général des finances, 
198. 204. 209. 

Maéstricht (la ville de), 117, 
207, 210. 

Mahon ila ville de). Voyez 
Port-Mahon. 

Maillebois (le maréchal de), 123. 

Maillebois (Yves-Marie Desma- 
retz, comte de), 130, 131, 
146-147. 



Mailly (Louise-Julie de Mailly- 
Xesle, comtesse de), maîtres- 
se du Roi, 44-51. 53, 59, 61, 
66, 67. Son amitié pour Ri- 
chelieu, 48. Son peu d'esprit, 
46. 

Mailly (la maison de), 51. 

Maintenon (la marquise de), 
168, 169. 

Malbran de la Noue (le sieur), 
115. 

Marcadal(le village de), 128, 129. 

Marie Lcczinska, reine deFran- 
ce, 34. 51-53. 58, 59. 62. 

Marie-Thérèse, archiduchesse 
d'Autriche, puis impératrice 
et reine de Hongrie. 2, 5. 6, 
14. 20, 114,117, 189. 190,212, 
215-217. 220. 

Marseille (la ville du). 124-120, 
135, 236. 

Massa (le château de), 193. 

Massiac (M. de). 134. 

Maubuisson ou Godefroy (le P. 
de), de l'Oratoire, 177. 

Maupeou (le comte de), 120. 

Maurepas (M. de), secrétaire 
d'Etat. 52, 53. 59. 65,85, 91, 
142, 143, 218, 230. 

Maurepas (M™* de), 52. 

Mazann |le cardinal), 223. 

Mazarin (Françoise de Mailly, 
marquise de la Vrillière, 
puis duchesse dei, 39, 40, 51. 
52, 58, 59. 

Méditerranée (la mer), 123. 

Mesnil ile marquis du), 150. 

Metz (la ville dei, 81, 86, 87, 88. 

Meuse (Henri-Louis de Choi- 
seul, marquis de). 49, 54, 66, 
67, 97. 

Milan (le chancelier de), 156. 

Milanais (le), 24. 

Mina (M. de lai, 191, 200, 201, 
203, 210, 211, 214, 217, 219- 



221, 



231 



Minorque (lile de), Expédition 
de 1756, 123-138. 

Mirepoix (Gaston-Charles-Pier- 
re de Levis, marquis, puis 
maréchal de), 49, 123, 197, 
203, 215, 238. 



256 



TABLE ALPHABÉTIQUE. 



Modène (le duc de), 194, 210, 

212. 
Modène (M'i« de Valois, du- 

chessedel.filleduRégent, 170. 
Monconseil (Cécile-Thérèse 

Rioult de Cursay, marquise 

de), 141. 
Monmartel (M. Paris de), 205, 

208. 
Monnaie de Paris (la), 177. 
Montai (M. de), 120. 
Montbazon (Louise-Gabrielle- 

Julie de Rohan-Soubise, du- 
chesse de), 72. 
Monti (le marquis de), 120. 
Montpellier (la ville de), 43,50, 

56, .57. 
Morville (M. de), secrétaire 

d'Etat, 30. 
Moya (M. de), 194, 21L 

N 

Nadasti (M. de), général impé- 
rial, 120, 192. 

Nantais (le pays). 37. 

Nice (la ville et le comté de), 
210. 

Noailles (le maréchal de), 76, 
79, 'j2, 94,103,107, 117,118, 
202, 219. 



Opéra (1'), à Paris, 89, 

Orléans (le duc d'), régent, 143, 
169. 

Ostende (la compagnie de com- 
merce d'), 3, 5, Ù. 



Palais-Royal (le), 176. 
Palatin (l'clocteur), 200. 
Pallavicini (M. de), 209. 
Pallu du Ruau (Bertrand-René) , 

158 159. 
Paris (la ville de), 37, 43, 45. 

48, 61. 68. 71.72, 81, 88,96. 

97. 104, 111, 114, 132, 136, 

137,152, 179-181. 
Parme (Philippe, infant d'Es- 

paene, duc de), 155.212,218- 

ni. 

— (Louise-Elisabeth de France, 



duchesse de), dite l'Infante, 
155-157, 163. 

— (la ville et le duché de), 212. 

Paulmy (Antoine-René de 
Voyer, marquis de), 147. 

Penthièvre (le duc de), 37, 38. 

Pépingué (Edrae), libraire, 179. 

Perne (la marquise de), 177. 

Pérou (le), 2, 6. 

Peyronie (M. de la), premier 
médecin, 83, 85. 

Philippe V, roi d'Espagne, 1,2, 
13, 169. 

Plaisance (la ville de) et le Plai- 
santin, 212. 

Polignac (le cardinal de), 9, 32. 

Pompadour (M-^^ d'Etiolles, 
marquise de), 119, 123. De- 
vient maîtresse du Roi, 152- 
153. Hostile au comte d'Ar- 
genson, 133. Le fait chasser, 
139 et suiv. Ses relations avec 
l'abbé de Remis, 151 et suiv. 
Lui obtient le chapeau de 
cardinal, 1G4. Citée, 133,204, 
227, 232. 

Pontchartrain (Jérôme Phély- 
peaux, comte de), 143, 169. 

Port-Mahon (la ville de), 128, 
132, 136, 137. 

Portoliello (la ville de), 213. 

Portofino (le bourg de), 186, 
187. 

Prague (la ville de), 230. 

Protestants (les), 237-2. 

Provence (la), 132, 133, 137, 
138, 188. 

Prye (Agnès Berthelot de Plé- 
neuf, marquise de), 33-36. 

Puyzieul.x (M. de), secrétaire 
d'Etatdes Affaires étrangères, 
114. 190, 194, 199, 206, 209, 
217, 218, 220, 225-227, 229, 
230, 235, 236. 

R 

Ratisbonne (la ville de), 114. 
Rhin (le), 80, 92, 93. 
Richelieu (le duc de), père du 

maréchal, 168, 169. 
— (Louis-François- Armand de 

Vignerot du Plessis, duc de). 



TABLE ALPHABETIQUE, 



257 



Elevé avec le comte d'Argen- 
son, 133. Ses divers séjours 
à la Bastille et leurs causes, 
1 (38-170. Ses trois mariages, 
170-172. Liaison prétendue 
avec la duchesse de Bourgo- 
gne. 170. Son duel avec Gacé 
(1716), 169. Liaison avec M"« 
de Valois, duchesse de Mo- 
dène, 170. Ambassade à Vien- 
ne (1725-1728), 1-36. Accusé 
de sorcellerie à Vienne, 30- 
31. Lettre à M"= de Prye, 33- 
36. Il est question de l'en- 
voyer ambassadeur en Espa- 
gne (1727), 29. Fait chevalier 
du Saint-Esprit (1728), 8. 
Brouillé avec M'^"^ de Charo- 
lais, 38. Son commandement 
en Languedoc (1738), 37-42. 
Tient les états de cette pro- 
vince, 41, 44. 69, 96. Perd sa 
seconde femme (1740), 43. 
Lettres au comte de Chatte 
(1740), 181-183. S'entremet 
entre le Roi, M'^^ de Mailly 
et M™= de laTournelle (1740- 
1744), 43 et suiv. Son intimi- 
té avec M"** de la Tournelle 
et de Flavacourt, 51 . Confident 
de la liaison de Louis XV et 
de M°»« de la Tournelle, 61 et 
suiv. Intrigue pour l'envoyer 
en disgrâce en Languedoc 
(1742), 49 et suiv. Ses rela- 
tions avec le cardinal de Fleu- 
ry, 53 et suiv. Mêlé à la négo- 
ciation secrète avec la Prusse 
(1744), 71 et suiv. Voyage à 
Metz ; maladie du Roi ; dé- 
part de M"''' de Châteauroux, 
79 et suiv. Le Roi lui montre 
des lettres de celle-ci, 97-98. 
Au siège de Frihourg (1744), 
94-96. Son rôle à Fontenoy 
(1745). 99-109. Mission a 
Dresde (1740), 113-115. En- 
voyé pour commander à Gê- 
nes ; séjour dans ce pays 
(1747-1748), 117-121. Lettres 
que lui écrit le comte d'Ar- 
genson, 190-195. Lettres du 



maréchal de Belle-Isie à lui 
pendant son séjour à Gènes, 
195-236. Fait maréchal de 
France (1748), 119, 121, 226 
et suiv. Expédition de Minor- 
que (1756), 123-138. Malade 
en 1756. 132. Revient à Paris; 
embarras du Roi avec lui, 
1.32-133. Obtient pour M. d'Ar- 
genson une faveur du Roi, 
142-145. Manière dont il ap- 
prend la disgrâce de ce mi- 
nistre, 145-147. D'abord mal 
avecM™<=de Pompadour, 119, 
143, 144. Commencement de 
ses relations avec elle, 154. 
Relations avec l'abbé, puis 
cardinal de Bernis, 149 et 
suiv. Contribue à le faire 
nommerministre,en conseil- 
lant à M. Rouillé de démis- 
sionner. 158-159. Afl'aire de 
Closter-Seven, 161 -167. Cause 
de l'inimitié de l'abbé de Ber- 
nis pour lui, 161-163. Lettre 
que lui écrit le roi de Prusse 
pour demanderla paix (1757), 
165-166. Envoyé en Guyenne 
(1763) ; instruction qui lui est 
donnée relativement aux pro- 
testants, 237-240. N'a pas 
procuré M°»' du Barry à Louis 
XV, 172-173. Son inimitié 
pour Maurepas, 65. Amitié 
pour le maréchal de Noailles, 
1 18. Parenté avec M"* de Ro- 
chechouart, 149. Relations 
avec un alchimiste, 176, 179. 
Richelieu (la duchesse de), née 
de Noailles, 168-169, 170. 

— (Elisabeth-Sophie de Lorrai- 
ne-Guise, duchesse de), deu- 
xième femme du précédent, 
43, 170-171. 

— (la duchesse de), née de La- 
vaulx, 171-172. 

— (M"« de), 228. 

— (la terre de), 58. 
Rinperda (le duc de), ambassa- 

ûeur d Espagne à Vienne, 2, 
3. 6, 14-16, 17, 18. 
Roche- Ay mon (Charles- Antoi- 



258 



TABLE ALPHABÉTIQUE. 



ne, cardinal de la), archevê- 
que de Toulouse, 56, 57. 
Rochechouart (Jean-Frangois- 
Joseph de), évêque de Laon, 
80. 

— (M"» de), 149. 
Rochefoucauld (Alexandre, duc 

delà), 81, 82, 85, 91. 

Rohan (le cardinal de), 209. 

Rome (la ville de), 118, 225, 
226. 

Rosbach (la bataille de), 165. 

Rottembourg (Conrad-Alexan- 
dre, comtet, 71. 

— (Frédéric-Rodolphe, comte 
de), 71-75. 

Rouen (la ville de), 179. 
Rouillé (Antoine-Louis), secré- 
taire d'Etat, 147, 158,159. 

— (Marie- Anne Fallu, dame). 
158 159 

Roya'(la), rivière, 212, 214,225. 

S 

Saint-Florentin (M. de), minis- 
tre, 39, 49, 50, 52, 145. 

— (M"»» de), 39-41. 
Saint-Honoré (la rue), à Paris, 

177. 

Saint-Hubert (le château de), 
45, 48, 50,53,54. 

Saint-Philippe (le fortl,àMinor- 
que, 125, 126. 

Saint-Pierre d'Arena (le fau- 
bourg de), à Gènes, 185, 193. 

Saint-Remy (l'abbé de), 169. 

Saint-Saphorin (M. de), ambas- 
sadeur d'Angleterre à Vienne, 
4,8,24. 

Saint-Séverin(M. de), 117, 200, 
213-215, 218, 224-227, 229. 

Saint-Sulpice (l'église),;! Paris. 
181. 

Sandwich (lord), 215. 

Sardaigne (la), 194. 

Sarzane (le bourgde), 193, 219, 
227. 

Saumurois (le gouvernement 
de), 79. 

Savone fia ville de), 202, 207, 
212. 

Saxe (le maréchal de), 80, 99, 



100, 102, 104, 105, 107, 110, 
207, 211, 224. 

Schmettau (le maréchal), en- 
voyé du roi de Prusse, 81, 82. 

Ségent (le sieur), 205. 

Siker (M.), maréchal de camp. 
185 

Silly (M. de), 30. 

Sinzendorf (le comte de), 8. 

Soissons (le congrèsde),8. 24,28. 

Sotomayor (M. de), 223. 

Soubise (le maréchal de), 88. 

Spezzia (le port de la), 186, 187, 
193. 

Suisse (la), 179, 180. 

Suze (M. de la), 108. 



Tavannes (Nicolas-Charles de 
Saulx-), archevêque de 
Rouen, 59. 

— (Marie-Anne-Ursulc Amelot 
de Gournay, comtesse de), 59 . 

Tencin (le cardinal de), 76, 197, 
209, 210, 214. 217, 218, 221. 
225-227, 233, 234. 

— (M-"* de), 225, 230. 
Thomond(le maréchal de), 239, 

241. 
Thuilerie (M. de la), 206. 
Tingry (le prince de), 102. 
Tonneins(la ville de), 241. 
Toulon (la ville de), 125, 132, 

134, 233. 
Toulouse (la comtesse de), 37, 

38, 40. 53. 

— (la ville de), 56, 57. 
Touraine (le régiment de), 107. 
Tournay (la ville de). MO, 114. 
Tournelle (la marquise de la). 

duchesse de Ghâteauroux. 

maîtresse du Roi, 51-53, 58- 

69, 73-76, 79, 80, 84-90, 94, 

96, 97. 
Trémoïllp(Jean-Bretagne-Ghar- 

les-Godefrov, duc de la), 142. 
Trésor (l'abbaye du), 198. 
Tuileries (le palais des), 154. 



Vaisseaux (le régiment des), 
106. 



TABLE ALPHABETIQUE 



259 



Vallière (M. de), ingénieur, 

125, 137. 
Var (le), 215. 
Vara(la), 194,195. 
Varaggio (la ville de), 121, 192, 

197. 
Yauréal (l'abbé de). Voyez 

Guérapin de Yauréal. 
Vault (M. de), 207. 
Venise (la ville de), 155, 15G, 

157. 
Ventadour (la duchesse de), 45. 
Verney (M. Paris du), 209. 
Versailles (le château de), 45. 

47, 48, 49, 53, 58, 59, 61,66, 

74, 123, 157, 173, 178. 
Victor-Amédée, roi de Sardai- 

gne, 24. 
Vienne (la ville et la cour de), 



2, 3, 7, 8, 12, 13, 14, 19, 20, 
62,113, 114,183. 

— (le traité de), 156. 157. 

— en Dauphiné, 183. 
Villeroy (le duc de), 62. 
VintimiUe (Pauline-Félicité de 

Mailly, marquise de), 44-48. 
Voltaire, 109. 
Voltri (le combat de), 120. 192. 

208. 
Vrillière (M. de la), secrétaire 

d'Etat, 52. 
Walle (M.), 200. 
Worms (le traité de), 212. 
Wurtemberg (le duc de), 200. 



Ypres (la ville d'), 79, 114. 



ERRATUM 



Page 44, note 2, ligne 3 : au lieu de comte de Ghâteaupéage, lire 
comte de Chatte, au Péage. Voyez p. 182 et note 2. 



TABLE DES MATIERES 



Avant-propos. 
Intbodcction. 

I. Soulavie et ses publications historiques i 

II. Soulavie et les Mémoires du maréchal de Richelieu. liv 

m. La « Vie privée du maréchal de Richelieu » lxxiii 

IV. Les papiers du maréchal et le manuscrit des Mé- 
moires authentiques lxxxii 

Mémoires. 

I. Le duc de Richelieu ambassadeur à Vienne (1725). . . 1 

II. Commandement en Languedoc (1738) .37 

m. Mesdames de Mailly, de Vintimille et de Château- 
roux (1740-1744) 43 

rV. Négociation secrète avec la Prusse (1744) 71 

V. Le Roi à Metz ; sa maladie (1744) 79 

VI. Bataille de Fontenoy (17i5) 99 

VU. Mission à Dresde (1746-1747) 113 

VIII. Commandement à Gènes (1748) 117 

IX. Expédition de Minorque (1756) 123 

X. Disgrâce du comte d'Argenson (1757) 139 

XI. L'abbé de Bernis (1757) 149 

XU. Closter-Seven (1757) 161 

XIII. Note autographe biographique du maréchal 168 

Appendices. 

I. Le duc de Richelieu et l'alchimie 175 

II. Deux lettres du duc de Richelieu 181 

III. Le duc de Richelieu à Gènes 183 

IV. Lettres du maréchal de Belle-Isle au duc de Richelieu. 195 
V. Instruction relative aux protestants 237 

VI. Lettre de Soulavie à Necker 247 

Table alphabétique des noms propres 251 



MAÇON, PROTAT FRÈRES, IMPRIMEURS. 







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